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L'ITALIE
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PARIS. — «P. SMON RAÇOX ET COUP., RUE »'ERFURTIf, 4,
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Ut*
FrARNAUD DE L'ARIË'GE
°* rue
L'ITALIE
TOME PREMIER
PARIS
PAGNERRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
i8, RUE DE SEINE, 18
1864
Droits de reproduction et de traduction réservés
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INTRODUCTION
.1
i
n
I
En plus d'une occasion, et bien avant la der-
nière expédition française en Italie, nous avions
annoncé, au nom des intérêts universels du
monde civilisé, la solution prochaine de ce grand
problème de la nationalité italienne, qui se trouve
lié aux plus importantes questions de la politique
moderne. L'insuccès de la tentative de 1848 n'a-
vait pas affaibli nos espérances ; au-dessous des
divisions superficielles, des luttes des partis, des
malentendus et des préjugés invétérés , nous
avions aperçu les symptômes vivants, les élé-
ments homogènes qui promettaient à l'Europe
une nouvelle et grande nation.
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h INTRODUCTION.
Ces éléments de la nationalité italienne n'é-
taient pas une création de l'esprit moderne ; ils
avaient leurs racines dans le passé; nous les
avions constatés, aussi réels, aussi profonds, si-
non aussi manifestes, dans tous les siècles de cette
histoire si pleine de querelles intestines, de dé-
chirements et de révolutions. Il importait donc,
pour comprendre la puissance des aspirations de
la jeune Italie, de suivre cette chaîne non inter-
rompue des traditions nationales, de saisir les cau-
ses accidentelles qui, pendant une longue suite de
générations, avaient empêché les peuples de la
péninsule de se grouper autour d'un centre com-
mun et de s'organiser en corps de nation, enfin
de montrer que., ces causes ayant disparu, rien
désormais ne faisait plus obstacle à l'accomplisse-
ment du rêve des patriotes italiens.
Sans prétendre réaliser dans son ensemble cette
œuvre immense qui serait, convenablement exé-
cutée, la véritable histoire nationale de l'Italie,
nous nous proposions du moins d'en esquisser les
premiers éléments; trop heureux si, réduits à
ces proportions, nos essais avaient pu gagner
quelques sympathies de plus à la cause italienne.
Dès 1856, nous annoncions ce travail en ces
termes :
« Ailleurs nous essayerons de reprendre, avec
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INTRODUCTION. m
tout le calme que commande un pareil sujet, les
grands traits de ce mouvement italien si contra-
dictoire dans les moyens, si simple et si constant
dans le but. Du sein de cet apparent chaos, où
se rencontrent et se heurtent, sans issue visible,
les intérêts, les passions, les illusions de l'Italie
du moyen âge et les questions vivantes des sociétés
modernes, nous tâcherons de dégager l'idée so-
ciale qui peut mettre un terme à ces déchire-
ments intimes et produire l'unité. Au milieu
de ce champ de bataille où les fantômes de la
papauté temporelle et de l'empire, encore de-
bout à côté des affirmations toutes -puissantes
de la démocratie, ajoutent une complication de
plus à la confusion déjà si grande résultant des ri-
valités municipales, de l'ambition des princes, de
l'inexpérience des patriotes, nous recueillerons
les symptômes de vitalité, les aspirations com-
munes qui promettent une nation. Nous montre-
rons pourquoi l'Italie est indispensable au mou-
vement de l'Europe. Son histoire, ses révolutions,
ses chutes, même ses utopies qui l'ont si long-
temps égarée dans ses voies, jetteront de vives
lumières sur la nature de la mission qui lui est
réservée, maintenant que semble venue l'heure
de sa seconde renaissance. Nous dirons pour-
quoi, par un instinct infaillible, les princes et les
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iv INTRODUCTION.
peuples ont toujours tourné leurs regards vers
l'Italie, les princes pour y asseoir le centre de
leur équilibre monarchique, les peuples pour en
attendre le signal de leur délivrance. C'est en Ita-
lie, c'est à Rome qu'est le nçeud du grand débat
qui tourmente le monde ; en sorte que la question
italienne est à la fois la question européenne et la
question universelle. Cette question peut faire ex-
plosion tantôt en Espagne, tantôt à Vienne, au-
jourd'hui à Paris, demain en Orient; c'est à Rome
qu'elle doit se résoudre. La France, le soldat de
Dieu, selon l'expression de Shakspeare, la
France démocratique s'agitera en vain sur elle-
même et fera révolutions sur révolutions, jus-
qu'au jour où, comprenant toute la grandeur de
son rôle, elle ira poser et résoudre la question eu-
ropéenne en Italie. Une solidarité étroite lie les
destinées des deux nations, et toutes deux se doi-
: vent au monde... Immense problème qui résume
en lui tous les intérêts sociaux du siècle l. »
Tel est le grave sujet dont nous avons essayé
de mettre en lumière les traits principaux. L'é-
tude que nous offrons au public n'est pas, on le
voit, un plaidoyer fait après coup en faveur d'une
cause en partie gagnée. C'est l'expression d'une
* Introduction aux mémoires de Joseph Montanelli sur l'Italie,
t. I, p. 7 et 8.
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INTRODUCTION. v
pensée bien ancienne et le fruit de longues médi-
tations.
Du reste, quelques progrès qu'ait fails, dans
ces dernières années , cette question italienne,
que d'esprits attardés refusent de croire à la réa- ,
lité de cette renaissance, et surtout à l'homogé-
néité des éléments nationaux ! Et parmi les ca-
tholiques, combien est grand encore le nombre
de ceux qui protestent, au nom des intérêts mal
compris de l'Église, contre la dépossession tem-
porelle du saint-siçge !• Ils comptent que Dieu,
plutôt que de laisser se consommer ce qu'ils re-
gardent comme une monstrueuse iniquité et
comme un véritable désastre, opérera quelque
grand miracle qui remettra toutes choses dans
Tordre.
11 n'est donc pas sans utilité de combattre ces
illusions persistantes, de rechercher, dans l'his-
toire italienne, les causes qui les ont produites, et
de montrer quels maux incalculables a faits à l'I-
talie et au monde cette institution de la papauté
temporelle.
Elle n'a eu sa raison d'être que sous le règne
de ce préjugé, héritage du droit antique, qui
donnait aux dogmes religieux la sanction de la
justice politique; elle était le fondement néces-
saire et la dernière expression de ce régime anti-
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vi INTRODUCTION.
chrétien qui faisait peser sur les sociétés le dou-
ble despotisme du prince et du prêtre, soit sous
le nom de théocratie, soit sous le nom de saint-
empire. Elle n'a plus de sens sous le règne de la
liberté.
II
Toute l'histoire des peuples civilisés roule sur
deux grandes questions : le droit national et la li-
berté.
La gloire de ce siècle sera de les résoudre défi-
nitivement.
Il est visible que tous les intérêts, toutes* les as-
pirations, tous les efforts, convergent autour de
ces deux questions. Tout mouvement intérieur
chez les peuples se fait au nom de la liberté ;
toute guerre extérieure , tout conflit diplomati-
que fait surgir une question de nationalité. Cha-
que jour ces deux questions se posent devant l'o-
pinion, plus impérieuses et plus menaçantes.
L'Europe se sent mal assise sur son vieux droit
public ; l'équilibre que lui ont fait ses partages
arbitraires la tient suspendue sur un abîme. Sous
quelque forme que s'affirme le droit de l'homme
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INTRODUCTION. vu
ou du citoyen, soudain la question prend les
plus vastes proportions, tous les peuples se re-
connaissent: solidaires et attendent une solution
suprême et universelle. Sur quelque point que se
manifeste une revendication nationale, l'Europe
en est ébranlée jusque dans ses fondements; il
ne lui est plus permis d'assister indifférente à
l'écrasement d'une nation.
Cette fois, quand la Pologne s'est levée, princes
et peuples ont compris que c'était pour une lutte
décisive. Le monde civilisé a retenti d'un im-
mense cri de réprobation contre les barbares qui
prétendent se faire un droit de l'iniquité des
siècles.
Toutes les puissances, même celles que des
liens étroits rattachent au passé, se sentent en-
traînées par le mouvement irrésistible de l'esprit
moderne; toutes, quoique timidement, ont tendu
la main à la Pologne.
Qu'on n'espère donc pas écarter cette question
en supprimant un peuple. Le conquérant, trans-
formé en bourreau, aura beau répandre à flots
le sang de cette race héroïque, n'en restât-il
qu'une goutte , la rosée du ciel la féconderait
pour une triomphante résurrection.
Ainsi chaque peuple opprimé aura son heure
de renaissance, et cette heure est prochaine;
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vin INTRODUCTION.
vous l'entendrez bientôt retentir, Hongrois, Vé-
nitiens, vous tous qui, sous les chaînes, gardez
indomptable le sentiment de la patrie. Et chez
tous les peuples se poseront en même temps la
question de la nationalité et la question de la li-
berté.
Mais c'est à Rome que ces deux questions doi-
vent recevoir leur solution radicale et univer-
selle, puisque c'est là qu'est la clef de voûte de
ce régime qui unit les deux pouvoirs pour nier
la liberté, et qu'a été assise, pendant tous les siè-
cles de l'antiquité et des temps modernes, l'idée
de l'empire universel qui est la négation du droit
national. En tranchant le nœud gordien à Rome,
on détruit à la fois tout pouvoir politique sur
les âmes et toute idée d'empire universel.
Plus de pouvoir temporel entre les mains de
la papauté; par suite, plus d'emploi de la force,
ni par le clergé, ni en son nom ; plus de compli-
cité entre les puissances qui tiennent le glaive
de la justice humaine et l'autorité morale qui ne
doit posséder d'autre arme que celle de la per-
suasion.
Plus d'idée d'empire universel; par suite,
plus de divisions arbitraires des peuples, toutes
les nationalités reconstituées et le droit européen
entièrement renouvelé.
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INTRODUCTION. ix
Cela ne peut faire le compte ni de la Russie,
ni de l'Autriche, ni de toute puissance n'ayant
pour titre que des partages léonins, ni des par-
tis politiques ou religieux ancrés dans les vieux
systèmes théocratiques ; mais cela répond aux
principes de la justice distributive, qui groupe
les familles sociales suivant leurs affinités natu-
relles et leurs grands intérêts communs.
Des préjugés nombreux et tenaces se sont ac-
cumulés sur ces deux questions. Il est à peu près
convenu dans le monde démocratique que le ca-
tholicisme, par cela même qu'il repose sur une
autorité commune et universelle, est à la fois un
obstacle invincible à la liberté politique et au
droit national : sous l'empire de cette autorité
toujours présente, la conscience du fidèle ne
semble t-elle pas dominer pour les asservir éter-
nellement les droits et les devoirs du citoyen?
Et le droit national, à son tour, n'est-il pas sub-
ordonné aux combinaisons religieuses de l'unité
théocra tique?
Il faut convenir que le catholicisme, tel que
le rêvaient soit les guelfes, soit les gibelins du
la négation du droit national. Or, cette ten-
moyen âge, c'est-à-dire avec la théocratie ou le
saint-empire, était la négation de la liberté, et
dance était si bien le contraire de l'esprit du
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x INTRODUCTION.
christianisme , que, malgré tout, cet esprit vi-
vant a opéré son œuvre ; c'est lui qui a donné
peu à peu au monde la liberté ; c'est lui qui a
créé les nations modernes, non plus selon l'idée
de la patrie des peuples païens, c'est-à-dire la
cité, ou plutôt la caste dans la cité, mais selon
la haute conception de la patrie véritable, c'est-
à-dire la grande famille nationale constituée sur
les droits et les devoirs respectifs de tous les
membres.
Mais, dit-on, cet esprit du christianisme qui a
accompli ces grandes choses n'est-il pas tout
l'opposé de l'unité catholique ? et n'est-ce pas
vouloir perpétuer l'obstacle que de s'enfermer
à tout jamais dans ce cadre étroit et suranné ?
Nous sommes convaincu du contraire, et, se-
lon nous, les plus graves embarras de cette épo-
que de transition viennent des malentendus qui
régnent à ce sujet. On a fait un système indi-
visible du principe de l'unité religieuse et de
la théocratie, erreur capitale d'où sont nées toutes
les autres erreurs, et sur la prétendue inaptitude
des peuples latins pour la liberté, et sur la pré-
tendue incompatibilité du droit national avec
l'existence d'une autorité religieuse commune et
universelle, etc., etc.
Nous espérons que ces études sur le mouve-
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INTRODUCTION. xi
ment de ridée chrétienne dans le monde mo-
derne contribueront à dissiper ces déplorables
préjugés, en montrant au grand jour les confu-
sions et les malentendus qui leur ont donné nais-
sance.
III
Quant à la première question de la liberté, on
verra par suite de quelles alliances entre des pou-
voirs, des droits et des intérêts appartenant à
deux ordres entièrement différents, on a été con-
duit à confondre l'unité morale, et l'autorité spi-
rituelle qui en est l'expression, avec cette auto-
cratie gouvernementale des chefs politiques, qui
est la négation de l'initiative individuelle.
C'est cette confusion qui a dénaturé, dans le
passé, le rôle de Rome et de l'Italie et celui de la
France; qui a discrédité, aux yeux des amis de
la liberté, à la fois cette idée d'unité spirituelle
et la race latine qui la représente, et mis en re-
lief d'autres peuples, tels que les Anglo Saxons,
comme étant plus que les premiers les représen-
tants de la liberté individuelle.
L'intolérance universellement pratiquée jus-
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»i INTRODUCTION.
qu'à ces derniers temps, l'adoption d'un culte
officiel comme le plus puissant instrument de
despotisme, n'étaient nullement la conséquence
du principe d'une autorité spirituelle commune,
mais bien l'effet d'une fausse conception de la
constitution des sociétés temporelles et du rôle
des pouvoirs politiques, conception qui avait
régné pendant tout le paganisme et dont le
monde chrétien avait hérité.
11 suffira de rétablir la vraie notion philoso-
phique de l'autorité religieuse et celle de l'auto-
rité temporelle, entièrement distinctes et dans
leur essence et dans leur but, pour faire la lu-
mière dans ce chaos et montrer que le principe
dé l'unité spirituelle est parfaitement innocent
des fausses doctrines politiques qui se sont accré-
ditées en son nom.
On cessera de confondre la liberté religieuse
avec la liberté politique ; on comprendra que le
chrétien puisse appartenir par sa libre adhésion
à une société spirituelle universelle, tout en gar-
dant la complète indépendance de sa conscience
vis-à-vis des pouvoirs humains; on comprendra
également que ce membre de l'Église catholique
puisse admettre, comme citoyen, les principes
les plus larges sur la participation de tous les
membres de l'État à la souveraineté politique;
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INTRODUCTION. xiii
on comprendra enfin que des peuples, pour avoir
reçu la grande mission de représenter plus parti-
culièrement le principe de l'unité morale du
genre humain, ne sont pas, par cela même, les
moins capables de pratiquer la liberté politique.
Il faut renoncer à cette philosophie de l'his-
toire, superficielle et étroite, qui établit deux ca-
tégories : Tune des peuples plus faits pour subir
l'autocratie de l'État, l'autre des peuples plus
faits pour l'indépendance et l'initiative indivi-
duelle. Rien n'est plus arbitraire que ces classi-
fications qui cherchent, dans de prétendues dis-
positions natives des races diverses , certains
vices ou certaines vertus dont la cause véritable
est plutôt dans des circonstances exceptionnelles
et accidentelles.
Pour ne parler que de l'Italie, on verra que
pendant ses beaux siècles du moyen âge, où elle
eut si bien la notion véritable de la souveraineté
politique, elle ne le cédait à aucun peuple pour
l'initiative individuelle et la grandeur des carac-
tères. Est-ce que l'unité religieuse conservée par
TÉglise, avec le concours si fidèle de l'Italie, em-
pêchait les Italiens de concevoir la vie publique
avec les idées de la plus grande indépendance?
Ajoutez-y le principe moderne de la séparation
de l'Église et de l'État, principe qui est la consé-
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xiv INTRODUCTION.
quence logique de la doctrine chrétienne, et nous
demandons ce qu'un pareil régime laisserait à
désirer aux amis les plus ardents de la liberté po-
litique.
Il ne sera donc pas nécessaire d'aller chercher
ailleurs que chez les peuples latins la notion de
la liberté. On se convaincra que cette unité, re-
présentée par eux, qui n'est autre chose que l'u-
nité morale de la civilisation, comporte, quant à
la vie temporelle des sociétés, l'indépendance la
plus absolue ; de telle sorte que des peuples éga-
lement chrétiens, et tous fidèles à l'orthodoxie re-
ligieuse, peuvent offrir la plus grande variété
d'organisation politique, et que ces mille consti-
tutions dépendront de causes aussi multiples que
les combinaisons des innombrables éléments de
l'histoire de l'humanité.
Le même soleil fait mûrir des moissons bien
diverses, suivant la nature du sol, les latitudes,
les conditions climatériques. Il en est ainsi du
Dieu des chrétiens. Au-dessus des régions où
s'agitent les choses humaines, il reçoit de tous
les mêmes adorations; c'est là le culte. Mais
quand les chrétiens redescendent sur le théâtre
des choses temporelles, ils restent avec leur li-
berté et leur responsabilité, et ils cherchent, à
leurs risques et périls, dans ce monde du relatif,
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INTHODUCTION. xv
les moyens les plus favorables pour accomplir
leurs destinées terrestres.
Ce qu'il y a de vrai dans cette question de races
qu'on a compliquée mal à propos de la question
de l'autorité spirituelle, c'est que tous les peuples
sont faits pour connaître et pratiquer la liberté
politique. La liberté est destinée à faire [le tour
du monde, car elle est le vrai titre de noblesse
de l'espèce humaine dans la création.
IV
Il est à peine besoin d'ajouter que les consi-
dérations que nous venons d'indiquer dans la
question de la liberté, s'appliquent également à
la question du droit national. C'est par suite du
même préjugé que, dans cette question des na-
tionalités, on a imputé au principe de l'unité
religieuse ce qui appartient à la théocratie et à
l'idée de l'empire universel.
Délivrez les sociétés catholiques de l'idée du
saint- empire aussi bien que du principe théocra-
tique, et vous verrez, avec la liberté et sans trou-
bler l'harmonie intellectuelle, morale et reli-
gieuse de la grande famille chrétienne, les divers
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xvi INTRODUCTION.
groupes nationaux se former, se compléter, par
la « conscience que possède chaque peuple de
son rôle comme organe de la civilisation. »
Est-ce parce que le catholicisme repose sur
l'unité de doctrine religieuse, et que par là
il est cosmopolite, qu'il serait la négation des na-
tionalités?
Cet argument, souvent invoqué, prouve quel
degré de confusion peuvent atteindre, dans les
meilleurs esprits, les idées les plus élémen-
taires, quand une injuste prévention a mis un
malentendu au point de départ. Que dirait-on si,
se plaçant au même point de vue, on adressait
un reproche analogue à la Révolution française?
Le caractère essentiel de cette révolution, c'est
d'être cosmopolite, universelle, en ce sens que la
théorie des droits de l'homme est vraiment le
code de l'humanité. Serait-il juste d'en conclure
que cette révolution est essentiellement opposée
au principe des nationalités ?
Cette erreur, pour être une énormité, n'en a
pas moins fait illusion à un grand nombre. Et
cependant, c'est au contraire cette révolution,
universelle par sa radicale conception de la jus-
tice sociale, qui, en appelant chaque membre
d'un même groupe national à l'exercice de la
souveraineté, a élevé le principe de la nationa-
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INTRODUCTION. XVIi
lité à sa plus haute signification, et ennobli le
patriotisme sans rien ôter à ce sentiment de son
ardeur et de sa puissance.
C'est à l'heure même où la grande voix du
peuple-apôtre proclamait l'humanité tout entière
une seule famille de frères, que, sur tous les
points du monde civilisé, s'est posée, impérieuse
et imminente, la question des nationalités. C'est
que la Révolution, en renversant les barrières
arbitraires, fait le champ libre aux divisions na-
turelles, aux groupements selon les vraies tradi-
tions historiques des peuples et leur mission
respective.
Dès qu'on allait saisir le droit social à sa racine,
il devait être à la fois individuel et universel, la
loi du citoyen dans l'État, la loi du groupe na-
tional dans l'humanité; la même justice qui
mettait fin aux inégalités dé castes et rétablissait
la personne humaine dans la plénitude de ses
droits et de sa dignité, devait anéantir les em-
pires artificiels pour restituer à chaque peuple
son autonomie et ses limites légitimes. *
Et parce qu'il s'est trouvé une nation, et, dans
l'histoire de cette nation, une époque glorieuse
1 Voir sur ce sujet un remarquable article de M. Albert Castel-
nau, les Nationalités, dans la Revue Germanique du mois d'avril
1865.
i. b
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vxiii ISTU0DBCTI0H.
entre toutes où ces grands principes, dégagés
de tout alliage, ont jeté un éclat incomparable,
et parce qu'ainsi les saines traditions de la sa-
gesse antique et les conquêtes du monde chré-
tien, resplendissant au milieu des éclairs d'un
nouveau Sinaï, ont été gravées sur des tables in-
destructibles, pour tous les siècles et pour tous
es peuples, déclarera-t-on cette haute formule
trop immuable et trop universelle pour être li-
bérale et nationale ?
Or la question est exactement la même quant
à la doctrine évangélique, laquelle, par son côté
social, se confond avec la doctrine de la Révolu,-
tion française. Parce que l'Église maintient l'u-
nité de cette doctrine et qu'elle relie tous les
croyants dans une même société spirituelle, en
quoi porte -t-elle la moindre atteinte aux grou-
pements des sociétés temporelles en corps de
nations ?
Qu'on suppose toutes les familles qui peu-
plent la terre ne formant, dans la foi du Christ,
qu'un seul esprit et un seul cœur, et professant
les mêmes grands principes de morale et de
justice, cesseraient-elles de constituer des familles
distinctes, respectivement indépendantes et maî-
tresses de leurs destinées temporelles? Il en est
ainsi des nations, ces grandes familles qui, tout
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INTRODUCTION.
en entourant d'un respect religieux le sanctuaire
domestique, élargissent le champ d'activité de la
créature humaine, centuplent ses facultés, et
donnent un nouvel et sublime aliment à ses
puissances affectives.
Plût à Dieu que familles et nations, si disper-
sées qu'elles soient sur la surface du globe,
au lieu de s'entre-déchirer sans pitié ni trêve au
nom de leurs innombrables idoles, ne formassent
toutes qu'une immense famille sous cette admi-
rable loi du Christ, qui n'est autre chose que le
triomphe de la justice par l'amour.
Qu'en n'on doute pas, si des divisions arbi-
traires se sont opérées, si des nationalités ont
été sacrifiées, ce n'est pas parce que l'unité
religieuse s'est établie dans le monde, c'est
parce que cette œuvre de l'unité a été prise à
un point de vue étroit, exclusif et barbare.
L'intolérance religieuse, telle est la cause de tout
le mal. C'est la même cause qui a fait tour-
ner une religion essentiellement libérale et pro-
tectrice de tous les droits à la ruine de la li-
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xx INTRODUCTION.
bertéet à l'asservissement des peuples faibles.
A ce compte, qui est-ce qui n'a pas sa part
de responsabilité dans le passé? Quel est le
peuple', quelle est la secte qui n'a pas cru faire
acte de patriotisme en imposant une croyance
nationale? Une idée religieuse commune étant
l'élément capital de toute nationalité, il n'est pas
un législateur qui n'en ait fait la base de la con-
stitution politique. Le violateur du culte officiel
était considéré comme le plus dangereux ennemi
de l'ordre établi ; le châtier et au besoin le re-
trancher du corps social, c'était le principal office
de la justice politique.
Or, ces procédés, logiques et sans danger chez
les peuples païens qui n'avaient pas conscience
d'un autre droit que le droit social, devenaient
un non-sens et par suite devaient produire des
effets désastreux chez des peuples affranchis par
TÉvangile, c'est à dire où chaque individu, sou-
mis aux lois de l'État comme citoyen, se savait
libre comme chrétien et maître de ses destinées
religieuses. User de la force brutale pour pro-
duire l'unité de croyances entre des hommes qui
portaient en eux la notion indestructible du droit
nouveau et le besoin indomptable de la liberté,
c'était l'entreprise la plus insensée qui se puisse
concevoir.
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INTRODUCTION. xxi
La terreur érigée en système, les éliminations
et épurations successives, sous prétexte de garder
aux peuples une foi intacte, produisent certes
d'un bout à l'autre du pays l'immobilité et le
silence, mais l'immobilité de la mort et le
silence de la tombe. C'est le malade qu'on épuise
et qu'on tue, à force de lui ôter du sang pour le
sauver. La liberté seule peut créer une âme na-
tionale forte, vivante, inviolable. En étouffant
violemment la liberté religieuse, on a étouffé
toutes les libertés, on a amoindri les peuples, on
les a façonnés pour la servitude. La même cause
qui a paralysé les uns à l'intérieur a forgé des
chaînes aux autres, et même les a rayés du rang
es nations.
L'histoire en fournit de trop mémorables
exemples.
Voyez l'Espagne : là, le fanatisme a réussi à
exclure toute trace d'hérésie, mais à quel prix !
Et l'Espagne ne se relève qu'à mesure que l'esprit
de tolérance s'introduit dans son sein. Qu'elle
répudie à tout jamais ses sombres et lamentables
traditions ; qu'elle conçoive largement l'idée de
liberté, et alors, nous en avons la conviction,
sans rien perdre de l'unité de ses croyances qui
en fait un peuple si homogène, elle marchera à
pas de géants.
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INTRODUCTION.
VI
Mais nul exemple n'est pins saisissant que celui
de la Pologne. Il fut un temps où, seule entre
les nations civilisées, tout en restant fidèlement
attachée au centre de l'Église latine, elle sut pra-
tiquer la tolérance. Pendant que l'Europe ne
connaissait d'autre loi que la force, que l'inqui-
sition la couvrait d'un réseau formidable, que
toute hardiesse de la pensée valait au novateur le
bûcher ou la potence, la Pologne se signalait par
des institutions largement libérales. Dès les pre-
mières années du quinzième siècle, elle avait
assuré par une loi contre la détention préven-
tive l'inviolabilité du citoyen, et, dans le siècle
suivant, elle consacra, sur la proposition de
Krasinski, évoque de Cracovie, la liberté de con-
science et l'égalité absolue de tous les cultes de-
vant l'État1.
Or cet esprit de tolérance, qui, avant de passer
dans sa législation, régnait depuis longtemps
* Voir un intéressant article de M. Alfred Dubois, YUltramonta-
nisme en Pologne, dans la Revue Germanique du l,r mai 1865.
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INTRODUCTION. um
dans ses mœurs, fut-il pour la Pologne une cause
de faiblesse, de décadence et de dissolution?
L'histoire répond que ce furent ses siècles de
prospérité, de grandeur et de puissance. C'est
alors que la Hongrie, la Bohème, venaient cher-
cher des rois dans la famille de ses souverains ;
c'est alors qu'elle entraînait dans son orbite,
par le seul espoir d'une sympathique et douce
tutelle, même des peuples divers d'origine et de
croyances, tels que les Cosaques de l'Ukraine,
tant est grande la puissance attractive de la li-
berté, et féconde son influence !
Et cette âme expansive de la Pologne, libre en
même temps que chrétienne, produisait des mer-
veilles dans les arts et dans les sciences ; elle ri-
valisa un moment avec l'Italie ; elle eut son jour
de splendeur littéraire avant le grand siècle de
la France. Mais son immortel honneur, son titre
à la reconnaissance éternelle des peuples chré*
tiens, fut de sauver l'Europe des barbares.
La liberté fit la Pologne indépendante et glo-
rieuse. L'intolérance l'a paralysée et Ta faite
esclave.
Entraînée par l'exemple des autres nations que
les luttes religieuses exaltaient jusqu'à la fureur
homicide, elle devint à son tour persécutrice. A
partir de ce moment, sa décadence s'accomplit
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xxîy INTRODUCTION.
avec une rapidité effrayante ; au lieu d'attirer
les peuples, elle décourage et repousse ceux
qu'avait séduits autrefois sa législation libérale;
les Cosaques la renient et deviennent ses enne-
mis implacables. On sait l'histoire de ses déchi-
rements et de ses dernières immolations.
Mais les nations qui l'ont abandonnée dans sa
détresse devaient-elles oublier les grands siècles
de ce peuple initiateur? et n'est-ce pas un
crime et une honte d'avoir laissé effacer de la
carte de l'Europe ce nom dont la puissance fit
un jour reculer la barbarie?
Cependant Celui pour qui le grain n'est jamais
perdu dans le sillon s'est souvenu de ce peuple,
de son passé, de ses services, de son héroïsme,
de sa fidélité à Dieu et à la patrie, et il a marqué
l'heure de sa résurrection.
Ce qui annonce que cette heure est prochaine,
c'est que cette fois la Pologne à son cri de patrio-
tisme mêle un cri de liberté ; à côté du drapeau
national elle montre la croix, non plus comme un
signe de terreur et de proscription, mais comme
un signe de mansuétude, de tolérance et d'égalité
de toutes les créatures humaines devant Dieu.
Tous, clergé catholique, rabbins, pasteurs pro-
testants, se sont unis dans l'amour de la patrie ;
tous, ne formant qu'un seul cœur, subissent avec
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INTRODUCTION. kxv
joie le même martyre. Et, au jour du triomphe,
ceux qui auront survécu à cette immense héca-
tombe n'oublieront pas que leur victoire natio-
nale doit être aussi la victoire définitive de la
liberté.
Ainsi se montrent, dans tous les mouvements
qui agitent l'Europe, les signes manifestes d'un
sentiment commun, universel, indestructible, le
sentiment de la liberté. C'est là qu'est désormais
la force des peuples. La Pologne, retrouvant son
antique esprit de tolérance, doit vaincre la Russie
intolérante et barbare.
Merveilleux enseignement! Cette résurrection
de la Pologne libérale s'accomplit au même mo-
ment où Tltalie, catholique comme elle, a enfin
conscience qu'elle ne peut être une nation qu'en
donnant au monde la liberté.
VII
Et ce caractère libéral n'appartient pas seule-
ment aux révolutions qui arrachent les peuples
au joug de l'étranger; il se retrouve dans tous
les mouvements, violents ou pacifiques, qui trans-
forment les nations indépendantes. La liberté est
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xivi introduction.
le besoin suprême et le mot d'ordre de tous
les partis tournés vers l'avenir. Dès qu'en un
point quelconque du monde civilisé une atteinte
grave est portée au droit de la conscience, toute
conscience se sent solidaire, et à l'instant même
s'élève une protestation universelle.
Qu'à Rome un enfant juif soit enlevé à sa fa-
mille par des prêtres fanatiques, tout homme
ami de la justice, qu'il soit rationaliste, qu'il
soit protestant, qu'il soit catholique, oublie sa
foi religieuse pour ne songer qu'au droit du
père outragé. Qu'en Espagne, des chrétiens dis-
sidents soient condamnés pour leurs actes reli-
gieux par la justice temporelle, l'alliance israé-
lite universelle fait entendre, en faveur de ses
frères chrétiens, la plus noble, la plus touchante
des revendications.
Rome seule, au milieu de ce concert des
peuples civilisés, manquera-t-elle à sa mission?
Lorsque la liberté est le premier besoin de ce
siècle, besoin tellement impérieux que ceux-là
mêmes qui la maudissent au fond du cœur sont
obligés d'en prendre le masque, lorsqu'elle est
l'étoile vers laquelle sont tournés les regards de
tous les opprimés de la terre, la Rome tempo-
relle des papes restera-t-elle l'obstacle insurmon-
table î Cette situation qui tient en échec et l'Italie
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INTRODUCTION, xxvir
et l'univers chrétien est un immense malheur
et presque un défi de l'esprit du passé aux as-
pirations du monde civilisé.
Aussi, nul événement s'accomplissant en Eu-
rope ne doit foire perdre de vue ce grand intérêt
qui domine tous les autres. Que les peuples ne
l'oublient pas, toute conquête libérale sera pré-
caire, toute solution sera incomplète, tant que la
question ne sera pas radicalement tranchée à
Rome par l'abolition de la papauté temporelle.
Voilà pourquoi, depuis des années, nous en avons
fait notre delenda Carthago.
Il faut du reste que toute institution subisse
l'épreuve de la liberté. L'obstination du clergé
catholique à s'appuyer sur une base politique ne
persuade que trop au monde libéral que l'Église
n'a pas d'autre fondement, et que, ce fondement
venant à manquer, l'édifice croulerait tout d'une
pièce.
Nous sommes las d'entendre cet argument qui
annule d'avance les raisons les plus péremptoires.
Il est temps que cette fin de non-recevoir soit
écartée. C'est justice d'ailleurs que les esprits in-
dépendants n'acceptent plus le débat que sur le
terrain de la liberté. Désormais, quiconque pré-
tend s'abriter derrière la force et redoute la lu-
mière ne peut avoir aucune prise sur l'opinion.
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xxvm INTRODUCTION.
C'est en plein soleil et en pleine liberté que les
doctrines et les institutions doivent être regardées
et jugées. « Au grand jour toutes les ombres dis-
paraissent. Abandonnée à elle-même, la religion
qui vient des hommes fondra comme la neige ;
celle qui vient du ciel s'élèvera comme un chêne
et couvrira la terre de ses rameaux1. »
Il ne suffit pas que des épreuves partielles aient
déjà montré ce que gagne l'Église au régime de
la liberté ; l'exemple des États-Unis d'Amérique
ne peut convaincre que les témoins de ces ma-
nifestations toutes locales. L'épreuve ne sera
complète, décisive, que lorsqu'elle sera faite à
Rome, lorsque la base politique de la hiérarchie
sacerdotale sera renversée.
VIII
Tout condamne cette institution à une ruine
prochaine. C'est en vain que ses partisans invo-
quent l'histoire et les prétendus services qu'elle
aurait rendus dans le passé.
1 Paris en Amérique, p. 198.
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INTnODUCTION. xxn
Le passé la condamne aussi bien que le pré-
sent. 11 faut d'étranges illusions et des préjugés
bien enracinés pour trouver dans la suite des
événements historiques le témoignage que la
papauté temporelle a été utile à l'Église et au
monde. Mais que dire des historiens qui pous-
sent l'aveuglement jusqu'à croire que cette ins-
titution a été utile, même à l'Italie? Oui, ces
papes-rois, on en a voulu faire les représentants
et les défenseurs de l'indépendance italienne.
Jamais l'abus des mots et la confusion des
idées n'ont été poussés plus loin. On verra par
le tableau impartial des révolutions italiennes
ce qu'il faut penser de ce prétendu rôle natio-
nal de la cour pontificale ; on verra ce que doit
l'Italie, même aux papes les plus grands dans
l'histoire, les plus justement vénérés dans l'Église
pour leurs vertus, et dont les noms, par un
préjugé traditionnel, sont restés attachés aux plus
glorieuses luttes des Italiens pour leur indépen-
dance.
En même temps, on aura la preuve que cette
institution, si fatale à l'Italie, bien loin de ga-
rantir l'indépendance du saint-siége et de faci-
liter l'accomplissement de sa haute mission, a
toujours été pour les papes et pour tout le clergé
une source de difficultés, de conflits, de luttes
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xu INTRODUCTION.
violentes avec les puissances politiques, au grand
préjudice des droits des peuples et de la liberté.
On nous reprochera, il faut s'y attendre, de
n'avoir guère raconté dans ce livre que les actes
blâmables du pontificat romain. N'y aurait-il donc
eu que de mauvais papes, et leurs actes ont-ils
toujours été funestes? Pourquoi, nous dira-t-on,
n'avez-vous point placé en regard du mal le bien
qu'a fait au monde la papauté?
Ce reproche, s'il nous était adressé, prouve-
rait qu'on ne s'est pas rendu compte de l'objet
de ces éludes. Si nous avions eu à écrire une
histoire générale de la papauté dans ses rapports
avec la civilisation et dans l'accomplissement de
son œuvre religieuse qui est le but plus direct
de sa mission, nous aurions eu certes beaucoup
à louer; nous aurions fait ressortir ce trait si re-
marquable de l'inviolable fidélité du saint-siége
aux grandes vérités chrétiennes, malgré l'indi-
gnité personnelle d'un grand nombre des chefs
de l'Église ; et nous en conclurions avec Bossuet
qu'il y a vraiment là un miracle de l'assistance
divine.
Mais l'objet que nous nous proposions, c'était
uniquement de suivre la papauté dans ses rap-
ports avec l'Italie et dans l'œuvre tout humaine,
toute temporelle de sa souveraineté pontificale.
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INTRODUCTION. xm
Or est-ce notre faute si, sur ce terrain, nous n'a-
vons eu à découler qu'une histoire déplorable?
L'histoire serait un jeu funeste et coupable, si
elle n'était pas un grave enseignement.
Au lieu de nous obstiner à la couvrir d'un voile
imaginaire et trompeur, nous avons cru mieux
servir les deux saintes causes de la religion et
de la liberté, en écartant tous les sophismes, en
dissipant toutes les illusions.
N'y eût-il dans cette question italienne qu'un
peuple à délivrer dune longue servitude, avec
quelle ardeur ne faudrait-il pas faire appel aux
sympathies de l'Europe libérale; quels efforts
ne serions-nous pas en droit de demander à la
science pour rechercher les causes qui ont en-
traîné cette décadence de l'Italie, à la politique
pour opérer l'œuvre de la régénération.
Mais de quel intérêt devient cette question
nationale, quand les plus hautes considérations
en font une question universelle! Quelle desti-
née que celle de ce peuple à la renaissance du-
quel se trouve attaché le problème fondamental
de toute la politique moderne; de ce peuple
qui n'a pas su se constituer tant que sa chi-
mère d'empire universel a soustrait sa capitale
à sa grande mission civilisatrice; de ce peuple
enfin qui ne peut reprendre possession de lui-
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xsxu INTRODUCTION.
même qu'en donnant la main à la France de 89 !
Rome manque à la fois à l'Italie» et au monde
civilisé. Siège de la papauté temporelle, elle
s'est faite la complice de tous les despotismes.
Siège de la papauté désarmée, elle sera la gar-
dienne de la liberté du monde, sans cesser d'être
le centre de l'unité morale du genre humain.
Ainsi se consommera la double révolution qui
travaille les sociétés depuis dix-huit siècles. Ainsi
seront définitivement consacrés dans une même
et haute formule les droits des peuples et les
droits non moins sacrés de la conscience, le
droit national et la liberté.
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PREMIÈRE PARTIE
LE SACRIFICE DE L'ITALIE
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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
OBJET DE CET OUVRAGE.
I
Au temps marqué pour le renouvellement du monde
par le christianisme, l'Europe, comme épuisée par
l'effort stérile de la civilisation païenne, tombe en dis-
solution. Les peuples barbares, longtemps refoulés
hors de l'orbite de l'empire romain,. se ruent sur cette
société en ruine avec l'impétuosité du torrent qui
vient de briser l'obstacle. Le vieux monde semble
oondamné à périr sous un nouveau déluge ; mais cette
fois, au lieu des flots de l'océan, ce sont les flots de la
barbarie ; au lieu de quarante jours, celle nuit qui
s'étend sur l'humanité dure des siècles.
Ténèbres apparentes, crise salutaire qui précède
l'enfantement d'un monde nouveau. L'arche sainte
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4 OBJET DE CET OUVRAGE.
qui porte la divine semence va se poser à Rome. C'est
de là que resplendira la lumière qui doit dissiper ces
ténèbres.
Peu à peu, sous l'influence de l'Évangile, les bar-
bares se civilisent ; en se choquant ils se mêlent, et
puis se groupent en vertu d'affinités naturelles. Ce qui
semblait devoir anéantir les vieilles races attachées au
sol les retrempe et les régénère ; les hordes envahis-
santes leur ont apporté les éléments qui leur man-
quaient. Le croisement produit un sang nouveau, et la
doctrine du Christ donne à ces sociétés renaissantes
une sève vivifiante.
Sur tous les points de l'Europe, une force mysté-
rieuse fait converger autour d'un centre encore mal
défini les germes providentiels d'où sortiront de grands
peuples. Un travail d'assimilation profond, persévé-
rant, prépare ces formations nationales, à travers
toutes les péripéties du drame de l'histoire.
Dans cette admirable unité de la civilisation chré-
tienne, se réalise cette variété non moins admirable
de familles sociales, assises sur un fondement com-
mun, la doctrine évangélique, mais diverses par la
langue, les mœurs, les gouvernements et leur mission
respective. Les frontières se dessinent; la période des
invasions est close ; le droit des gens consacré, au nom
de l'équilibre des États, ce nouveau partage de l'Eu-
rope.
En même temps, au sein de chaque groupe natio-
nal, les barrières intérieures s'effacent. Au lieu de
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LA NATION ITALIENNE. 5
vingt provinces, il n'y a plus qu'une France, qu'une
Angleterre, qu'une Espagne....
II
Seule, l'Italie, l'éternelle déshéritée, ne peut réu-
nir en un seul faisceau les tronçons épars de son unité
nationale.
Chez les autres peuples, rien n'arrête le travail d'u-
nification. Tout sert à le hâter , môme la conquête;
tantôt par l'absorption de la race conquise, tantôt
par une fusion pacifique et sympathique des races di-
verses, ou bien, comme en Espagne, par la concentra-
tion de toutes les forces patriotiques du pays et la soli-
darité dans la lutte suprême contre l'étranger.
Seule, l'Italie s'agite en vain sur elle-même sans
pouvoir se constituer.
Assurément, même aux époques où la Péninsule
semble vouée à une irrémédiable anarchie, au mi-
lieu de ses> guerres intestines les plus acharnées,
comme aux moments de ses plus désolantes prostra-
tions, un regard attentif découvre dans son sein des
germes de nationalité. Niés par un grand nombre,
ces germes d'unité sociale ont été signalés plus d'une
fois par des écrivains éminents, soit anciens soit mo-
dernes.
Mais, pour la philosophie de l'histoire, la difficulté
reste entière.
Avec ces éléments de nationalité, comment ritalie
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6 OBJET DE CET OUTRAGE.
a-l-elle été impuissante ? pourquoi ses divisions perpé-
tuelles, ses luttes sans but et surtout sans résultat na-
tional? Tandis que partout ailleurs les rivalités de
province à province, les guerres extérieures, tournent
au profit de l'unification, pourquoi l'Italie, toujours de
plus en plus divisée, toujours agitée jusqu'au délire,
n'a-t-elle d'ardeur, d'énergie, de vie publique, que
pour se déchirer éternellement de ses propres mains?
Bien des causes de ce fait inouï ont été indiquées.
Mais il en est deux qui dominent toutes les autres et
qui ont frappé les historiens 4, deux causes; deux illu-
sions dont l'Italie a été le jouet : rêve de l'empire uni-
versel, rêve de la suprématie papale.
Ce qui a perdu l'Italie, c'est l'ambition de dominer
le monde.
En fait, cela est vrai, et Ton pourrait appeler l'Italie
la terre classique des illusions.
Mais cela n'explique rien.
Comment se fait-il qu'une nation ait été condamnée
à se repaître d'illusions ? Si ces rêves eux-mêmes ne
se rattachaient à quelque chose de profond dans lerôle
réservé à l'Italie et dont elle avait la conscience vague,
si ces rêves ne sont pas un instinct dévoyé mais sérieux
d'une haute et mystérieuse mission, lies détracteurs de
l'Italie ont eu raison de traiter avec dédain ce peuple
qui, au lieu de s'organiser, n'a cessé de poursuivre
des chimères.
1 Voir surtout le beau livre de H. Quinet, le$ Révolutions d'Italie.
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LES ILLUSIONS DE L'ITALIE. 7
A ce compte* ce n'est pa$ seulement l'histoire de
l'Italie qui serait inintelligible, mais l'histoire de tou-
tes les grandes luttes qui ont rempli le moyen âge et
le monde moderne.
Empire, papauté, ces deux rêves qui sont, dit-on,
toute l'histoire de l'Italie, ne sont-ils pas aussi pres-
que toute l'histoire de l'Europe?
Pourquoi toutes ces agitations, ces grands débats,
cet acharnement des princes et des peuples autour de
ces deux mots?
III
A neprendre que les apparences, l'histoire de cette
lutte entre l'empire et la papauté, et des résultats mi-
sérables auxquels elle a abouti — du moins en Italie
— ne serait autre chçse que la négation de tout ca-
ractère sérieux dans la vie de l'humanité, une grande
mystification des peuples. Il faudrait voir dans les évé-
nements, même les plus retentissants, du bruit, du
sang, des larmes, de la fumée, et rien de plus... pen-
dant des siècles, des peuples haletants poursuivant
une chimère, des efforts sans but s' épuisant d'eux-
mêmes, et l'Italie, ce théâtre de tant de drames hé-
roïques, gigantesques, devenue, depuis trois siècles,
un champ de mort!
Lisez dans M. Quinet, dans M. Ferrari, dans Sis-
mondi, l'histoire des révolutions de ces villes ita-
liennes; arrêtez-vous où ils s'arrêtent, c'est-à-dire à
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8 OMET DE CET OUVRAGE.
ce moment où s'éteint toute vie publique en Italie, au
milieu du seizième siècle, et ne voyez, dans les glo-
rieux événements qui précèdent cette grande immo-
lation, qu'un jeu brillant, mais vide, sans rien de
réel et de vivant au-dessous. . . vous fermerez ces pages
découragé.
On n'a pas impunément sous les yeux, pendant des
siècles, le spectacle d'une nation s'agitant sans but,
et faisant un pas vers la dissolution à mesure qu'elle
croit s'avancer vers l'accomplissement de grandes des-
tinées. Oh! nous comprenons le cri de désespoir qui
s'échappe de toute âme généreuse en présence de ce
funeste dénoûment, et le doute presque universel qui
accueillit, il y a dix ans, les premiers symptômes du
réveil de l'Italie. « Vaines espérances! s'écriaient,
même les plus sincères admirateurs de cet héroïque
effort de Milan, de Rome, de Palerme ; chimère irréa-
lisable ; Tltalie est impossible. »
Il n'a rien moins fallu qu'une explosion soudaine
de merveilles, sur tous les points de la Péninsule,
pour prouver la réalité du sentiment national. Cette
fois, ce n'est plus l'instinct irréfléchi, l'aspiration en-
veloppée de mystère d'un peuple enfant qui se cher-
che lui-même dans le dédale de ses inextricables divi-
sions ; c'est une nation, dans sa maturité, qui surgit
comme par magie au cœur de l'Europe, s'affirmant
une et inviolable, confondant ses ennemis autant par
la sagesse de ses hommes d'État que par l'audace de
ses héros, se faisant un bouclier invincible de sa force
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LA RÉALITÉ SOUS L'ILLUSION. 9
morale, en attendant que ses légions , organisées et
disciplinées, puissent compléter l'œuvre de la déli-
vrance et défier tous les efforts de l'étranger.
Et ce fait inouï, par lequel un peuple nouveau se
révèle, est un démenti donné à toute l'histoire de
l'Italie; démenti si inconcevable, que des écrivains
illustres persistent encore dans leurs doutes, et pren-
nent ce mouvement enthousiaste et unanime des peu-
ples italiens, pour un rêve de plus, dans ce pays qui
n'a vécu que de chimères l.
IV
Hais ce démenti du présent au passé n'est qu'appa-
rent. Non, les peuples ne s'improvisent pas. Si l'Italie
est possible aujourd'hui , c'est que, depuis des siè-
cles elle était, à son insu, en possession de forces la-
tentes qui préparaient son unité.
Il y a autre chose que des illusions au fond de son
histoire.
Ces illusions elles-mêmes sont un effet d'une cause
supérieure qu'on n'a pas aperçue. Cette cause indi-
quée, tout s'expliquera : l'impuissance de l'Italie à se
constituer comme nation dans le passé, et sa renais-
sance moderne.
Toutes les sympathies se porteront vers l'Italie,
quand on verra que sa chimère de domination uni-
* Voir M. de Lamartine, dans ses Entretiens sur Machiavel.
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10 MISSION CIVILISATRICE
verselle cachait une grande mission providentielle;
que celte nation , qui semblait vouloir absorber le
monde, se sacrifiait à lui; que cette prétendue vic-
time dç Taïqbition et de l'orgueil s'est immolée vi-
vant^ au profit de la civilisation.
L'JtaJie a, toujours eu L'instinct que sa mission était
de représenter le principe d'unité dans le monde.
Avant le christianisme, elle poursuit son but d'u-
nité par la conquête.
Depuis le Christ, elle le poursuit par l'idée.
Et toujours, soit au delà, soit en deçà du Christ, elle
est à la fois, par le rayonnement de ses idées et de
son influence, l'agent le plus puissant de la civilisa-
tion^ et par ^'immutabilité de ses oracles, la gardienne
fidèle des principes éternels de justice, de droit, de
n^gr^et de, religion, qui sont la source même de
toute civilisation et de tout progrès.
Avant le Christ, tandis qu'elle étend sa domination
pajr la> conquête, elle accumule, elle concentre, par les
travaux de ses jurisconsultes et de ses philosophes,
(pus les trésors de la sagesse antique; elle édifie un
monument qui a mérité d'être appelé la raison écrite.
..„ Depuis le Christ, tandis qu'elle répand à flots dans le
iponde les principes libérateurs de l'Évangile, elle les
protège avec une constance inébranlable contre les
hérésies, \e$ défaillances et le retour longtemps me-
naçant de la barbarie.
Aussi est-ce avec vérité qu'on a appelé Rome la ville
orthodoxe.
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DE L'ITALIE. 11
Or, l'Italie est toujours associée à ce rôle de Rome.
Elle est, entre toutes, la nation orthodoxe et conser-
vatrice.
C'est cette conscience d'une mission universelle qui
a fait la grandeur de Rome et de l'Italie, mais qui a
fait aussi leur misère, en donnant naissance aux plus
fatales illusions.
Réalité de cette mission universelle, rêves chiméri-
ques, quant aux moyens de l'accomplir; tel est le
double secret des prodigieux efforts sans cesse renou-
velés, et des découragements si fréquents de cette race
italienne qui un jour étonne le monde par les éclairs
de son génie, et le lendemain le consterne par son im-
puissance sous la main de l'étranger.
Fidèle à sa mission unificatrice, elle garde intact, à
travers ses révolutions politiques et ses crises sociales,
le dépôt des vérités chrétiennes.
Se trompant sur les moyens dis fonder l'unité, l'Ita-
lie chrétienne continue de rêver l'empire, matériel de
Rome païenne, tantôt par l'Empereur, tantôt par le
papè^EUe prend pour un rôle définitif et étemel ce
qui 'n'était, chez la Rome des Césars, qu'un rôle pré-
paratoire; et ce- rêve persévérant de l'empire univer-
sel r empêche de se constituer en nation. .
Éclaircissons ce point ; nous aurons, ta clef de toute
son histoire» *
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CHAPITRE PREMIER
rome Païenne. — l'unité par le glaive.
I
Rien ne serait plus dérisoire que la destinée de
Rome, si son rôle se renfermait entre son berceau et j
ce qu'on a appelé sa décadence.
La plupart des historiens croient avoir tout expliqué
quand ils ont dit : « Les nations sont comme les indi-
vidus ; elles naissent, grandissent, puis, arrivées à la
plénitude de leur développement, elles déclinent et
disparaissent pour faire place à d'autres nations. Rome
elle-même, la maîtresse du monde, n'a pu échapper à
cette fatalité de la loi commune « à cette intermittence,
« pour parler comme M. de Lamartine, à cette alter-
« native, cette jeunesse et cette vieillesse, cette fin et ce
« recommencement qui sont la condition et la loi de
« toutes choses intellectuelles ou matérielles. » Après
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PROGRÈS ET DÉCADENCE. 13
avoir rempli la terre du Lruit de ses armes et étendu
sa domination sur tout l'univers, cet immense empire
se dissout et tombe en poussière. L'histoire raconte sa
chute, comme elle a raconté sa naissance et les phases
diverses de sa vie, et son œuvre est achevée. »
Cette prétendue intermittence, cette alternative qui
clôt invariablement la vie de chaque peuple après lui
avoir fait traverser ses deux phases de jeunesse et de
vieillesse,cette loi qui assimile les nations aux indi-
vidus, bien loin de jeter la moindre lumière sur l'his-
toire de l'humanité, en augmente la confusion et la
rend de plus en plus inintelligible.
Le drame de l'histoire, circonscrit dans la période où
vécurent les peuple païens, a pu donner le change
sur la loi qui régit les sociétés. On a pri9 le fait pour
la condition normale de leur destinée. Parce qu'on
voit, sur ce théâtre du monde antique, la scène chan-
ger à toute heure, un moment toute retentissante du
nom d'un grand peuple auquel semble promise une
éternelle splendeur, l'instant d'après couchant ce
peuple dans la tombe et faisant éclater un autre nom
aussi glorieux, mais non moins éphémère ; parce qu'au
lieu d'une marche toujours ascendante, on a le spec-
tacle d'un mouvement alterné de prospérités sociales
et de ruines, on conclut : « L'histoire n'est qu'une
série d'oscillations entre ces deux termes, progrès et
décadence. »
Conclusion erronée, parce que l'observation qui
la précède est superficielle et incomplète. En rétré-
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14 PROGRÈS ET DÉCAMflCE.
cissant le champ de l'observation, on s est mis .dans
l'impossibilité de saisir les causes de cet te dégénéra tion
successive et en quelque sorte fatale des «adélés
païennes.
Le monde païen, tu isolément, est inexplicable. Il
ne peut&re compris qu'en regard du monde chrétien.
Ce sont les deux termes d'un même problème dont
l'historien n'aura la clef qu'en embrassant les deux
mondes dans une haute synthèse.
II
A la lumière de la révélation chrétienne, les causes
de Y impuissance sociale du monde païen se montrent
au grand jour. Assurément, l'homme, avant le Christ,
n'est pas ce qu'a voulu le faire une école prétendue
interprète de la doctrine évangélique et que Ton peut
appeler, à bon droit, Yécolç du désespoir* L'homme
«est pas déchu en ce sens qu'il se soit produit
dans sa nature même une perturbation profonde et
miiwle. Bien que ses rapports primitifs aivec Dieu
aient été altérés, et que des obstacles accidentels
r égarent dans ses voies, embarrassent sa marche et
empêchent le plein accomplissement de sa destinée, il
reste avec ses facultés natives, avec toutes ses puis-
sances virtuelles; et c'est ce qui lait que l'antiquité
païenne, pour l'éclat du génie individuel, pour la
grandeur des caractères, pour l'intrépidité surhumaine
de ses héros, pour la haute raison de ses sages, pour
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»BS NATIONS PAÏENS. 15
l'inspiration idéale de ses poètes, pour ta perfection
de ses œuvres dans tes lettres et dans les arts, n'a
rien à envier au monde moderne.
Nais ce qai manque à l'antiquité païenne, c'est le
principe même qui relie les hommes entre eut ; è'est
une notion exacte et complète de la destinée sociale de
l'homme ; c'est, si Ton peut s'exprimer ainsi, l'élé-
ment humanitaire. Le païen a une patrie ; il ne se
sent pas vivre dans l'humanité, et même, pour lui, la
patrie se réduit au droit exclusif et impitoyable d'une
caste*
Il ne peut y avoir une vraie famille sociale avec le
polythéisme; divisés dans leurs adorations, les hom-
mes doivent l'être dans leur vie publique. Oomment
la paix et l'harmonie régneraient-elles sur la terre,
quand la discorde et la guerre régnent parmi les dieux?
L'élément religieux ne peut être un ciment indes-
tructible qu'entre des hommes qui se savent frères sous
la loi paternelle d'un seul Dieu.
Une cause permanente de division et par conséquent
de destruction réside donc au cœur des sociétés païen-
nes. Et c'est pourquoi ces sociétés son* condamnées à
l'impuissance; c'est pourquoi, malgré Tordre artificiel
que le génie du législateur donne un moment à quel-
ques cités, l'édifice croule bientôt, comme tout ce qui
repose sur une base fausse et incomplète.
Quand une nation païenne tombe en décadence, et
que toute vie s'arrête en elle, ce n'est pas que tout
élément de fécondité sociale de la nature humaine soit
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16 MARCHE ASCENSIONNELLE
épuisé ; c'est que la doctrine religieuse et morale qui
lui sert de fondement est inféconde. Un peuple ne vit
qu'en raison de la puissance d'expansion de ses forces
sociales. Pour un peuple comme pour tout être, vivre
c'est progresser; il marche, tant qu'il a devant lui un
but de perfectionnement. Quand ses principes sociaux,
conséquences d'une idée religieuse étroite, opposent à
son développement social une limite infranchissable,
quand l'avenir est fermé à ses espérances, et qu'il ne
peut plus vivre que dans le souvenir et la reproduc-
tion du passé, sa chute est inévitable. « Ce n'est pas,
dit un éminent historien, quand des idées neuves fer-
mentent qu'il y a décadence ; mais lorsque, dans un
grand empire, la société, qui se sent opprimée et ma-
lade, ne conçoit aucune grande et nouvelle espérance,
lorsque au lieu de s'élancer vers l'avenir, elle n'invo-
que plus que les souvenirs et les images du passé,
c'est là une décadence véritable; peu importe combien
de temps un tel état met à tomber; il croule d'une
ruine inévitable1. »
Ces catastrophes sans cesse renouvelées sont une
suite d'avortements sociaux qui accusent plutôt une
lacune momentanée dans la science sociale, une
éclipse accidentelle dans l'ordre religieux et moral,
qu'un vice radical de notre nature et une loi fatale de
l'humanité.
1 M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlementaire,
1. 1, p. 32. — Voir sur ce même sujet les œuvres de M. Eug. Pellefan,
la Profession de foi du dix-neuvième siècle et le Monde marche.
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DES PEUPLES CHRÉTIENS. 17
Que le Christ vienne combler cette lacune; qu'il
substitue aux fausses divinités de l'Olympe le Dieu
unique ; qu'il enseigne aux hommes la loi de frater-
nité et d'amour; qu'il convie tous les déshérités du vieux
monde à la grande réconciliation du monde nouveau ;
qu'il laisse entrevoir ce but définitif de la révélation
évangélique à tous les esprits avides de vérité et de
justice; et alors, à travers tous les obstacles, l'huma-
nité, en possession des vrais principes sociaux et
poussée irrésistiblement vers un idéal qui est le règne
de Dieu sur la terre, ne cessera de marcher en avant. Et
il faudra effacer le second terme de cette prétendue
loi oscillatoire de progrès et de décadence dont on
avait voulu faire la loi des sociétés.
Les peuples chrétiens ne peuvent périr. Ils peuvent,
quand ils allèrent la vraie doctrine sociale du Christ
au gré des intérêts égoïstes et des passions brutales,
quand ils font, par une perturbation sacrilège, de
cette doctrine de fraternité une doctrine d'intolérance,
de privilège et d'oppression, ils peuvent s'arrêter dans
leur voie et perdre un moment l'activité, l'énergie, le
ressort moral qui sont la vie et la gloire des nations
libres. Mais celte décadence n'est pas la mort; elle est
le sommeil.
Tant qu'il reste au fond des croyances, des mœurs,
de la législation d'un peuple, quelque chose de la
doctrine libératrice , la régénération est possible et
elle s'opérera tôt ou tard. C'est ce qui explique ces
renaissances, ici lentes, là soudaines, qui déconcer-
2
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18 MISSION DE ROME PAÏENNE.
tent les politiques dès vieilles écoles, parce qu'ils n'ont
su puiser leurs vues étroites que dans le spectacle des
sociétés païennes. A l'exemple de l'Italie, on verra se
relever, quand l'heure sera venue, la Hongrie, la Po-
logne, toutes les nations qui jadis payèrent un pre-
mier tribut à la civilisation chrétienne, et qui re-
prendront leur place et leur rôle dans le concert de
l'Europe renouvelée.
Telle est, croyons-nous, la véritable loi du développe-
ment historique des nations, loi de progrès qui ravive
et retrempe incessamment les forces sociales, et con-
duit Thumanité vers l'harmonie intégrale qui est son
but idéal, toujours poursuivi, et jamais atteint.
Cette loi, suspendue en quelque sorte avant le
Christ, a repris en son nom tout son empire.
III
Mais il faut se garder de croire que, jusqu'au jour
où l'Évangile a remis l'humanité dans sa vraie voie,
les peuples, ainsi paralysés dans leurs mouvements et
voués à une décadence inévitable, aient traversé le
temps sans servir les grands desseins de Dieu sur
le monde. Ces existences nationales, quelque éclat
qu'elles aient jeté dans l'histoire, n'auraient pas de
sens, si elles ne se rattachaient les unes aux autres,
si chacune d'elles n'avait un rôle marqué dans les
destinées générales de l'humanité, si celles qui finis-
sent, une fois leur mission accomplie, ne léguaient
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MISSION DE ROME TAlENNÉ. 19
à celles qui succèdent des germes vivants qui leur
font une mission toujours plus haute et plus univer-
selle.
Or le rôle des sociétés antiques, c'était de préparer
les voies à la révolution évangélique; et c'est par là
que se retrouve, même au milieu de l'anarchie du
monde païen, la loi impérissable d'ascension et de
progrès.
Dans ces desseins providentiels, le rôle capital ap-
partient à Rome; sa mission est de conquérir le
monde, afin de rassembler les matériaux de l'unité
chrétienne. « Dieu , qui avait résolu de rassembler
dans le même temps le peuple nouveau (le peuple
chrétien) de toutes les nations, a premièrement réuni
les terres et les mers sous ce même empire. Le com-
merce de tous les peuples divers, autrefois étrangers
les uns aux autres, et depuis réunis sous la domina-
tion romaine, a été un des plus puissants moyens dont
la Providence se soit servie pour donner cours a l'É-
vangile1. »
N'est-il pas visible, en effet, que, dans les desseins
de Dieu, le but de la conquête romaine a été double :
absorber dans cette civilisation, point culminant du
monde païen, tous les éléments de la société antique ;
résumer dans Rome, pour que le Christ pût les tran-
1 Bossuet, Discours sur l'histoire universelle, p. 430. — Dante avait
déjà dit : « Cette Rome et cet empire, à dire vrai, furent fondés pour
être un jour le lieu saint où siège le successeur du grand Pierre. »
Enfer, chant IL
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20 LA CIVILISATION PAÏENNE
cher d'un même coup, toutes les erreurs païennes ' '?
Dès qu'elle a conscience de sa force et l'instinct de
ses hautes destinées, la ville de Romulus envoie ses
sages emprunter à la Grèce, qui représente toute la
civilisation antérieure, cette législation qui la fit maî-
tresse de l'univers après l'avoir faite maîtresse d'elle-
même; législation austère comme le génie de Rome,
indestructible comme l'airain sur lequel est gravée la
lettre de la loi, figurant chaque droit dans une for-
mule rigide, inflexible, et pourtant assez vaste et com-
préhensive pour s enrichir de tous les trésors juridi-
ques du vieux monde, assez perfectible pour s'amé-
liorer et se compléter chaque jour sous l'action du
temps et l'expérience des magistrats, assez féconde
pour fournir successivement aux peuples conquis des
règles de droit adaptées à leurs besoins divers, à leurs
mœurs, à leurs traditions barbares.
Grande unité, chef-d'œuvre de la sagesse antique,
la seule possible, en l'absence d'un lien spirituel entre
les âmes; organisation merveilleuse où le génie hu-
main a épuisé tous les artifices de la forme, où la rai-
son d'État supplée à la justice, l'intérêt national au
droit absolu, le prestige de la tradition à l'empire de
la vérité, la force juridique de la lettre à l'autorité in-
time de la loi morale.
Aussi ne faut-il pas s'élonner que les peuples, frap-
1 « Héliogabale résuma dans une immense et dernière orgie tous
les délires impurs des vieux cultes naturalistes de l'Orient. » — Henri
Martin, 1. 1, p. 264.
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RÉSUMÉE DANS ROME. 21
pés de cette organisation puissante, seul monu-
ment d'unité au milieu de l'anarchie qui règne par-
tout ailleurs dans le monde, se sentent irrésistible-
ment entraînés vers la cité reine ; ils fournissent ainsi
le tribut de tout l'univers à ce vaste empire qui n'est
que l'œuvre préparatoire de l'unité future.
IV
En même temps Rome est le rendez -vous des
dieux comme celui des peuples ; chaque nation y ap-
porte ses idoles. Les dieux du Capitale, trop abandon-
nés de leurs adorateurs pour recommencer sur la
terre les guerres de l'Olympe, assistent indifférents à
cette invasion des divinités étrangères.
Cette tolérance qui ouvre les portes de Rome à tous
les peuples du monde et fait de la ville éternelle un
pandémonium, on la prise de nos jours pour la liberté
religieuse. L'antiquité païenne n'a pas connu la liberté
religieuse ; la mort de Socrate l'atteste, ainsi que l'his-
toire de tous les peuples. Dans toute société païenne,
le culte étant l'un des éléments essentiels et le prin-
cipal fondement de la constitution nationale, il était
logique que ses prescriptions fussent obligatoires au
même titre que les autres lois de l'État.
Si Rome donne asile aux dieux des peuples conquis,
c'est que le but de sa politique est de conserver et non
d'anéantir les richesses sociales de chaque peuple;
pourvu que sa générosité soit sans danger pour sa
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22 LA CIVILISATION PAÏENNE
propre constitution, elle protège les lois, les usages,
la religion, et jusqu'à un certain point l'autonomie
des nations qui entrent dans son orbite. C'est ainsi
qu elle accomplit son œuvre providentielle d'unité qui
rapproche et concentre, sans les détruire, tous les
éléments de la civilisation antique.
Si l'introduction d'un culte étranger ou même d'une
institution politique eût compromis le vieil ordre so-
cial, Rome l'eût violemment repoussé. On le vit bien
quand les disciples du Christ firent retentir aux portes
de Rome la bonne nouvelle. Avec quelle fureur fut
proscrit le dieu inconnu !
Et qui pourrait s'en étonner? Comment le vieux
monde serait-il resté spectateur impassible , tandis
que tout l'édifice était sapé par la base? Le Dieu des
chrétiens ne vient pas demander sa place à côté des
fausses divinités du Capitole; il vient, après les avoir
convoquées dans la ville éternelle, pour les chasser à
la fois comme un seul troupeau, pour poser sur les
ruines des superstitions antiques les fondements du
monde nouveau, et transformer l'unité artificielle et
immobile de l'empire en une vivante et fécondante
unité morale.
Le rôle de Rome était si bien de préparer l'unité
chrétienne universelle, en attirant à elle tous les peu-
ples, que rien ne put arrêter ce mouvement de con-
quête indéfini, même quand il s'opérait aux dépens
de. la nation souveraine. Auguste comprit que, pour
empêcher la dissolution de son empire déjà si vaste,
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RÉSUMÉE DANS ROME. 23
il fallait le restreindre au lieu de l'étendre; mais la
force des choses continue l'œuvre de l'extension. Les
successeurs d'Auguste reculent, reculent toujours les
limites de l'empire. Créée pour conquérir le monde,
Rome est condamnée à ne vivre que par la conquête,
jusqu'au jour où ce cadre, embrassant l'univers, cra-
que de toutes parts et tombe en pièces comme un
moule désormais inutile, quand la vie nouvelle se
sera emparée du corps social.
Pendant quelque temps encore, les empereurs,
croyant régner sur un corps vivant, parce qu'ils font
mouvoir un mécanisme savamment réglé, essayeront
de retenir le sceptre qui leur échappe.
Mais il faut qu'au temps marqué la grande révolu-
tion s'accomplisse.
En vain les empereurs philosophes, Titus, Marc Au-
rèle... s'efforcèrent-ils de renouveler la civilisation
païenne ; ils ne purent arrêter dans sa chute l'édifice
vermoulu ; ils ne purent préserver le monde de cette
crise, semblable à un anéantissement, où les peuples
furent plongés durant les siècles qui précédèrent la
renaissance chrétienne.
En vain « Alexandre Sévère, ce jeune philosophe
qui associait dans sa vénération Platon et Jésus-Christ,
et les maximes des chrétiens à celles du Portique,
tenta ensuite de ramener l'empire aux beaux jours
des Antonins, et d'effacer quarante ans de crimes et
de malheurs. On revit quelques heureuses années; le
soleil de la civilisation antique jeta encore quelques
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24 LA CIVILISATION PAÏENNE
brillantes clartés avant de s'ensevelir dans les nuages
de ce crépuscule auquel devait succéder une si longue
nuit
La mort de ce grand homme déchaîna sur le monde
des calamités sans bornes et sans fin *. »
En vain, à la fin du troisième siècle, le despotisme
impérial, effrayé de l'imminence du péril, essaya de
mettre quelque ordre dans ces ruines et de s'organi-
ser de nouveau; Dioclétien créa un grand système
d'administration : « il établit partout, dans cette vaste
machine, des rouages en harmonie avec le principe
même du gouvernement ; il régla Faction du pouvoir
central dans les provinces*.... » Efforts inutiles! il ne
put rendre la vie à ce cadavre ; il ne réussit qu'à le
galvaniser un moment.
L'heure de la crise définitive était venue.
Déjà, depuis deux siècles, l'empire, épuisé dans les
sources mêmes de la vie sociale, n'avait plus d'autre
soutien que la force matérielle. « Depuis l'élévation
d'Auguste jusqu'à la mort de Théodose le Grand,
l'empire romain offre, en dépit de sa grandeur, un
caractère général d'impuissance et de stérilité. Tout
y porte cette triste empreinte : institutions, gouver-
« Henri Martin, t. I, p. 264, 263.
* Voir M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlemen-
taire, t. I, p. 2?}.
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RÉSUMÉE DANS ROME. 25
nement, philosophie, littérature; l'esprit môme des
plus illustres citoyens s'épuisait dans un cercle d'idées
vieillies et se consumait en regrets de la république,
de ses vertus et de sa gloire1. » Aussi, comme il
arrive à tous les princes qui ne représentent ni un
sentiment national, ni une grande idée civilisatrice,
mais le fait brutal de la possession au nom de la
force, les empereurs romains, n'ayant plus à régner
que sur des esclaves, n'eurent plus d'autre moyen de
gouverner que leurs armées.
« Les empereurs (à partir de Commode) doivent ré-
gner en combattant; ils n'ont plus d'autre ressource
que l'armée ; l'unité agonisante n'a plus d'autre dé-
fense que la démocratie militaire, la licence des
soldats organisée, réduite à système et tournée con-
tre les peuples qui aspirent à absorber les légions*. »
Si cette unité païenne qui s'écroule avait été le but
unique des efforts gigantesques de l'ancienne Rome,
pour aboutir à un empire factice, résumé dans une
armée indisciplinée et en perpétuelle révolte, tantôt
sur un point, tantôt sur un autre, la philosophie de
l'histoire n'aurait plus d'objet.
Mais sous l'apparence il y a la réalité.
Quand Rome semblait agir pour sa propre gran-
deur, elle travaillait à l'œuvre de la civilisation chré-
tienne. Tout en faisant des citoyens de Rome et absor-
1 M. Guizot, Histoire des origines du gouvernement parlementaire.
I. I. p. 32.
9 Ferrari. Histoire des révolutions d'Italie, t. I, p. u.
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26 L'EMPEREUR SE RETIRE
bant en elle toute la civilisation antique, elle déblayait
le vieux monde ; une fois celle œuvre achevée, l'em-
pire n'a plus de raison d'être. Le premier empereur
qui se fait chrétien laisse Rome accomplir sa mission
nouvelle, et transporte le siège de l'empire à Constan-
tinople.
Cependant, au moment où l'empereur va se retirer
pour laisser la place libre au christianisme, le monde
païen fait un suprême effort pour retenir l'empereur
et le centre de l'unité à Rome ; cette capitale, qui sur-
vit encore malgré la division de l'empire en quatre
grandes provinces, essaye de lutter. Six Césars se dis-
putent la suprématie ; la dissolution est imminente.
Rome proteste en proclamant Maxence. L'oracle dé-
fend à Maxence de sortir de Rome, sous peine de
mort. « On veut que l'empire reste à la ville de la con-
quête1. »
Mais Rome, pour devenir le centre de l'unité spiri-
tuelle, doit cesser d'être la ville de la conquête. Con-
stantin bat Maxence ; il choisit pour le battre la Gaule,
qui, la première, entre les nations absorbées un mo-
ment dans l'empire, doit se reconstituer autonome,
selon l'esprit de la doctrine nouvelle, et devenir le sol-
dat de Dieu.
Cela fait, Constantin, poussé par une force dont il ne
se rend pas compte, s'éloigne dç Rome et va régner
dans la nouvelle capitale. C'est là qu'il établit le sé-
nat, des consuls, toutes les magistratures.
1 Ferrari, t. I, p. 14, *
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DEVANT L'APOTRE. 27
A partir de ce moment, le rôle de Rome païenne
est consommé; de sa grandeur passée, il rie lui reste
plus que le souvenir; de son omnipotence, que des
formes impuissantes et un sénat muet. C'est à peine
si elle peut se dire l'égale de quelques villes qui, au-
trefois, furent à ses pieds.
Cela ne signifie pas que les richesses de la civilisation
romaine aient été anéanties ; cette civilisation, en ce
qu'elle contient de vérité et de justice, est impéris-
sable, comme toute conquête légitime de l'humanité ;
mais elle s'est retirée des faits et de la vie réelle, pour
se réfugier dans le domaine abstrait de la législation.
Elle reste comme le summum qu'ait pu atteindre la
sagesse humaine. Cette raison écrite ne sera pas per-
due; mais, pour qu'elle ne demeure pas une lettre
morte et stérile, il faut qu'elle soit vivifiée par le souffle
de Dieu et complétée par l'Évangile.
Ce renouvellement, nous le répétons, ne pouvait
s'accomplir que sur les ruines de la Rome des Césars.
« Il faut que Rome soit sacrifiée ; la fatalité du pro-
grès réclame la destruction de la capitale unitaire1. »
Cette immolation de Rome, c'est le conquérant re-
mettant l'épée dans le fourreau, c'est la force maté-
rielle se retirant devant le principe spirituel qui va
commencer son œuvre.
Ce sacrifice de Rome et avec Rome de l'Italie, nous
allons le voir se continuer à travers toute l'histoire mo-
1 Ferrari, t. I, p. 9.
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28 LE SACRIFICE DE L'ITALIE.
derne ; comme s'il avait fallu une humiliation de plu-
sieurs siècles pour abaisser l'orgueil démesuré de la
ville éternelle et lui faire expier l'abus vertigineux
qu'elle fit de sa grandeur.
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CHAPITRE II
ROME CHRÉTIENNE, — l/uNITÉ PAR LA LIBERTÉ
I
Rien n'est plus clair que la portée sociale de la
révolution évangélique, si Ton prend l'idée chrétienne
dans ses origines et dans ses résultats définitifs.
Rien n'est plus obscur, plus confus, plus embrouillé,
plus contradictoire, partant plus difficile à saisir que
l'œuvre sociale du christianisme, si on la suit dans
l'histoire, qui semble n'être qu'une longue série d'op-
positions entre le but de la révolution chrétienne et
les moyens employés pour l'atteindre, principalement
par l'organe le plus universel, le plus puissant, le
plus inspiré du christianisme, le clergé catholique.
Aussi cette histoire a-t-elle singulièrement dérouté
les publicistes et les hommes d'État. Nous avouons
que, à s'en tenir aux apparences, il y a bien là de quoi
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50 L'ŒUVRE SOCIALE
décourager les mieux disposés en faveur du catholi-
cisme, quand on voit ce qu'il a fait de la nation
italienne, quand on voit les princes de l'Église asso-
ciés presque partout aux oppresseurs des peuples, et
aujourd'hui encore les défenseurs officiels du clergé
regrettant la théocratie du moyen âge et faisant une
véritable croisade contre le triomple des idées con-
quises par la Révolution française.
Ce n'est pas certes une petite entreprise que d'es-
sayer de débrouiller ce chaos. Traiter un pareil sujet
comme il convient, ce serait faire la philosophie de
toute l'histoire ancienne et moderne, ce serait pré-
senter un tableau complet de toutes les révolutions
religieuses et politiques qui se sont accomplies dans
le monde, et suivre pas à pas les progrès de l'idée
chrétienne dans son travail de transformation des
sociétés humaines. Le titre seul de ce livre dit assez
que tel n'est point notre dessein. Nous ne dirons sur
ce grand et capital problème que ce qui est indispen-
sable pour éclairer nos investigations dans cette étude
rapide dont l'objet principal est la papauté dans ses
rapports avec la nationalité italienne.
II
Le caractère radical de la révolution chrétienne,
c'est d'être une révolution libérale dans la plus large
acception du mot. Le christianisme affirme l'homme
dans toute sa dignité native, soit en lui-même, soit
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DU CHRISTIANISME. 31
dans sa vie sociale. En sorte qu'on peut dire que le
vrai chrétien serait à la fois le meilleur et le plus
libre des hommes dans le sens le plus philosophique,
et le citoyen le plus accompli et le plus libre dans le
sens le plus démocratique.
Pour comprendre cette révolution chrétienne, il
faut considérer qu'elle a eu un double but, un but
religieux et un but social : affranchir l'homme dans
sa conscience en rétablissant ses vrais rapports avec
Dieu ; affranchir l'homme dans sa vie sociale en réta-
blissant ses vrais rapports avec ses semblables et avec
les pouvoirs publics.
Or ces deux buts ne devaient pas être atteints par
les mêmes moyens, et c'est parce qu'on n'a pas com-
pris cela que l'histoire est restée si pleine de confu-
sions et d'obscurités.
Le côté religieux de la révolution chrétienne, c'est
l'œuvre exclusivement divine et dans son objet et dans
ses moyens.
Le côté social du christianisme, c'est-à-dire la trans-
formation des sociétés temporelles sous l'influence des
principes évangéliques, c'est l'œuvre humaine, dans
son objet et dans ses moyens.
L'œuvre religieuse s'est accomplie dans une société
spirituelle mise, au début, en possession d'une doc-
triue théologique immuable comme les vérités éter-
nelles qui en sont l'objet; et cette société spirituelle,
l'Église, composée de tous ceux que la lumière du
Christ a attirés, doit demeurer, à travers les siècles,
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32 DOUBLE BUT
le témoin lidèle des vérités que le fondateur lui a ré-
vélées.
L'œuvre sociale s accomplit laborieusement, pro-
gressivement depuis dix-huit siècles, dans les sociétés
temporelles, par l'action combinée de l'expérience et
de la science; et, dans cette œuvre essentiellement hu-
maine, l'homme devait rencontrer mille obstacles, les
préjugés accumulés par le long règne du paganisme,
les droits acquis, les intérêts de caste, obstacles inces-
samment renouvelés par ses propres passions, toujours
ses ennemis les plus redoutables.
L'œuvre religieuse est au début ce qu'elle doit être,
parce qu'elle est l'œuvre éternelle.
L'œuvre sociale est progressive et laborieuse, parce
qu'elle est l'œuvre du temps.
La première, nous le répétons, étrangère au monde
politique, appartient au domaine inviolable et perma-
nent de la religion proprement dite ; la seconde, œuvre
essentiellement temporelle, est abandonnée aux ef-
forts de l'homme et aux progrès de la science, mais
nullement confiée à l'action directe de la puissance
religieuse.
C'est donc une injustice de reprocher au christia-
nisme, comme on le fait trop souvent, de n'avoir pas
consommé d'un seul coup la révolution sociale. Que de
fois n'avons-nous pas entendu les amis de la liberté et
du progrès, dans leur douleur de voir les réformes so-
ciales si lentes à s'opérer, adresser au clergé ce re-
proche, comme un argument sans réplique contre
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DE LA RÉVOLUTION CHRÉIIENJSE. 53
l'impuissance de la doctrine évangélique. Si cette doc-
trine, s'écrient-ils, renferme les vrais principes de
justice et de fraternité qui doivent servir de base à
une société bien organisée, comment se fait-il que
dix-huit siècles n'aient pas suffi pour lui faire produire
tous ses fruits?
Nous sommes loin de nier qu'il revienne au clergé
une large part de responsabilité dans les relards qu'a
éprouvés à travers les siècles le développement des
conséquences sociales de l'idée chrétienne, et cet écrit
montrera tout le mal qu'a fait le clergé, lorsqu'un in-
térêt temporel ou un préjugé de caste, et non le véri-
table esprit de l'Évangile, a inspiré ses paroles et ses
actes.
Mais ce n'est pas une raison pour tout confondre,
pour prétendre que le côté social du christianisme,
c'est-à-dire une œuvre humaine, ait pu se passer des
conditions inévitablement attachées à tout ce qui est
de Tordre temporel; c'est ne rien comprendre à la
portée de cette révélation qui, tout en réconciliant
l'homme avec Dieu, veut qu'il doive au libre exercice
de ses facultés, à ses luttes persévérantes conlre le
mal moral qui est en lui et hors de lui, les conquêtes
successives de la civilisation et les perfectionnements
des sociétés politiques.
C'est cette confusion des deux ordres religieux et
social qui entrave encore aujourd'hui l'action civili-
satrice de l'Évangile, comme elle l'a entravée pendant
tous les siècles qui nous ont précédés.
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5* DOLBLE BUT
III
Supposons, pour un moment, que cette distinction
entre la portée religieuse et la portée sociale de la ré-
volution chrétienne ait été comprise au début.
Supposons que l'Église, tout entière à sa mission
religieuse, eût laissé l'œuvre sociale s'accomplir comme
toutes les œuvres humaines par les conquêtes de la
science politique; se bornant, elle l'Église, sans inter-
venir directement dans les affaires de ce monde, à
conserver intacts les grands principes sociaux et mo-
raux qui sont de tous les temps et qui doivent être le
fonds commun de toute société ; supposons le prêtre
renfermant son sacerdoce dans le temple, y appelant
les hommes par la persuasion, fournissant aux peuples
qui s'organisent les principes de la civilisation chré-
tienne, sans prétendre à la mission providentielle d'en
faire lui-même l'application aux sociétés temporelles ;
se contentant de signaler l'erreur, l'hérésie partout
où elle se présente, mais se gardant de faire sanction-
ner ces décisions par le glaive de l'État; prémunissant
ainsi les chrétiens contre les fausses doctrines, tout en
respectant la liberté des consciences.
Supposons de leur côté les pouvoirs humains se
rendant parfaitement compte de leur mission civilisa-
trice; sachant très-bien que la transformation des
mœurs, et par suite des lois, des institutions sociales,
sous l'influence de l'Évangile, doit être l'œuvre lente,
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DE LA RÉVOLUTION CHRÉTIENNE. 35
patiente, progressive du temps; que ce serait une im-
piété que de faire entrer de force les doctrines nou-
velles dans la vie publique et d'en imposer la profession
officielle, de même que ce serait un non-sens que de
prétendre imposer tout d'une pièce à une société non
préparée de longue date une organisation, des lois, des
rapports civils et économiques entièrement conformes
aux principes de l'Évangile.
Supposons que les deux pouvoirs, ainsi parfaitement
définis et circonscrits, aient poursuivi parallèlement,
chacun dans son domaine, l'un son œuvre religieuse,
l'autre son œuvre humaine; l'un étendant chaque jour
ses conquêtes pacifiques sur les âmes, réalisant de
plus en plus la grande unité chrétienne du genre hu-
main, Vautre perfectionnant les lois civiles, politiques.,
économiques, à mesure que la transformation se serait
opérée dans les mœurs...
Oh I assurément, tout fût devenu simple, facile, ré-
gulier dans la marche de la civilisation ; au lieu des
luttes acharnées, des malentendus, des embarras inex-
tricables, des révolutions violentes, des flots de sang
versés, des bouleversements et des catastrophes qui
assombrissent chaque jour et chaque heure de ces
dix-huit siècles, l'histoire de chaque peuple se fût dé-
roulée comme un vaste fleuve, limpide à sa source,
calme dans sa marche, splendide quand il fournit ses
flots à l'Océan.
Mais faire une pareille hypothèse, c'est se placer
en dehors de toute réalité, et même de toute possibilité
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36 CONFUSION INÉVITABLE AU DÉBUT.
historique; c'est supposer que l'histoire peut com-
mencer par la conclusion.
Hélas I ce n'est pas ainsi que marche le monde.
Si le christianisme fonde au début une œuvre par-
faite dans la sphère religieuse, la révolution chré-
tienne, dans les sociétés temporelles, a dû subir la
destinée de toutes les œuvres qui appartiennent au
t emps.
Or, dans la sphère de l'activité humaine, faire l'hy-
pothèse que nous venons d'indiquer, c'est supposer
netlemérït comprise et acceptée une idée qui est juste-
ment la plus belle conquête et le signe le plus carac-
téristique d'une civilisation très-avancée.
Le principe de la liberté, tel que nous l'entendons
aujourd'hui, c'est-à-dire l'être humain rétabli dans
la pleine possession de sa conscience en face de tous
les pouvoirs, ce principe tout moderne qui résume
toute la dignité de l'homme et du citoyen, et qui, nous
l'espérons, aura définitivement envahi l'Europe dans
un avenir peu éloigné, a été absolument inconnu de
l'antiquité païenne, et il est encore fort mal compris,
même de nos jours.
Comment aurait-il pu l'être à l'avènement du chris-
tianisme?
IV
On sentit bien tout de suite que la révolution chré-
tienne était une révolution d'affranchissement, même
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LA LIBERTÉ SELON LE DROIT PAÏEN. 57
dans le sens social; mais il était naturel que Ton com-
prît d'abord cet affranchissement à la façon dont le
monde païen avait compris la liberté.
La liberté, chez les peuples païens, c'était la parti-
cipation plus ou moins directe et plus ou moins com-
plète du citoyen à la souveraineté politique. C'est cette
liberté qui le faisait un membre actif, solidaire, de la
vie nationale; mais tout l'homme était dans le citoyen,
c'est-à-dire dans ce membre actif et ayant sa part de
souveraineté dans le corps social. Quiconque n'était
pas citoyen n'était pas un homme; l'esclave n'était
pas un homme.
L'idée ne serait pas même venue qu'il pût y avoir,
en dehors de la sphère nationale, un moi humain
pensant sur les choses divines et agissant dans la
pleine liberté de sa nalure. L'idée ne serait pas venue
non plus que les droits de l'homme, même en tant
que membre d'une nation, avaient leur racine, non
dans une organisation sociale quelconque, mais en
lui-même, dans sa propre nature.
Les deux choses se tiennent; elles devaient être
comprises en même temps. Et que d'épreuves ne fau-
dra-t-il pas pour que, dans la sphère religieuse, on
conçoive d'abord l'idée de tolérance, puis enfin l'idée
de liberté ; combien de temps et d'efforts pour que,
dans la sphère sociale, on songe à prendre pour base
de toute conception politique et sociale les droits et la
dignité de l'homme ! La grandeur et la gloire de la
Révolution française, c'est d avoir mis le monde en
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58 LE CLERGÉ CHRÉTIEN
possession de ces deux principes qui étaient en germe
dans le christianisme. Tout le génie de la Révolution
est dans la proclamation des droits de l'homme, et
c'est ce qui la distingue de toutes les révolutions an-
térieures.
Pour aboutir là, il a fallu un travail de dix-huit
siècles.
Ces considérations ne doivent jamais être perdues
de vue, quand il s'agit d'apprécier le rôle qu'a dû
jouer le nouveau clergé en face des sociétés tempo-
relles. Dans l'état politique de ces sociétés, tel que
Favait conçu le monde païen, avec la seule notion de
la liberté qu'on possédât alors, quel pouvait être le
rôle du clergé, lorsque, après la première période
de proscription, la religion nouvelle a été acceptée par
les gentils?
Ce rôle devait être :
1° Pour la question religieuse proprement dite, de
substituer le culte nouveau aux cultes anciens, en le
faisant proclamer et adopter par les puissances pu-
bliques;
2° Pour l'œuvre sociale, de faire servir cette alliance
de la religion avec l'État à l'affranchissement civil et
politique de tous les hommes, dans le sens de la H-
berté des peuples païens, c'est-à-dire dans le sens
de l'égalité des droits civils et politiques des citoyens.
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DANS LES SOCIÉTÉS PAÏENNES. 39
C'est dans ce sens qu'on trouve dans les traités des
premiers docteurs de l'Église la doctrine la plus large
sur la souveraineté de la communauté nationale, et de
la participation de tous les membres du corps social,
sans distinction d'hommes libres et d'esclaves, à cette
commune souveraineté.
Quant à la liberté dans sa haute acception, à cette
liberté qui fait que toute main portant un glaive, fût-
elle la main d un saint Louis, doit s'arrêter avec res-
pect devant la conscience de l'homme, il n'en pouvait
être question.
Supposer que le pape Sylvestre l, parlant à Constan-
tin converti, lui eût dit : « Vous rendez hommage au
Dieu vivant, c'est bien ; mais cette épée que vous met-
tez à son service, reprenez-la^ laissez-nous, pacifique-
ment et sans l'appui de votre bras, accomplir notre
œuvre ; gardez-vous de briser les autels des idoles ;
laissez-nous le soin, à nous les apôtres de Jésus-Christ,
de substituer là vérité à l'erreur dans l'esprit de vos
sujets ; contentez-vous, à mesure que la doctrine nou-
velle aura pénétré dans les âmes et transformé les
mœurs, de perfectionner en conséquence votre légis-
lation civile et politique; » mettre un tel langage dans
la bouche de ce saint pontife et l'adresser à un pareil
interlocuteur, c'est parler comme nous le ferions au-
jourd'hui, nous, libéraux du dix-neuvième siècle, et
1 C'est à ce pape que se rapporte la prétendue donation de Con-
stantin, dont on a voulu faire le point de départ de la souveraineté
temporelle du saint-siége.
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40 LE CLERGÉ CHRÉTIEN
encore ne serions-nous pas certains d'être trés-noin-
breux ni parmi les catholiques, ni même parmi les
libres penseurs ; et encore moins serions-nous sûrs
d'être compris des souverains dont nous repousserions
le glaive protecteur.
Pour rester dans la réalité historique, nous devons
faire abstraction des hommes, des choses, des institu-
tions, des théories de notre temps, et prendre les hom-
mes et leurs idées tels qu'ils pouvaient être dans ce
milieu social façonné par le paganisme. Et, dans le su-
jet spécial qui nous occupe, nous ne devons pas ou-
blier qu'il s'agit, non pas du rôle purement religieux
des ministres du Christ dans le domaine des vérités
immuables, mais du rôle accidentel, temporaire, ac-
cessoire, qu'ils ont joué sur le terrain de la politique
humaine, c'est-à-dire sur le terrain le plus mobile, le
plus agité qui se puisse concevoir, puisque c'est là
que sont en jeu les intérêts, les passions, les faiblesses
et les inconstances du cœur de l'homme.
Qu'il soit donc bien entendu que la religion nouvelle
va employer, pour se propager et accomplir son œu-
vre, les mêmes moyens qu'employaient les religions
païennes.
Si Rome demeure le centre et le foyer de la civili-
sation nouvelle, elle croira que c'est l'empire des
Césars qu elle continue, au service du Dieu de l'É-
vangile.
Au sein de chaque nation, le clergé prendra une
position analogue ; la nouvelle religion s'y substitue
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DANS LES SOCIÉTÉS PAÏENNES. 41
tout simplement aux anciens cultes, y joue le même
rôle, s'y impose par les mêmes moyens. Le clergé,
afin de mieux transformer les mœurs, dans le sens des
principes évangéliques, se mêle directement à tous les
actes de la vie privée et de la vie publique. C'est à ce
point de vue d'une intervention directe dans les cho-
ses temporelles qu'il comprit la tutelle qu'il exerça
sur le monde pendant tout le cours du moyen âge. Le
clergé, au lieu d'agir de loin et de haut sur les peu-
ples, sans quitter le sanctuaire , se fit propriétaire,
fonctionnaire, seigneur par ses évêques quand il y eut
des seigneurs, classe privilégiée quand il y eut une
noblesse.
VI
Notre dessein n'est pas ici de suivre de près le
clergé dans l'accomplissement de ce rôle temporel;
nous avons voulu seulement le constater et l'expliquer
par l'impossibilité où l'on était alors de comprendre
autrement l'action du principe religieux dans le monde
politique.
Ce serait une œuvre historique pleine d'un haut in-
térêt que d'essayer de peser dans une balance impar-
tiale les avantages elles inconvénients qui résultèrent,
chez les divers peuples, de ce rôle accidentel et provi-
soire du clergé ; rôle, nous le répétons, contraire à
l'esprit du christianisme qui est une religion essentiel-
lement libérale, et dont le régime propre, dans ses
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42 ROLE POLITIQUE DU CLERGÉ.
rapports avec le monde politique, est le régime de la
séparation des pouvoirs.
Mais, sans aborder ce sujet, nous pouvons dire qu'il
y avait un danger immense qui dominait tous les avan-
tages relatifs de cette œuvre humaine du sacerdoce
chrétien. Sans doute ce rôle du clergé faisait dé la re-
ligion nouvelle un agent puissant dans la formation
des nationalités diverses. Mais, si cette œuvre se fut
accomplie seule, que devenait dans le monde la grande
uriité chrétienne?
Voilà le clergé, au lieu de se tenir dans une sphère
supérieure, à l'abri des ambitions, des intrigues, des
changements incessants des sociétés temporelles, se
mêlant à ces agitations, avec la double ardeur du ci-
toyen et du prêtre, identifiant ses intérêts avec les in-
térêts, les passions, les besoins particuliers de chaque
peuple, exerçant partout son influence dominatrice.
A cette époque de dissolution sociale, au milieu de
la décadence de l'empire romain d'une part et de l'in-
vasion dfes barbares de l'autre, cette association in-
time, complète du clergé à ces sociétés troublées et
dégradées pouvait avoir des conséquences désastreu-
ses. Le danger était double, danger pour V unité de
là civilisation chrétienne, danger pour ces nationalités
nouvelles qui, après le mélange des peuples par l'in-
vasion des hordes germaniques, devaient se constituer
el grandir sur la base des principes chrétiens.
Qu'on "se figure ce qui serait arrivé s'il ne s'était
trouvé un centre providentiellement destiné à garder
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LA CIVILISATION EN PÉRIL. 43
intact le principe de l'unité nouvelle. Dans la forma-
tion des nationalités, l'élément chrétien, apporté chez
des peuples barbares par un clergé que la force des
choses aurait fait tomber à leur niveau, s'y serait dé-
naturé, perverti; il se serait plié à toutes les exi-
gences, à tous les désordres de ces mœurs brutales.
La doctrine du Christ risquait de s'en aller lambeaux
par lambeaux. Jamais la civilisation ne serait sortie de
cette monstrueuse anarchie.
Heureusement, l'œuvre divine n'est jamais incom-
plète. Dans ce travail d'enfantement du nouveau
monde, pendant que les nationalités se forment, s'assi-
milant avec plus ou moins de logique les principes
de l'Évangile, pendant que l'Europe tâtonne et cherche
sa voie dans le chaos du vieux monde en dissolution,
l'Église, en conservant l'unité spirituelle, conserve à
ces sociétés naissantes l'unité de la civilisation.
M. Guizot reconnaît l'immense service que rendit
ce principe d'unité spirituelle, au moment de la dis-
solution du vieux monde et de l'invasion des bar-
bares :
« Fait glorieux et puissant, dit-il, qui a rendu, du
cinquième au treizième siècle, d'immenses services à
l'humanité. L'unité de l'Église a seule maintenu quel-
que lien entre des peuples et des pays que tout, d'ail-
leurs, tendait à séparer. Et du sein de la plus épou-
vantable confusion politique que le monde ait jamais
connue s'est élevée l'idée la plus étendue et la plus
pure qui ait jamais rallié les hommes, l'idée de la
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44 LA CIVILISATION SAUVEE
société spirituelle, car c'est là le nom philosophique
de l'Église, et le type qu'elle a voulu réaliser1. »
VII
Or il fallait un terrain neutre où se conservât in-
tacte l'idée de l'unité, où s'élaborassent, sans danger
pour le dépôt des vérités premières, tous les éléments
des sociétés modernes.
Ce terrain neutre, ce sera cette nation même qui
avait été le centre de l'unité de l'ancien monde ; ce
sera l'Italie. Elle sera sacrifiée pour un temps comme
nation, mais elle sauvera la civilisation.
Toute l'histoire de l'Italie est là. Parce que Rome
a été le centre de l'unité du monde, la source vivante
de la civilisation, elle n'a pu être le centre d'une na-
tionalité.
Il faut le reconnaître, si cette idée d'unité spiri-
tuelle avait été comprise comme nous la comprenons
aujourd'hui, si l'Église avait gardé sa doctrine et pro-
clamé ses oracles en dehors de toute participation
directe aux affaires politiques, la présence du chef de
PÉglise dans une ville quelconque n'eût pas empêché
cette ville d'être en même temps et le centre de l'unité
religieuse et le centre d'une nationalité. Mais nous
avons vu qu'un pareil ordre de choses est tout à fait
l'opposé de ce qu'on pouvait concevoir à cette époque.
1 Civilisation en France, t. I, p. 424.
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PAR LE SACRIFICE DE L'ITALIE. 45
La même ignorance et la même confusion qui empê-
chaient le clergé de comprendre qu'il aurait dû exer-
cer son influence civilisatrice sur chaque nationalité
en voie de formation, sans prétendre se mêler direc-
tement de ses affaires temporelles, ne lui permettaient
pas de supposer que la ville éternelle pût être la rési-
dence des papes et la capitale du monde chrétien, sans
être soustraite au gouvernement politique d'un souve-
rain national.
Les gardiens de l'unité spirituelle sentaient instinc-
tivement qu'une fois Rome descendue au simple rôle
de la capitale d'une nation, le clergé romain, par
l'effet de son immixtion intime et quotidienne dans
les affaires temporelles , tendrait à devenir presque
fatalement, non plus le clergé de l'Église universelle,
mais un clergé exclusivement italien.
C'est ce grand intérêt de l'unité catholique qui fit
que les papes eurent pour politique constante de re-
tenir Rome en dehors de tout mouvement national.
C'est la même inspiration qui les poussa toujours à se
rendre temporellement maîtres de la ville éternelle, et
enfin, pour le malheur de l'Église et du monde, à en
faire l'assiette d'une souveraineté politique. Mais
n'anticipons pas.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au point où nous
en sommes, dans l'état où se trouvait le monde et avec
les préjugés qui dominaient les esprits, il devait arriver
de deux choses Tune : si une nation italienne s'était
formée sous le sceptre de Rome indépendante de toute
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46 LE SACRIFICE DE L'ITALIE.
domination temporelle des souverains pontifes, le
clergé de Rome n'eût pas lardé à devenir un clergé
national, et l'Église universelle eût été compromise;
si le pape restait maître de Rome, l'unité religieuse
était sauvée ; mais l'Italie, privée de sa capitale, deve-
nait impossible.
Le choix n'était pas douteux. Le génie de la révolu-
tion chrétienne commandait de sacrifier pour un
temps l'intérêt national à la grande idée de l'unité
spirituelle.
Pénétrons-nous bien de cette situation unique dans
l'histoire du monde : Rome devenant la résidence des
papes doit avoir pour elle-même, et par suite faire à
l'Italie une destinée exceptionnelle. La présence dans,
là ville éternelle du chef de l'Église exclut la présence
d'un souverain politique.
C'est pour cela, nous l'avons dit, que le premier
empereur chrétien se retire devant l'évêque. Si Rome
n'avait pas eu conscience de sa mission, cette retraite
de l'empereur chrétien eût été une calamité irrépa-
rable; si l'empereur n'avait quitté sa capitale que
pour faire place, non au chef de la chrétienté, mais à
un autre prince, il eût laissé Rome à la merci du pre-
mier conquérant barbare; et, avec ce conquérant,
l'hérésie n'eût pas tardé à prendre possession de la
ville éternelle.
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CHAPITRE IFI
LES BARBARES HÉRÉTIQUES DEVANT ROME ORTHODOXE
Cette haute mission de Rome, les services qu'elle a
rendus à la civilisation en restant à cette époque de
barbarie une sorte de port de refuge pour le représen-
tant de la doctrine libératrice, reçoivent une éclatante
démonstration des événements qui se sont accomplis,
pendant les premiers siècles de l'ère chrétienne, sur
cette terre italienne où se sont toujours joués les inté-
rêts du monde.
Qu'on regarde de près l'histoire de ces premiers
siècles de Rome chrétienne. On verra que tout y est
subordonné à la conservation de l'intégrité de la foi
nouvelle. Les invasions, le sac plusieurs fois renou-
velé de Rome, la fondation momentanée de véritables
États par les chefs des hordes envahissantes.... tout
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48 LES BARPARES HÉRÉTIQUES
cela semble passer sur l'Italie comme autant de tem-
pêtes qui ne font qu'effleurer sa surface, laissant
intactes les vieilles traditions juridiques de Rome
païenne et les germes civilisateurs apportés par l'Évan-
gile. Les événements qui semblent le plus menaçants
pour l'œuvre nouvelle tournent providentiellement à
son profit.
Entre toutes les épreuves que subit, à cette époque
décisive, la civilisation chrétienne, la plus redouta-
ble, sans comparaison, ce fut le progrès effrayant de
l'arianisme, qui, pendant les quatrième, cinquième et
sixième siècles, parut sur le point d'envahir le monde.
Cette erreur, qui enlevait à la mission du Christ tout
caractère divin et l'abaissait aux proportions d'une
oeuvre humaine, séduisit presque toutes les hordes
barbares qui se ruèrent sur l'empire romain. Pen-
dant plusieurs siècles elle se perpétua chez les Lom-
bards, les Vandales, les Bourguignons et les Golhs.
« Au moment où, foudroyé par les conciles et par le
pouvoir impérial, abandonné de l'opinion publique,
foulé aux pieds par le grand Théodose et ses succes-
seurs, il s'éteignait (rarianisme) dans le sein de la
civilisation, il s'était rallumé parmi la barbarie, et,
dans le cours du cinquième siècle, il avait conquis
presque tous les peuples leuloniques établis sur les
terres de l'empire. Saint Augustin avait vu en mou-
rant la grande hérésie envahir l'Afrique à la suite des
Vandales; les Goths l'avaient partout propagée autour
d'eux, et les Suèves en Espagne, les Burgondes en
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DEVANT ROME ORTHODOXE. 49
Gaule, convertis d'abord du paganisme au catholicisme
par des prêtres orthodoxes, venaient d'abandonner le
catholicisme pour se faire ariens. Les Goths avaient
jadis reçu l'arianisme des missionnaires de l'empereur
arien Valens, et leur influence aida ensuite son dé-
veloppement chez les autres branches de la race teuto-
nique â. »
Quand les barbares envahissent l'Italie, l'hérésie
revient avec eux, plus menaçante que jamais pour la
civilisation chrétienne.
g 1". — Les Hérules et les Gotlis.
Le fondateur du royaume d'Italie, Odoacre, et ses
Hérules, étaient ariens. Son successeur, Théodoric le
Grand, et ses Goths, l'étaient également. Que va-t-il se
passer? Rome et l'Italie vont-elles se constituer en na-
tion, en prenant pour base, ce qui était dans la logi-
que des choses humaines, l'hérésie du roi et de la race
conquérante?
Voyez plutôt la merveille qui va s'accomplir : Rome
et l'Italie se servent de l'arien Odoacre pour protéger
leur foi contre l'hérésie d'Eutychès, que l'empereur de
Ryzance, Zenon, prétendait imposer aux Romains*.
C'est dans ce but, c'est pour se soustraire à l'influence
1 Henri Martin, t. I, p. 405.
3 L'erreur d'Eutychès, en sens inverse de celle d'Arius, niait en Jé-
sus-Christ la nature humaine. L'Église, dans chaque siècle, a dû se
i. 4
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ftU L8S HKHULBS ET LES GOTHS.
de l'empereur hérétique, que l'Italie accepte Odoacre,
et que Rome l'aide à fonder le royaume.
Le chef barbare sent si bien que c'est là la condition
de son règne, qu il se garde d'imposer aux Italiens sa
croyance et la croyance de ses soldats. « Peu importe
qu'Odoacre soit arien; il ne s agit pas de lui ni des
Hérules ; il s'agit des Italiens, et ils sont heureux de
pouvoir l'opposer aux empereurs d'Orient, Qu'il pro-
fesse l'arianismei que la nouvelle religion soit le mot
d'ordre des casernes, de la cour et du royalisme qui
s'organise 1 que Ton continue, si Ton veut, la tradition
de Ricimer et des généraux presque tous ariens ! le
royaume arrive à propos, le roi n'impose pas ses
principes, ne sonde pas les consciences, il laisse à l'I-
talie sa foi, à Rome son Église indépendante, et il dé-
veloppe la liberté républicaine. On s'abrite derrière
les masses des Hérules et des Ruges pour se dérober à
la religion de Byzancey et t'arianisme royal devient l'é-
gide de l'insurrection catholique du patriarche d'Oc-
cident contre Zenon '. »
Chose inouïe! par un concours singulier de circon-
stances, la raison d'État commande à un prince héré-
tique, au fondateur d'un royaume, de protéger la foi
de ses sujets qui n'est pas la sienne; et l'intérêt re-
ligieux de Rome catholique lui fait une loi de favori*
tenir ferme entre deux écueils ; elle a dû protéger la traie, doctrine et
contre les systèmes qui tendent à en faire une œuvre purement hu-
maine, et contre ceux qui refusent toute part à riment humain
dans l'œuvre de la rédemption.
* Ferrari, t. !, p, 2$ et 29.
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LgS I^RUIJiS ET LES GOTHS. 51
ser l'entreprise nationale de ce prince hérétique. Le
pape Simplicius, écoutant les inspirations de son zèle
religieux, ne craint pas d'investir Odoacre du droit
qu'avait l'empereur de concourir par le préfet de
Rome à l'élection des papes ; et son instinct ne le trompe
pas. Odoacre, après la mort de Simplicius, empêche
l'élection du candidat hérétique de Zenon et fait nom-
mer Félix III; puis il laisse le nouveau pape réunir à
Rome un concile, où non-seulement est repoussée
l'hérésie d'Acacius, favorisée par Byzance, mais où sont
condamnés les coreligionnaires mômes d'Odoacre, les
ariens d'Afrique,
u
Quand survient Théodoric avec ses Goths, rien n'est
changé à l'état religieux de Rome et de l'Italie. La po-
litique du nouveau roi arien est la môme que celle
d'Odoacre. « L'arianisme n'est à ses yeux que la raison
d'État du royaume; il s'en sert pour fortifier, pour
unifier la caste royale des Goths, et laisse libres les
catholiques qui se rallient au patriarche d'Occident,
et qui continuent de se servir de l'arianisme pour sau-
vegarder la suprématie de Rome contre l'hérésie de
Byzance et contre l'ancienne domination impériale4. »
Théodoric, imitant Odoacre, use de son influence
pour faire nommer un pape orthodoxe contre le can-
didat de Byzance.
Ferrari, t. 1, p. 36 et 37
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52 LES HÈRULES ET LES GOTHS
Ce serait une grave erreur d'attribuer la conduite
des rois ariens en Italie à une certaine indifférence
des hordes barbares en matière religieuse. La preuve,
c est que partout ailleurs les orthodoxes étaient persé-
cutés avec acharnement par les hérétiques : ainsi, dans
les Gaules, les rois des Visigoths, et particulièrement
.Ewarik, tirent de grands efforts pour asseoir l'aria-
nisme sur les ruines de l'orthodoxie. Ce dernier, sui-
vant le témoignage de Sidoine Apollinaire, poursui-
vait les catholiques d'une telle haine, qu'il semblait
être moins un chef de nation qu'un chef de secte. Il
fallait, en Italie, un ensemble vraiment merveilleux
d'événements où la main de Dieu est visible, pour ex-
pliquer le respect des chefs barbares envers la foi de
Rome et de tous les peuples de la péninsule.
Quoi qu'il en soit, l'orthodoxie était sauvée par des
barbares hérétiques; mais la fondation du royaume
italien restait une œuvre éphémère. Les croyances re-
ligieuses sont toujours l'élément essentiel des mœurs
d'un peuple et de sa vie nationale ; rien de profond et
de durable ne peut se fonder en dehors de la foi reli-
gieuse d'une nation. Ces hordes barbares, qui ne se
sentaient nulle prise sur les idées, les sentiments, les
mœurs de l'Italie, n'entreprirent pas une œuvre d'as-
similation impossible. Leurs chefs, en mettant le pied
sur la terre orthodoxe, comprirent la puissance irré-
sistible de Rome chrétienne, et Tin utilité de toute ten-
tative pour en faire la capitale de leur empire héré-
tique. Leur conversion au catholicisme, bien loin de
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LES LOMBARDS. 55
leur soumettre la ville universelle, ferait d'eux-mêmes
des serviteurs soumis du chef de l'Église.
Ils s'arrêtent donc respectueusement devant Rome.
On dirait qu'ils ne sont venus que pour servir d'instru-
ment à l'Église orthodoxe menacée par Byzance. Une
fois ce rôle achevé, ces chefs barbares, qui s'étaient
crus les fondateurs d'un grand royaume, n'ont plus
rien à faire sur ce sol italien où ils n'ont pu prendre
racine. Le royaume du grand Théodoric ne dure pas
même un siècle; le roi des Goths reprend sa horde et
dit adieu à l'Italie comme avait fait Constantin.
C'est ainsi que passent sur l'Italie, comme une
couche superficielle, tous les peuples envahisseurs,
venant servir à leur insu la civilisation chrétienne,
puis, ce rôle accompli, repliant leurs tentes et s'éloi-
gnant pour laisser Rome à son œuvre.
g 2. — Les Lombards et les Francs
Nous avons vu Rome se mettre sous la protection
des rois ostrogoths pour se préserver de l'influence de
l'empereur hérétique de Byzance. Quand les Lombards
surviennent, Rome, avec son territoire, appelé dès
lors son duché, échappe à leur domination, grâce à
la présence des papes qui demeurent les fidèles alliés
des empereurs d'Orient.
Ainsi les Lombards ne peuvent réussir à mettre
sous leur joug toute l'Italie et à faire une nation ita-
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64 LES LOUBARDS.
lienne. Leur pouvoir s'étend des Alpes jusqu'au voisi-
nage de Rome ; mais là il s'arrête.
Les historiens témoignent leur étonnement devant
ce fait inouï, et n'en peuvent donner l'explication. Sis*
mondi déclare qu'il est difficile de comprendre pour*
quoi la ville de Rome ne fut point prise par les Lom*
bards, lorsqu'Alboin fit la conquête de l'Italie. Quant
aux autres parties de la péninsule qui purent se sous*
traire à la conquête lombarde, il signale la causé qui
les préserva de l'invasion : Les villes maritimes rece-
vaient facilement les secours de Constantinople; en
même temps, Venise était protégée par ses lagunes,
Ra venne et Comaçchio par leurs marais ; Naples, Gaëte,
Amalfi et les villes de la Calabre, par les montagnes
qui les environnent.
Rome, au contraire, était découverte et sans défense.
Les empereurs n'y maintenaient pas de garnison ; ils se
contentaient de gouverner la ville, d'abord par un pré-
fet, puis par un duc relevant de l'exarque de Ravenne.
a Rome est située dans un pays ouvert de toutes parts.
Les Lombards, maîtres des duchés de Toscane, de Spo-
lète et de Bénévent, entouraient cette ancienne capi-
tale du monde; la longue muraille qu'Aurélien avait
élevée pour enfermer le champ de Mars dans la même
enceinte que l'ancienne ville présentait un circuit
immense k défendre ; et la population de Rome était
bien disproportionnée avec l'étendtié des tntirs1. w
• SfeiDomll 1. 1, p. îeo.
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LES LOMBARDS. 55
Et cependant Rome est aussi bien protégée par fcâ
faiblesse qu'elle l'eût été par les légions de César* Il
n y a pas de fait sans causé, et la philosophie de l'his-
toire n'existerait pas si un grand événement restait
inexpliqué. Mais ici la cause providentielle de cette
inviolabilité de Rome est manifeste. La capitale du
monde chrétien ne peut appartenir aux barbare^
parce qu'elle doit rester le centre et le foyer de la oivi*-
lisation. C'est pourquoi le Moment n'était pas venu
polir l'Italie de se constituer en nation.
11
N'ayant point de prise sur Rome» les Lombards,
malgré leur valeur et leur nombre, sont aussi impuis-
sants que Pavaient été les Goths. Ils fondent une mo-
narchie lombarde qui a une durée asses glorieuse de
deux cent six ans (de 668 à 776); mais ils ne fondent
pas une nation italienne.
Les chefs de l'Église, étrangers jusque-là à tout intérêt
tetnporel, n'avaient d'autre pensée qtie de maintenir
l'intégrité de la foi. C'était là toute leur politique et
le motif déterminant de leurs alliances* C'était la
conscience des dangers sans cesse renaissants dont
l'orthodoxie était menacée qui leur commandait de
se tourner, tantôt vers Constôntinople, tantôt vers les
chefs barbares.
Tant que les empereurs respectèrent la liberté reli-
gieuse de Rome, les papes recherchèrent leur protec-
tion contre les Lombards qui étaient ariens. Mais, Léon
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56 LES PAPES S'AFFRANCHISSENT
l'Iconoclaste voulant imposer à Rome ses édits contre
les images, le pape Grégoire II refusa d'obéir ; il priva
le duc de Rome et l'exarque de Ravenne de toute autorité
dans Rome. En même temps il demanda la protection
des Lombards.
Les Romains acquirent ainsi une sorte d'indépen-
dance. Il ne faut pas croire qu'une fois affranchis de
l'autorité impériale leur premier mouvement fut de
se placer sous le sceptre temporel du souverain pon-
tife. Au fond, les Romains furent toujours très-
jaloux de leur souveraineté. Us avaient subi volontiers
le despotisme impérial, parce que par les empereurs
ils régnaient sur le monde.
Ces maîtres étaient, il est vrai, le signe de l'abdica-
tion morale d'un peuple en décadence qui concentre,
dans les mains d'un seul un pouvoir qu'il n'a pas la
vertu civique d'exercer par ses orageux comices; ils
étaient les représentants, moins de sa dignité réelle, de
ses forces vives et actives et de ses grandes aspirations,
que de ses passions les plus brutales et des côtés les
plus bas et les plus misérables de son état social ;
mais enfin ils étaient ses représentants. Ce peuple
dégénéré se croyait suffisamment vengé de sa ser-
vitude volontaire par ses colères intermittentes,
qui, en brisant sa fragile idole, rappelaient par cha-
cune de ces catastrophes son imprescriptible souve-
raineté.
Mais jamais l'orgueil du peuple-roi ne consentit à
déposer sa puissance humaine aux pieds du pouvoir
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DE LA DOMINATION DE BYZANCE. 57
saeerdotal.il était fier de donner asile au chef de l'Église
universelle et de s'asssocier à sa haute mission en
concourant à l'élection des papes; dans ces temps de
confusion et de violence, il s'abritait sous la tutelle du
saint-siége et vénérait cette autorité désarmée qui,
plusieurs fois, avait préservé des barbares la ville éter-
nelle. Mais, à défaut de l'empereur absent, il aimait
sentir l'ombre de l'empire planant encore sur les
destinées de Rome. C'était toujours le pouvoir hu-
main refusant d'abdiquer devant le pouvoir religieux.
Quand la révolution, accomplie timidement d'a-
bord sous Grégoire II, plus résolument sous Gré-
goire III, détruisit les derniers débris de la puissance
impériale, le peuple romain se retrouva dans la plé-
nitude de sa souveraineté. Sans rien ôter à la haute
tutelle du saint-siége, il voulut se gouverner lui-même.
Secondé par le pape et avec l'agrément du roi lom-
bard, il établit un simulacre de république, mal dé-
finie sans doute, vaguement accusée et affirmée en
face du gouvernement clérical, mais réellement exis-
tante et qui se continua jusqu'à la destruction du
royaume des Lombards et au couronnement de Char-
lemagne1.
in
Quant à la cour pontificale qui avait définitive*
1 Anastase le Bibliothécaire se sert des mots peuple souverain et
république en parlant des Romains et du gouvernement qui les régis-
sait depuis qu'ils s'étaient affranchis de la domination impériale.
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M LES PAPES S'AFFRANCHISSENT
ment rompu avec Byzance, elle n'osa pas encore
dévoiler ses vues temporelles sur Rome. Quelle que
fttt son influence Sur te peuple que les papes proté-
geaient contre l'avidité et les violences des grands, et
soutenaient de leur charité inépuisable, elle ne se
sentait pas assez forte pour s'emparer du pouvoir en
face des rois lombards qui convoitaient toujours la ville
de Rome pour en faire la capitale de leur royaume
italien, ett ftce du peuple romain peu disposé à abdi*
quer entre les mains des prêtres, en toce de l'empereur
d'Orient toujours prêt à revendiquer Son droit suprêtne.
Elle dut donc ajourner ses projets.
En attendant que des circonstances plus favorable»
permissent de les réaliser, les papes sentaient bien que
le plus grand obstacle s'élèverait du côté du pouvoir
le plus proche. Un roi italien aux portes de Rome était
plus menaçant qu'un empereur absent et réduit à une
autorité purement nominale. Aussi leur politique
constante eut-elle pour but, tout en profitant au besoin
de la protection des princes italiens afin de contreba-
lancer la puissance impériale, d'entretenir toujours lé
prestige de l'empire afin d'écarter les prétentions trop
directes des princes italiens sur Rome.
Quand le pape Grégoire II fut contraint d'implorer
l'assistance des rois lombards contre les agents de
l'empérëur iconoclaste et dé s'opposer à l'exécution des
ordres venus de Constantinople, il s'efforça de calmer
l'indignation des Romains, et empêcha le plus long-
temps possible que leur révolté n'aboutit à une VéH-
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DE LA DOMINATION DE BYZANCE. 90
table révolution contre l'empire1. La rupture ne Alt
consommée que sous son successeur, Grégoire III.
Mais à peine la papauté, libre du côté de Byzance,
se troùva-t-elle seule en face du royaume lombard, qui
chaque jour faisait un pas vers Rome, qu'elle sentit
combien lui manquait ce contre-poids de l'empire ; elle
n'avait échappé à un» péril que pour s'exposer à un
autre. Le protectorat du roi lombard, quoique nouvel-
lement converti, n'était pas moins menaçant que celui
de l'empereur hérétique. Rome était à la merci des
Lombards ; un moment, tout fit croire qu'elle allait
tomber dans leurs mains; mais les tentatives réitérées
de. leurs rois pour s'emparer de la ville éternelle
échouèrent devant la politique de la cour pontificale.
Toute sa force était dans ses alliances. N'ayant plus
rien à espérer du côté du vieil empire en décadence, la
papauté tourne ses yeux vers l'Occident.
IV
Là venait de surgir un peuple dont l'entrée en scène
avait eu l'éclat et lé retentissement de la foudre. Cé-
lèbre par ses victoires, il occupait déjà une grande par-
tie des Gaules, et fëis&it sentir au loin son influence.
Ses chefs, convertis au Christianisme, faisaient du tè\è
apostolique des évoques un moyen dé conquête plus
puissant encore Que là Valeur irrésistible de leurs sol-
dats. Pour arrêter lé flot toujours menaçant des bàr-
* Flenry, Histoire ecclésiastique, Ht. XLII, cli. fi.
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60 LES FRANCS PROTECTEURS
bares du Nord, Pépin, puis son fils Charles Martel,
lancèrent, au milieu de ces hordes indomptées, des lé-
gions de moines qui, bravant tous les dangers, allaient
répandant partout à pleines mains les germes religieux
et sociaux qui devaient en faire des peuples civilisés,
adoucissant leurs mœurs par la morale évangélique,
les fixant au sol en leur enseignant l'agriculture.
Pendant tout un siècle, le saint-siége était resté
presque sans communications avec les nations fran*
ques ; l'invasion lombarde avait élevé entre eux une
barrière plus infranchissable que la ligne des Alpes.
Cet appel fait par les Pépins aux missionnaires de l'É-
glise romaine renoua les relations si longtemps inter-
rompues. Le grand apôtre des Germains, saint Boni-
face, contribua beaucoup à faciliter ces rapports entre
la cour romaine et les chefs francs.
Cet événement arriva fort à propos pour le saint-
siége. Grégoire III fut le premier pape qui ouvrit des
négociations avec les Francs. Bravant la colère du roi
des Lombards, Luitprand, il refusait de lui livrer le
duc de Spolète, qui, après s'être révolté contre lui, s'é-
tait réfugié à Rome. Menacé dans sa ville pontificale,
Grégoire implora le secours des princes francs. Charles
Martel venait de remporter dans les plaines de Poitiers
sa mémorable victoire sur les Sarrasins. Comment
douter des bienveillantes dispositions envers le saint-
siége du héros qui, en refoulant ces redoutables enne-
mis des chrétiens, sauvait la civilisation du plus grand
de tous les dangers?
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DU SAINT-SIEGE. 01
Mais ce grand intérêt de l'expulsion des Sarrasins,
qui dominait alors tous les autres, faisait à Charles une
loi de ménager le roi des Lombards dont le concours
pouvait lui être utile. En effet, l'attitude menaçante
de Luitprand, allié de Charles, arrêta en 759 la der-
nière invasion des Sarrasins, qui déjà s'étaient empa-
rés d'un grand nombre de villes dans le midi des
Gaules. Ceux-ci, apprenant que le roi des Lombards
faisait marcher contre eux toute son armée, abandon-
nèrent en toute hâte leur conquête, et Charles se remit
en possession de la Provence. Aussi, bien que les lé-
gats du pape fussent reçus avec les plus grands hon-
neurs à la cour des princes francs, les instances réi-
térées de Grégoire III, ses supplications mêlées à la
fin d'une certaine amertume, ne purent décider Charles
à lui accorder le secours qu'il demandait.
Cependant les Lombards ne cessaient de faire des
progrès vers Rome; leur roi Astolphe s'était emparé
de l'exarchat de Ravenne, et enfin il vint mettre le
siège devant cette capitale tant convoitée.
. Le pape Etienne s'enfuit et alla chercher un refuge
auprès du nouveau roi des Francs, Pépin, qui devait
en partie sa couronne à l'intervention morale de son
prédécesseur Zacharie. Etienne s'empressa de lui
donner solennellement une nouvelle consécration.
Les Sarrasins étaient définitivement expulsés. Cet
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tf LES FRANCS PROTECTEURS
intérêt politique n'existant plus, Pépin reste sourd aux
protestations d'Astolphe, et prête l'oreille aux prières
du pape et plus encore à ses séduisantes promesses.
Il passe les Alpes, bat les Lombards, reprend sur eux
l'exarchat de Ravenne, et, au lieu de le restituer à l'em-
pereur d'Orient qui le réclamait, il en investit le pape
et la république romaine. Quant à lui, il se contente
de la dignité de patrice que lui avait conférée Etienne,
et qui transportait sur sa tête le droit de haute suie*
raineté qui, auparavant, appartenait à l'empereur.
L'année suivante, une nouvelle entreprise des Lom-
bards jette l'effroi dans Rome, et cette fois encore les
Français accourent, arrachent aux Lombards les pro*
vinçes qu'ils ont reprises et remettent le pape en pas*
session de l'exarchat et de la pentapole.
C'en était fait du royaume des Lombards. Tant que
leurs princes eurent en face d'eux les débiles représen-
tants du pouvoir impérial prêt à s'éteindre sur l'Occi-
dent, et l'autorité purement morale des papes, ils
purent conserver l'espoir de consolider leur conquête
en asseyant leur royaume sur la capitale de l'Italie.
L'arrivée des Francs dans la Péninsule, leur protectorat
sur Rome, l'investiture qui leur était faite du patri-
ciat, mettaient tin à ces projets et condamnaient cet
établissement bâtard à une ruine prochaine.
Pendant quelques années encore les rois lombards
essayèrent de lutter, et môme plusieurs fois prirent
l'offensive contre les papes. Didier poussa l'audace jus-
qu'à placer de vive force sur le trône pontifical un
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certain Philippus qu'il avait tiré d'un cloître. Son in-
trigue fut déjouée par le primicier Christophorus, qui
fit élire Etienne III. En vain Didier, afin d'enlever au
pape la protection des Francs, donne-t-il sa fille pour
épouse à Charlemagne; en vain, se fiant sur cette al-
liance, s'empare-t-il par les armes de Comacchio,
Fpema et Ferrare; en vain, déçu dans sa dernière es-
pérance et indigné contre son gendre qui avait dédai-
gneusement répudié sa femme Hermengarde, marche-
t-jl sur Rome, dans le double but d'y imposer son
protectorat et de faire sacrer les neveux de Charle-
magne, que celui-ci avait exclus du trône, à la mort
de leur père Carloman; ces démonstrations belliqueuses
ne firent que précipiter sa chute.
Le pape Adrien n'eut pas de peine à décider l'inter-
vention de Charles. Ce prince arrive, bat les Lombards,
traverse l'Italie en triomphateur, puis, poursuivant
son ennemi dans ses derniers retranchements, lui
prend Pavie et Vérone, ne laisse à Didier d'autre res-
source que d'aller s'ensevelir dans un monastère* et
se proclame roi d'Italie. Quelques années après, il re-
vint pour consolider sa conquête et dompter les ducs
rebelles qui, en son absence, avaient tenté de secouer
le joug. Puis, en 780, voulant donner au nouveau
royaume une sorte d'autonomie nationale, il le détacha
de son empire^ et fit poser par le pape Adrien la cou-
ronne d'Italie sur la tête de son fils Pépin.
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LES FRANCS PROTECTEURS
VI
Bien des historiens ont vu dans cette révolution un
événement heureux pour la Péninsule. Ces Francs,
dont l'irruption frappa d'abord de terreur les peuples
italiens qui les considéraient comme les plus redou-
tables des barbares, étaient, en réalité, pour eux des li-
bérateurs. Les Latins et les Lombards étaient restés en
présence les uns des autres sans jamais se mêler et se
confondre; ce contact forcé pendant une occupation
de deux siècles n'avait fait qu'accumuler des haines
implacables entre la race opprimée et la race conqué-
rante. Les Lombards, ne jugeant les Italiens que par
leurs vices, fruits d'une civilisation en décadence, au
lieu de relever et de retremper cette race, l'accablaient
de leur mépris. Au dire de l'historien Luitprand, la
plus grave injure qu'un Lombard pût adresser à son
ennemi, c'était de l'appeler romain; il entendait résu-
mer dans ce mot toutes les ignominies, la lâcheté,
l'avarice, la perfidie, la corruption des mœurs.
Mais le plus grand obstacle entre les deux peuples,
c'était la religion. Le mélange eût fini par s'opérer, si
l'hérésie, qui se perpétua chez les vainqueurs, n'eût
rendu les alliances impossibles. Les Italiens, opprimés
et méprisés, vivant comme des étrangers dans le
royaume, ne retirant aucun avantage de la prospérité
croissante des Lombards et de la gloire qu'ils acqué-
raient par les armes, tombaient chaque jour plus bas
dans la misère et la dégradation ; et la race menaçait
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DU SAINT-SIÈGE. 65
de s'éteindre. Ceux qui avaient quelque aisance s'exi-
laient et allaient chercher dans les provinces restées
italiennes un sol plus hospitalier, des alliances possi-
bles, et peut-être un jour des vengeurs.
L'occupation lombarde était donc restée un fait bru-
tal, violent, antinational. Après deux siècles, comme
au premier jour, le Lombard, en face de l'Italien, était
l'étranger. Mettre un terme à cette domination, c'était
affranchir l'Italie.
Et les libérateurs ne venaient pas en hordes nom-
breuses, comme autrefois les Hérules, les Goths ou les
Lombards, pour substituer une invasion de barbares à
une autre. Les princes français, depuis longtemps les
alliés des Romains, familiarisés avec leur civilisation,
unis à eux par une foi commune, venaient régner sur
des éléments indigènes. À part quelques grandes fa-
milles mécontentes de voir les postes les plus impor-
tants de l'État confiés à des Français, la masse de
la population n'avait qu'à se réjouir de ce change-
ment. Si la Péninsule se fût trouvée dans les mêmes
conditions que les autres contrées de l'Europe, une
nation italienne eût pu se constituer sous la domina-
tion franque.
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CHAPITRE IV
l'état pontifical kt le sAWMiiriftE
Mais un fait, insignifiant à l'origine, immense par
ses résultats, désastreux pour l'avenir de l'Italie, ve-
nait de s'accomplir : Charlemagne, en confirmant les
donations de Pépin au sainl-siége, avait posé les fon-
dements du gouvernement pontifical, et par là même
jeté au cœur de l'Italie le germe des incurables divi-
sions qui devaient rendre impossible la création d'une
nation italienne, soit par les mains de ses héritiers,
soit par les efforts de princes indigènes.
Et ce fait, si fatal à l'Italie, ne fut pas la seule faute
de ce grand homme et des chefs du monde chrétien.
Un autre événement aussi grave, aussi funeste, et plus
universel par ses effets, allait bientôt s'accomplir à
Rome ; nous voulons parler du rétablissement de l'em-
pire.
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L'ÉTAT PONTIFICAL ET LE SAINT-EMPIRE. 67
Les papes nourrirent toujours la déplorable illusion
de maintenir un César chrétien au-dessus des princes
et des peuples, sauf à en faire leur lieutenant. Ou-
bliant ou plutôt n'ayant jamais compris le sens provi-
dentiel de r éloigneraient de Constantin converti, ils
n'abandonnèrent jamais le rêve du saint-empire. En
déposant sur le front de Charlemagne la couronne que
^'avaient su» garder les empereurs de Byzance, ils cru-
rent sauver l'unité de la foi et assurer leur omnipo-
tence sur tout l'univers.
Un autre intérêt plus présent, plus étroit, s'ajoutait,
il faut le dire, ou plutôt s'identifiait dans leur pensée
au grand intérêt catholique ; cet intérêt, c'était leur
État temporel en voie de formation. Le droit souverain
d'un empereur assez éloigné de Rome pour ne faire
nul ombrage à la cour pontificale, assez puissant pour
écarter par son prestige toutes prétentions des princes
voisins sur }e patrimoine de l'Église, leur paraissait la
plus sure garantie de leurs possessions et un contre-
poids nécessaire au royaume qui tendait toujours à
embrasser fe Péninsule tout entière.
Le rétablissement de l'Empire, la création d'un État
romain dans les mains des papes, furent ainsi deux
événements corrélatifs, correspondant à la même pen-
sée politique et au même préjugé religieux, tous deux
également funestes, tous deux inspirés des traditions
païennes les plus matérialistes, tous deux un non-sens
dans le monde chrétien, enfin un anachronisme.
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€8 L'ŒUVRE ANTINAT10NALE
§ 1". — L'œuvre antinationale de Charlemagne,
I
À prendre l'œuvre du grand homme dans son in-
tention supérieure et dans ses résultats immédiats,
Charlemagne fut le soldat de Dieu, l'un des plus glo-
rieux promoteurs de la civilisation chrétienne ; à la
prendre dans le système politique qui en fit une copie
du vieil empire romain, et dans les événements qui
suivirent l'écroulement de cet édifice sans base, Charle-
magne n'est qu'un génie extraordinaire qui s'est trompé
de siècle, et dont le nom a retenti dans l'histoire sans
profit pour l'humanité.
Cela explique les jugements contradictoires et éga-
lement équitables au fond, qui ont été portés sur cette
grande figure illuminant d'un éclat splendide cette
période de confusion, où un monde nouveau va surgir
du milieu des ruines de tout un monde en dissolution.
Les contemporains ne purent voir que le côté hé-
roïque et lumineux de cette figure. Les pieds d'argile
du colosse restaient dans l'ombre, et les conséquences
fatales de sa politique artificielle étaient encore dans
les secrets de l'avenir. Aussi, quand le César chrétien
parut à Rome, fut-il reçu avec des transports d'en-
thousiasme. Le peuple-roi et le chef de l'Église, qui
jamais n'abandonnèrent leur rêve de domination uni-
verselle, crurent ressaisir à tout jamais le double
spectre en le déposant dans ces mains invincibles qui
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DE CHARLEMAGNE. 69
avaient refoulé au Midi et au Nord la barbarie et l'hé-
résie également menaçantes, qui avaient fait briller
dans toute l'Europe la croix triomphante, et réalisé
l'unité du monde en réunissant en un seul faisceau
tous les peuples domptés et éblouis.
L'éclat de cette résurrection de l'Empire fut prodi-
gieux, mais comme l'éclat passager d'un météore.
L'utopie de ce grand homme, ce n'est pas d'avoir eu
l'instinct de la puissance unificatrice de l'idée chré-
tienne ; ce n'est pas d'avoir compris que le centre et
le foyer de la civilisation étaient à Rome; son utopie,
c'est d'avoir cru qu'il seconderait l'action du représen-
tant spirituel de l'unité morale en l'abritant sous la
tutelle matérielle et despotique d'un empereur, c'est
d'avoir voulu réaliser au début, au moyen d'une mo-
narchie universelle, l'harmonie qui ne pouvait être
que l'œuvre des siècles et le fruit laborieux de la li-
berté. C'était prendre cette œuvre à rebours.
Pour que l'harmonie puisse s'établir entre les na-
tions, il faut que ces nations se soient fortement con-
stituées, qu'elles aient grandi dans la lutte et réalisé
dans leur sein toutes les conquêtes sociales de la civi-
lisation. Or quelle pouvait être l'unité de l'Europe à
une époque où les éléments du monde nouveau ten-
daient à peine à sortir du chaos pour former, après de
longs tâtonnements et des chocs formidables, les na-
tions modernes?
La politique vraiment intelligente et féconde eût été
de favoriser la formation de ces groupes nationaux. Opé-
i
l
70 L'ŒUVRE AKTINATIONALE
rèr par la force, dans ce milieu encore barbare, un
nivellement apparent, c'était ne rien comprendre aux
besoins réels de cette époque et au sens véritable des
grands mouvements qui remuaient si profondément
les sociétés. Il fallait laisser le monde à ce travail d'en-
fantement qui allait créer de nouveaux peuples, divers
par l'origine, par la langue, par les mœurs, mais unis
par le lien commun de la doctrine du Christ.
il
En s'emparant, au contraire, de tous ces éléments
hétérogènes pour en former un seul empire, Charle-
magne suspendit ce travail mystérieux de renaissance;
il crut imprimer une impulsion irrésistible à toutes
les forces sociales en les concentrant dans sa main; il
ne fit que les paralyser. Son vaste génie donna un mo-
ment une vie factice et Une lumière d'emprunt à ces
immenses États.
Lui disparu, toute vie s'arrête. Le monde, après cet
éblouissemenl d'un jour, retombe sur lui-même, frappé
de stupeur, ne reconnaissant plus ses voies ; il sent que
rien en lui ne correspond à la conception unitaire de
Charlemagne, que la force brutale, restée le seul in-
strument de règne entre les mains débiles de ses suc-
cesseurs, n'empêchera pas la plus épouvantable disso-
lution.
Et comme d'autre part l' œuvre si intempestive de
concentration et de nivellement avait suspendu le
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DE CHARLEMÀGNE. 71
travail de formations nationales qui était en germina-
tion sur les divers points de l'Europe, ce fut une dé-
route complète des esprits et des peuples; la confusion
dépassa ce qu'elle aVait été avant la tentative de Char-
lemagne. Des ténèbres épaisses s'appesantirent sur le
monde, et les neuvième et dixième siècles furent les
plus désastreux de l'histoire.
Partout, après ce temps d'arrêt, le mouvement na-
tional fut à recommencer, et des obstacles nouveaux
en ralentirent et en compliquèrent la marche. Cette
Concentration forcée, nous le répétons, avait tendu vio-
lemment tous les ressorts et avait dirigé leur action
vers un centre unique, au lieu de les laisser à leur jeu
naturel, qui eût fait converger leurs mouvements vers
ùiie multitude de petits centres nationaux. Quand la
main qui tenait tous les fils de ce mécanisme se retira,
tout fit défaut à la fois, le lien universel et le lien na-
tional. Nul pouvoir protecteur ne couvrit plus ces so-
ciétés sans boussole. Elles n'avaient devant elles,
comme but de leurs aspirations et en même temps
comme garantie de leurs intérêts, ni le droit supérieur
et commun de l'Empire, ni la règle plus directe et plus
efficace du droit national.
Charlemagne, malgré son parti pris d'unité et de
centralisation, n'avait pu imposer à des peuples si
divers une législation uniforme ; il avait été contraint
dfe publier le code des Ripuaires, celui des Saliens, ce-
luf des Lombards, celui des Saxons, etc. Mais, comme
ces lois diverses ne correspondaient pas à des groupes
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72 L'ŒUVRE ÀKTI>TÀTIONALE
nationaux en voie de se constituer, elles ne servirent
qu'à augmenter la confusion ; sans proléger les per-
sonnes et les propriétés, elles ne firent qu'ajouter un
obstacle de plus à tous ceux qui, déjà, entravaient le
travail de formation des nationalités.
Alors, au milieu de cette double dissolution où les
individus ne se sentirent plus rattachés ni à un grand
empire puissant et protecteur, ni à une nation consti-
tuée et homogène, il ne resta plus à chacun qu'à
chercher son refuge et sa protection en lui-même, ou
à s'abriter sous l'épéed'un voisin plus fort ou plus au-
dacieux.
ni
C'est cet état politique où la force et la protection so-
ciales, au lieu de résider dans le chef unique d'un
grand empire ou dans un pouvoir national, étaient
disséminées sur une multitude de points indépendants,
qu'on a appelé le régime féodal. Nous sommes loin de
prétendre que ce régime eut son origine dans l'écrou-
lement qui suivit l'œuvre gigantesque et anormale de
Charlemagne. Le véritable point de départ de cette
période de transition du monde ancien au monde mo-
derne a sa date à la grande invasion des barbares après
la chute de l'empire romain.
Ce que nous voulons dire, c'est qu'à l'avènement
de Charlemagne, un travail de reconstruction était
déjà commencé, qui tendait à faire surgir partout des
éléments d'organisation nationale du sein de ce milieu
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DE CHARLEMAGNE. 75
féodal, c'est que l'entreprise du nouvel empereur, qui
arrêtait ce mouvement, fit prendre au régime féodal
des racines plus profondes, qu'il en augmenta la né-
cessité et en assura la durée en proportion de ce qu'il
ôtait d'énergie et de ressort aux forces nationales chez
les divers peuples.
M. Guisot signale très-bien les deux tendances di-
verses qui travaillèrent les peuples quand l'unité de
l'empire des Césars cessa de les relier entre eux, la
tendance à se grouper suivant leurs affinités naturelles
pour former des nations distinctes, la tendance de
chaque grand possesseur de terre à constituer son
comté ou son bénéfice en une petite souveraineté hé-
réditaire; puis il fait un titre de gloire à Charlemagne
d'avoir également favorisé ces deux tendances et donné
par là plus de fixité et de consistance aux éléments na-
tionaux et politiques1. Comme si la tendance féodale
et la tendance nationale eussent été deux mouvements
parallèles se secondant Tun l'autre, et dirigeant les
forces sociales vers un même but!
C'est tout confondre. Que Charlemagne, en faisant
trêve pendant un demi-siècle aux mouvements désor-
donnés et tumultueux de ces peuples barbares, ait
permis au monde romain et au monde germain de se
mêler, de se pénétrer, de se fondre l'un dans l'autre
sous l'influence de l'Évangile; qu'il ait ainsi accompli
une œuvre éminemment civilisatrice, rien de plus
1 Voir son Histoire de la civilisation en France, t. Il, 2 *e leçon.
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74 L'ŒUVRE ANTINATIONALE
juste; mais cette œuvre n'a rien de commun avec le
rétablissement de l'empire romain.
Charlemagne, simple roi de France et protecteur des
autres peuples chrétiens, eût mieux encore rempli cette
Haute mission civilisatrice, sans préjudice des natio-
nalités, car, à sa mort, au lieu de l'anarchie épouvan-
table qui recommence, on aurait vu chaque groupe
national en voie de formation continuera se dévelop-
per. Mais Charlemagne fut entièrement dépourvu du
sentiment national. Comprenant l'unité du monde à
la manière des Césars de l'ancienne Rome, il enraya,
parla reconstruction de l'Empire, les tendances natio-
nales chez les divers peuples.
C'est une grave erreur de croire qu'il ait donné la
moindre fixité et la moindre consistance aux éléments
nationaux. La tendance qu'il a favorisée, assurément
satis en avoir la conscience, c'est, nous l'avons déjà
dit, la tendance féodale, qui est la contradiction de la
tendance nationale.
Charlemagne, quelque service qu'il ait rendu à la
civilisation en se faisant l'apôtre armé de l'idée chré-
tienne, fit donc plus que neutraliser les bons effets de
cette mission supérieure, en rétablissant la vieille
unité impériale au préjudice des nationalités.
IV
La France fut la première à subir les conséquences
de cette faute capitale. On le vit bien aux déchirements
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DE CHARLEWAGNE.' 75
qui suivirent la mort du grand empereur. Ses enfants
n'eurent qu'une pensée: se disputer l'empire, et, dans
les premiers et nombreux partages qui s'accomplirent,1
toujours précédés et suivis de guerres dévastatrices,
le principe des nationalités fut entièrement étranger
aux motifs qui fixaient et modifiaient sans cesse les
limites entre lès États des divers princes.' '
Cependant ces divisions arbitraires, qui groupaient
les peuples au gré des convenances et de l'ariibitiorf
des prétendants, sans souci de leur origine, de leurs
langues, dé leurs affinités naturelles, révoltaient le
seittiment infime des populations, et, en elles, se ré-
veillait la conscience bien ' vague encore d'un autre
dMt et d'autres destinées. •
Quand Louis le Débonnaire, sentant sa fin prochaine,
et voulant fixer le sort de ses fils si souvent rebellés,
fit deiix grandes parts de ses États en faveur de Lo-
thaire et de Charles , ces arrangements arrêtés dans le
traité de Worms lurent accueillis par un sentiment
universel de réprobation ; des révoltes éclatèrent de
tous côtés, et le mouvertidnt spontané qui dirigeait
les sympathies des peuples vers les divers princes, des
Allemands vers Louis le Germanique, des Italiens
vers Lothaire, des Austrasiensfef des Neust riens vers
Charles, etc., montrèrent manifestement qu'un in-'
stinct mystérieux tendait à substituer aux partages ar-
tificiels des divisions plus naturelles et plus légitimes.
Mais cet instinct, si réel au fond, était .dominé par
l'idée de l'Empire universel. Tous ces peuples encore
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76 L'ŒUVRE ANTINATIONALE
barbares, après s'être sentis reliés entre eux dans la
grande unité carlovingienne qui, en ressuscitant les
traditions du règne des Césars, en avait réveillé tout
le prestige, après s'être habitués à subir la haute im-
pulsion d'une volonté unique, ne devaient céder que
timidement et avec une sorte de terreur superstitieuse
aux besoins -nouveaux qui poussaient au démembre-
ment de l'Empire. Même au milieu des luttes achar-
nées que suscitèrent les partages contre nature, le
droit supérieur de l'Empire n'était pas contesté.
Quand vint le moment où l'Empire, sapé par la
base, s'écroula définitivement, et que. les fractionne-
ments, d'où devaient sortir les nations modernes, re-
çurent leur première consécration officielle, en 843,
dans le fameux traité de Verdun, le monde fut frappé
de stupeur; le chant funèbre du diacre Florus nous
apporte à travers les âges l'écho du gémissement uni-
versel qui retentit à cette heure suprême, comme si
elle eût marqué l'achèvement de toutes choses *.
Tel fut, nous le répétons, par rapport à la question
des diverses formations nationales, le résultat définitif
de la monarchie universelle de Charlemagne : ce fut
de replacer les peuples, au moment de la ruine de ce
second Empire, dans le même état de dissolution so-
ciale qui suivit la chute de l'empire des Césars.
Mais du moins, pour chacun de ces peuples, il n'y
1 Plainte de Florus, diacre de Lyon, sur le partage de l'Empire
après la mort de Louis le Pieux. — Voir ce poënie dans le livre de Ma-
bilion, Vetera Analecta, édit. Paris, 4615; in-42, 1. 1, p. 388.
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DE CHARLEMAGNE. 77
eut là qu'un retard el quelques difficultés plus grandes
à surmonter. Dans leur sein, allait recommencer, pour
ne plus s'arrêter, le mouvement national, et rien ne
s'opposerait plus, comme barrière infranchissable, à la
fusion et à la concentration progressive des élémenls
nationaux.
Pour la malheureuse Italie, la position fut bien pire.
Chez elle, l'œuvre de Charlemagne et des papes avait
non-seulement suscité des difficultés nouvelles, non-
seulement causé un temps d'arrêt dans l'expansion
des forces nationales, mais créé une impossibilité. Un
double rôle, étranger à l'œuvre nationale, enlevant
Rome à l'Italie, lltalie sans capitale ne pouvait être
une nation. Rome, partagée entre sa vaine royauté
universelle par l'Empereur et la politique temporelle
des papes qui l'enfermait dans les étroites limites de
l'État pontifical, cessait d'être un centre d'attraction
pour toutes les parties de la Péninsule ; en sorte que
toute tenlative d'unification dut échouer fatalement.
Le sort delà dynastie carlovingienne ftitla première
preuve de l'impuissance à laquelle était condamnée
l'Italie. Ces princes, bien loin de fonder un établisse-
ment durable, ne purent empêcher ni les déchire-
ments intérieurs et les guerres civiles toujours renais-
santes, ni les empiétements des petits et grands sei-
gneurs qui, chaque jour, se fortifiaient contre la
royauté, ni les invasions des barbares qui menaçaient
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7* L'ŒUVRE ÀNTINATIQNALE
de nouveau la civilisation. La dissolution de tout lien
social fut. le résultat définitif de la conquête carloyin-
gienne.
Quand cette dynastie s'éteignit, par la déposition de
Charles le Gros, l'autorité, sans passer aux peuples,
était tombée des mains royales; au lieu d'un pouvoir
centralisé, il ne restait plus que des forces disséminées
et toutes locales ; ici, un comte tout puissant, là, un
évêque ; ailleurs, un duc ou un marquis. Cette période,
qui avait occupé plus d'un siècle, était entièrement
perduç pour l'œuvre nationale.
Et cependant, des conditions toutes particulières
avaient semblé favoriser cette œuvre nationale. L'Italie
eut en effe| la bonne fortune d'être gouvernée pendant
vingt-six ans par un prince bon, vertueux et brave.
Tous les historiens s'accordent à dire que, sous le long
règne de Louis II, l'Italie fut moins malheureuse que
les autres parties de l'Empire. Sous cette administration
paternelle, la vie et l'activité se ranimèrent, les cam-
pagnes commencèrent à se repeupler, et les vertus
guerrières se retrempèrent au contact des armes fran-
çaises. Un moment, on put croire que cette prospérité
ouvrait à l'Italie une ère d'ascension nationale. La
chute n'en fut que plus douloureuse.
C'est que les deux institutions antinationales étaient
toujours là comme deux plaies incurables, l'Empire et
la papauté temporelle.
Ces princes carlovingiens,, empereurs ou préten-
dants à l'Empire, au lieu de donner tous leurs soins
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DE CHARLEMAGNE. 79
aux affaires du royaume, étaient occupés sans cesse
pu à disputer la couronne impériale à leurs compéti-
teurs, ou à défendre leurs vastes États toujours prête à
se dissoudre.
Les papes, de leur côté, intéressés tout à la fois à
faire élire un empereur de leur choix afin de régner
par lui sur le monde, et à paralyser le roi d'Italie dans
son œuvre nationale toujours menaçante pour le pou-
voir temporel du saint-siége, intervenaient en les en-
venimant dans les querelles de succession à la double
couronne. Leur politique d'expédient et d'équilibre
les portait tantôt vers les princes français, tantôt vers
les princes germains, prolongeant les gqerres entre les
prétendants ou en suscitant de nouvelles, entretenant
partout la division, empêchant que rien de solide et de
permanent ne se fondât, soit par rapport à l'Empire,
soit par rapport au royaume italien.
VI
Et la malheureuse Italie, théâtre inévitable de ces
luttes incessantes, partagée entre le préjugé du droit
impérial, le respect de l'autorité pontificale, l'intérêt
du royaume national et les prétentions des seigneurs
qui tendaient à la morceler, ne savait plus démêler,
au milieu de tant d'aspirations et de mouvements con-
tradictoires, son véritable intérêt et le but légitime de
ses révolutions. Tout sentiment national finissait ainsi
par se perdre, tous les liens sociaux se relâchaient;
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80 LES SARRASINS DEVANT ROME.
nul pouvoir universellement reconnu et respecté ne
protégeait plus la Péninsule contre les invasions des
barbares.
Aussi les Sarrasins s'y jefèrent-ils comme sur une
proie et y commirent-ils presque impunément d'af-
freux ravages. Pendant qu'à l'Ouest les barbares du
Nord profitaient des querelles qui déchiraient l'em-
pire de Charlemagne, et, bravant ses faibles succes-
seurs, remontaient la Seine et menaçaient la capitale
du royaume des Francs, les Sarrasins s'emparaient de
la Sicile, puis des provinces maritimes de la terre
ferme, ruinaient les villes tout le long des côtes, ra-
saient Civita-Vecchia, chassaient devant eux les popu-
lations terrifiées, et enfin arrivaient jusqu'aux portes
de Rome, pillaient les églises de Saint-Pierre et de
Saint-Paul hors des murs, et semblaient déjà maîtres
de la ville éternelle.
Mais là, le flot des barbares rencontra une digue
infranchissable. Les Sarrasins, arrêtés par l'attitude
énergique du pape nouvellement élu, Léon IV, ou
plutôt vaincus par la majesté de Rome chrétienne, se
retirèrent d'eux-mêmes. Ce fut un bonheur qu'au mi-
lieu de l'anarchie universelle, en l'absence de toute
puissance politique forte et redoutée, veillât en un
point du monde le représentant inviolable du droit
nouveau. Une fois encore, la Rome des papes sauva la
civilisation.
L'héroïque pontife ne se borna point à éloigner l'en-
nemi de sa capitale ; après avoir fortifié Rome, entouré
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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. 81
de murailles le mont Vatican, depuis lors cité Léonine ,
rebâti Civita-Vecchia , il unit les armes des Romains à
celles de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, courut au se-
cours d'Ostie et mit en fuite la flotte des Sarrasins.
Le péril était conjuré pour le monde chrétien ; mais
la situation de l'Italie restait la même, aussi incertaine,
aussi anarchique, et les Sarrasins occupèrent long-
temps encore quelques points du littoral, sortes de
repaires d'où ils guettaient le moment favorable pour
recommencer leurs redoutables invasions.
Nous avons vu échouer tous les essais d'organisation
de l'Italie : Hérules, Goths, Lombards, Francs, se son^
succédé sans rien fonder. Le dénoument de chaque
tentative, c'est que la Péninsule a fait un pas de plus
dans la dissolution et l'anarchie. La dernière de toutes,
celle qui avait eu l'origine la plus glorieuse, la domi-
nation franque, s'est éteinte dans Pimpuissance et le
mépris des peuples.
§ 2. — La royauté indigène.
I
Enfin, voici une royauté indigène qui surgit du
chaos féodal. Va-t-elle être plus forte, plus nationale?
Va-t-elle créer l'ordre à l'intérieur et fermer à tout ja-
mais l'Italie aux invasions étrangères?
Le moment semblait favorable : la période des
grandes invasions qui avaient poussé tout un monde
i. G
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82 LA ROYAUTÉ INDIGÈNE.
de barbares sur l'ancien monde civilisé est close ; sur
les divers points de l'Europe, les peuples ont pris
quelque fixité; et, si Ton voit quelques flots attardés
de cette marée descendante battre encore les barrières
mal assurées des États naissants, les envahisseurs ne
viennent plus en hordes innombrables et dévastatrices,
mais en corsaires pillards, s' aventurant avec prudence
et incapables de vaincre une résistance un peu sé-
rieuse.
Quant aux conditions intérieures de la Péninsule,
malgré la déplorable dissolution politique et sociale
qu'avaient produite les règnes précédents, la force des
choses avait fondu peu à peu les mille fiefs d'Italie en
un petit nombre de grandes provinces possédées par
de puissants seigneurs; en sorte que l'Italie se trou-
vait presque tout entière dans les mains de cinq ou six
comtes, ducs ou marquis.
Ces seigneurs, aussi bien que les évoques, sentirent,
après la déposition de Charles le Gros, la nécessité
d'élever au trône un prince indigène. Entre ces grands
possesseurs de fiefs, deux seuls pouvaient prétendre à
la couronne par leur puissance, par leurs alliances,
par retendue de leurs domaines : le duc de Frioul,
Bérenger, maître de la région qui s'étend des Alpes
Juliennes jusqu'à l'Âdige, et le duc de Spolète, Guido,
qui venait de joindre à ses vastes possessions de l'Om-
brie les marches de Camerino et de Fermo.
Le choix tomba sur Bérenger, qui descendait de Char-
lemagne par une fille de Louis le Débonnaire.
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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. 85
. Si les Italiens eussent compris leurs véritables inté-
rêts, ils se seraient tous groupés autour du trône. Le
pouvoir, centralisé dans les mains d'un chef national,
s'appuyant sur les sympathies communes, en aurait
fini avec les bandes d'aventuriers établis sur ses fron-
tières et renouvelant chaque jour leurs déprédations;
les Hongrois arrivés par les Alpes orientales eussent
été sans peine rejetés au delà des monts, et les Sarra-
sins, maîtres des passages des Alpes occidentales, au-
raient reculé devant les forces nationales, et enfin, tra-
qués dans leur dernier repaire de Frassinetto, ils au-
raient disparu pour toujours.
Ce fut le contraire qui arriva. Au lieu de s'unir, les
forces nationales se divisèrent plus que jamais. Le rè-
gne de Bérenger et de ses successeurs dépassa encore
le désordre et l'horreur des époques antérieures, et
un écrivain a pu dire que ce « fut le plus haut pé-
riode de la désorganisation sociale, celui qui devait
amener plus immédiatement une révolution. »
il
L'histoire de ces soixante années n'est pas l'histoire
d'un peuple, ce n'est pas même le récit naïf des ori-
gines indécises, mais réelles, d'une nation se cherchant
elle-même dans le chaos de ses éléments à peine re-
connaissables ; c'est le tableau dépourvu d'intérêt des
guerres déloyales entre quelques grands qui se dispu-
tent la couronne, et des intrigues de quelques femmes
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84 LA ROYAUTÉ INDIGÈNE.
impudiques qui promènent cette couronne comme un
jouet sanglant d une tète à une autre, au milieu de la
plus effroyable corruption.
D'abord, c'est Guido, duc de Spolète, appuyé sur les
Français, que le pape Etienne V oppose à Bérenger
soulenu par les Allemands. Battu une première fois
par les troupes de Bérenger et d'Amolphe, roi de Ger-
manie, Guido remporte à son tour une victoire déci-
sive sur les bords de la Trebbia, se rend maître de
Pavie où une assemblée d'évêques lui décerne la cou-
ronne d'Italie, et enfin va se faire couronner empereur
à Rome, par le pape Etienne.
Pendant ce temps-là, Bérenger, à la merci de son
protecteur allemand, ne conservait plus que l'ombre
de l'autorité royale. Arnolphe, accouru à son aide, fit,
il est vrai, tourner la fortune des armes; il prit Ber-
game de vive force, la mit à feu et à sang, et réduisit
à l'obéissance presque tous les seigneurs lombards
frappés de terreur ; mais le vainqueur laissa le mal-
heureux Bérenger dans l'ombre et garda pour lui le
pouvoir.
Puis, ce fut Lambert, fils de Guido qui, déjà associé
à l'empire du vivant de son père, disputa la couronne
à Bérenger et à Arnolphe. Sa mère, Ageltrude, femme
active et courageuse, fit de grands efforts pour relever
son parti; enfermée dans Rome où elle soutenait la
cause de Tanlipape Sergius, elle attendit intrépide-
ment Arnolphe qui venait, sur les prières du pape
Formose, à la tête d'une puissante armée. Après une
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LÀ ROYAUTÉ INDIGÈNE. 85
défense inutile, elle fut obligée d'abandonner la ville
à son ennemi. Arnolphe se fil couronner empereur
par Formose. Ce prince ne survécut pas longtemps à
sa victoire, et son fils Raoul fut chassé de Milan par
Lambert. Celui-ci, après avoir passé misérablement
les derniers mois de son règne à combattre le marquis
de Toscane, Adalbert, excité à la révolte par son am-
bitieuse femme Berthe, fille du roi de Lorraine, mou-
rut bientôt lui-même dans un partie de chasse.
Bérenger, débarrassé par cette mort de tous ses
compétiteurs, reparut sur la scène; mais à peine eut-
il ressaisi le pouvoir, qu'il se trouva en face de deux
nouveaux ennemis : sur ses frontières les Hongrois, à
l'intérieur un nouveau prétendant au trône, Louis de
Provence, petit-fils de Louis II, appelé par le propre
gendre de Bérenger, le marquis d'Ivrée, qui s'était mis
à la tète des mécontents. Après quelques avantages rem-
portés contre les Hongrois, il se laissa surprendre par
euxsurlesbordsdelaBrenta.Sonarméefutexterminée.
ni
Alors Louis de Provence, profitant de la déroute de
son adversaire et du discrédit dans lequel il était
tombé, franchit les Alpes, se fait, en passant, nommer
à Pavie, roi d'Italie, puis va droit à Rome recevoir
des mains de Benoît IV la couronne impériale.
Ce triomphe fut de courte durée. Bérenger recouvra
ses États aussi facilement qu'il les avait perdus. Hais,
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86 LA ROYAUTÉ INDIGÈNE.
peu de temps après, Louis reprend de nooveau l'of-
fensive et force Bérenger de s'enfuir.
Après cette chute, qui n'est pas !a dernière, le roi
d'Italie se relève, surprend son ennemi dans Yérone et
le renvoie dans ses États de Provence après lui avoir
fait crever les yeux. Il régna pendant quelques années
sans obstacle, d'abord avec son ancien titre de roi
d'Italie, puis avec celui d'empereur qu'il se fit con-
férer, en 916, par le pape Jean X, après la mort de
Louis de Provence. Une glorieuse expédition qu'il
fit contre les Sarrasins, et à laquelle prit part le pape
en personne, ne put préserver Bérenger d'une der-
nière épreuve où il devait trouver la mort.
En 921, presque tous les grands se soulèvent à
l'instigation des propres membres delà famille .royale
et offrent la couronne à Rodolphe,îroi de Bourgogne.
Bérenger, d'abord vainqueur dans une première cam*.
pagne, est trahi par ceux-là mêmes auxquels il avait
fait grâce ; encore une fois fugitif et poursuivi à on*
trance, il se réfugie à Vérone. Une lutte horrible s'en-
gage dans ces malheureuses plaines de la Lombardie
où des Bourguignons sont venus combattre pour les
vassaux rebelles et des Hongrois pour l'empereur qui
les a appelés dans sa détresse.
Au milieu de cette guerre acharnée où des mit
liers d'hommes trouvèrent la mort, sans aboutir à
une victoire décisive pour l'un ou l'autre des com-
pétiteurs, Bérenger périt de la main d'un miséra-
ble nommé Flambert qu'il avait comblé de ses bien-
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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. 87
faits, même après la découverte de son odieux projet.
Rodolphe, déjà couronné roi à Pavie par ses parti-
sans, rentra en Italie sans obstacle; mais son règne ne
fut pas de longue durée. Une femme ambitieuse,
Hermengarde, veuve du marquis dlvrée, qui, par ses
galanteries et ses intrigues tenait à ses pieds presque
tous les seigneurs, souleva contre Rodolphe tout le
royaume. Ce prince, après avoir vainement essayé
d'échapper aux pièges que lui tendaient les perfidies
d'Hermengarde, trop faible d'ailleurs pour disputer
longtemps la couronne au redoutable concurrent
qu'appelait le vœu presque unanime des grands vas-
saux, prit le parti de repasser les Alpes sans esprit de
retour.
IV
Le nouvel élu était Hugues, marquis de Provence»
fils deBerthe et frère d'Hermengarde; par sa mère, il
descendait du roi de Lorraine Lothaire, et, par sa sœur,
il était frère utérin des princes de Toscane. Comme il
arrive pour le châtiment et l'enseignement des peuples
après toute période anarchique, l'Italie , effrayée de sa
propre mobilité et découragée par ses agitations sté-
riles, s'était donné un maître plutôt qu'un roi.
Hugues fut un tyran comparable aux plus exécrés
dont l'histoire a gardé les noms; pendant un règne
qui ne dura pas moins de vingt ans, il donna à la mal-
heureuse Italie le spectacle de tous les vices publics et
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88 LÀ ROYAUTÉ INDIGÈNE.
privés. Cruel, hypocrite, débauché, sans scrupules
comme sans remords, ne respectant ni les droits de
l'amitié ni les liens du sang, ne connaissant aucun
frein ni à ses passions .brutales ni à son ambition, il
immolait sans pitié tout ce qui faisait obstacle à ses
desseins ; ne consultant que son intérêt ou son caprice,
ce renard couronné ', comme l'appelle Muratori, se faisait
un jeu d'enlever les fiefs aux titulaires pour en investir
ses bâtards et ses séides.
Presque tous les postes de l'État se trouvèrent bien-
tôt occupés par des étrangers avides et corrompus
comme le maître. Les riches abbayes, dont il faisait
des apanages pour ses maîtresses, devenaient des lieux
de débauche; les dignités ecclésiastiques étaient li-
vrées à des hommes grossiers et dépravés qui avilis-
saient le sacerdoce ; et ainsi les mœurs publiques, qui
déjà avaient tant souffert de l'anarchie des règnes pré-
cédents et des désordres non moins déplorables qui
déshonoraient la cour pontificale, finirent par tomber T
sous le régime abrutissant de la tyrannie, au dernier
degré de brutalité et de corruption.
Cependant ce prince, dont la politique aurait pu
fournir à Machiavel l'idéal de son trop fameux gou-
vernement, allait devenir la preuve vivante que la
tyrannie bâtit sur le sable. Comptant sur l'impunité
que lui offre la terreur qu'il inspire à ses ennemis, il
s'empare des États du marquis d'Ivrée et du duc de
Spolète; il ravage à plusieurs reprises la province ro-
maine, et renouvelle incessamment ses attaques con-
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LA ROYAUTÉ INDIGÈNE. W
tre cette ville toujours convoitée qui avait été un mo-
ment la capitale de son royaume. Mais tous ses efforts
sont repoussés par l'énergique défense du consul
Àlbéric. Enfin, mettant le comble à sa cynique audace,
au lieu d'expulser à tout jamais les Sarrasins qu'il a
traqués et vaincus dans leur dernier repaire de Fras-
sinetto, il les établit dans le Frioul, abandonnant cette
malheureuse province aux brigandages de ces étranges
sujets, dontil prétend faire les gardiens de sa frontière
des Alpes.
A l'heure même où le tyran croit tenir sous ses
pieds ses ennemis tremblants et ses peuples épuisés,
une insurrection formidable éclate et gagne comme
un incendie tout le royaume. Hugues, précipité du faîte
de sa puissance, va cacher en Provence, sous le froc
du moine, ses trésors dérobés et son humiliation.
Avec ce prince périssait, au moins moralement, la
royauté indigène ; elle avait fait sa double preuve d'im-
puissance par l'anarchie du règne de Bérenger et les
horreurs du despotisme de Hugues. Pendant quelques
années encore, l'Italie va se traîner misérablement
dans cette ornière de servitude et d'abjection si pro-
fondément creusée par la tyrannie de Hugues. Bé-
renger II, marquis d'Ivrée, après avoir fait périr par
le poison son bienfaiteur Lothaire confié à sa tutelle,
renouvela tous les crimes du règne précédent ; jus-
qu'à ce qu'enfin les grands et le peuple, également ré-
voltés de ses cruautés et de son avarice, appelassent
comme un libérateur Othon de Bavière; ce prince
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90 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.
vint recevoir à Milan la couronne de fer, puis à Rome
la couronne impériale.
C'est ainsi qu'en l'année 962, l'Italie, n'ayant pu
vivre de sa propre vie, se constituer et grandir sous
un gouvernement indigène, tombait sous la domina-
tion des empereurs d'Allemagne.
g 3. — Insuccès de toutes les tentatives nationales.
L'historien a peine à respirer au milieu de ce dédale-
d'événements qui se croisent, de princes qui se dispu-
tent la couronne, de mouvements désordonnés qui
se neutralisent, sans qu'au-dessous de cette agitation
stérile apparaisse la moindre lueur d'une espérance
nationale, en réserve pour un avenir même lointain.
Ce n'e3t pas, nous l'avons déjà déclaré, que ces *peu->
pies italiens, comme tous les peuples du monde,
n'aient le désir d'une patrie commune. Ce que nous
voulons dire, c'est que jusqu'ici nous n'avons pu sai-
sir, à travers les ténèbres, les luttes, les révolutions
quotidiennes qui font un vrai chaos de cette histoire
italienne, aucun fait social, aucune institution, aucun
pouvoir général ou local qui puisse donner ou promet*
tre quelque ensemble aux forces disséminées de la'
Péninsule, un centre d'activité à toutes les aspirations
nationales.
C'est là, c'est cet éparpilleraient des forces sociales,
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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 91
c'est celte eipérience en quelque sorte fatale sortant de
toute révolution comme de tout gouvernement, qui
semble condamner FItalie à une division éternelle; c'est
là ce qui jette ces malheureuses populations dans des
découragements si profonds et des défaillances si pro*
longées, bien plutôt que l'anarchie ou le despotisme
qu'elles traversent alternativement.
Mais d'où vient cet avortement successif et fatal de
toutes lés tentatives d'organisation? Plusieurs fois
déjà, nous avons vu l'Italie, en avance sur toutes les
Rations de TEurope, présenter, autant que le compor-
tait l'état social de cette époque barbare, les conditions
extérieures qui permettent à tout gouvernement nor-
mal de saisir et de diriger les éléments de l'œuvre na-
tionale. Et toujours nous avons abouti au même dé-
nomment : la dissolution plus complète de tout lien
politique et social.
Les détracteurs anciens et moderne's de l'Italie et
même souvent ses amis sincères ont attribué à un
vice inhérent à la race italienne, à sa mobilité, à s®ft
inconstance, à son impatience de tout frein, cette im-
puissance radicale qu'elle a toujours montrée par rap-^
port à son organisation nationale. Nous n'avons pas
attendu la renaissance de ce peuple, qui s'accomplit
sous les yeux étonnés de l'Europe, pour protester con-
tre ce jugement porté sur la race italienne.
Nous avons dit et nous affirmons de nouveau que
les causes qui ont empêché toute tentative nationale
d'aboutir étaient étrangères à toute question de race,
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92 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.
de caractère et d'aptitudes. Dans la période de l'inva-
sion des barbares, nous avons vu quel grand intérêt
providentiel avait suspendu en Italie l'œuvre nationale.
Cette période des invasions achevée, si l'Italie n'entre
pas résolument et efficacement comme tous les autres
peuples, dans la voie de l'unification, c'est que deux
principes également opposés à toute idée nationale,
l'empire et la papauté temporelle, ont pris possession
de la Péninsule et vont dominer désormais tous les
événements. Princes, peuples, papes, évoques, comme
entraînés par un double mirage, vont se heurter sans
cesse à l'une ou l'autre de ces deux pierres d'achoppe-
ment.
Pour lés Italiens, l'idée de la patrie, même quand
elle enfantera des héros sur les champs de bataille ou
dans la cité et des merveilles dans le domaine des arts,
des lettres, des sciences, ira se confondre et s'annu-
ler dans l'illusion du saint -empire. Pour la cour
romaine et pour tout le clergé, que peut être la patrie
italienne, quand la ville éternelle, transformée en sou-
veraineté pontificale, devient le centre matériel de la
monarchie universelle de l'Église? Pour les princes qui
se disputent la couronne de Monza, que peut être
l'œuvre nationale, quand, à Rome, les attend la cou-
ronne des Césars?
Même dans cette dernière période que nous venons
de traverser, que l'histoire a nommée le royaume ita-
lien et qui est en effet le premier essai d'un gouverne-
ment indigène, l'intérêt national joue un rôle fort se-
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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 93
condaire dans les préoccupations des personnages qui
occupent la scène. Bérenger, Guido, Lambert, Arnol-
phe, Louis de Provence, Rodolphe, Hugues, ne croient
rien tenir, tant qu'ils n'ont pas reçu le titre d'empe-
reur.
il
D'ailleurs, se trouvât-il quelqu'un de ces princes
plus touché que les autres des intérêts de son royaume
et disposé à sacrifier une vaine gloire à la prospérité
et à la grandeur de l'Italie, il y aura toujours à côté
une puissance qui veille et qui mettra en jeu tous les
moyens de séduction pour paralyser ces intentions
patriotiques en rendant irrésistible l'appât de la di-
gnité suprême. C'est qu'en effet, dans la main des
papes, la couronne impériale est un moyen toujours
prêt pour détourner le roi-empereur de toute œuvre
sérieuse d'organisation nationale qui finirait par en-
glober leurs États pontificaux, ou pour lui opposer
quelque prétendant, dans le cas où son pouvoir pren-
drait en Italie une assiette trop solide.
Dans les intrigues et les complots qui font surgir à
chaque instant de nouveaux compétiteurs à la royauté
et à l'empire, nous trouvons toujours les manœuvres de
la cour romaine. Il suffit de jeter les yeux sur le règne
si tourmenté de Bérenger.
Ce prince, assurément, rencontra dans l'état même
des provinces italiennes, dans la puissance féodale des
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94 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.
seigneurs, des difficultés fort graves, sans compter
deux ennemis redoutables, les Sarrasins et les Hon-
grois attachés aux flancs de son royaume. Mais les, vic-
toires qu'il sut remporter quelquefois sur ces barbares,
malgré l'indiscipline de ses troupes, la persévérance
qu'il montra dans ses longues luttes contre ses vas-
saux révoltés, autorisent à croire qu il eût pu poser les
bases d'un établissement durable, si à ces difficultés,
qui étaient communes à l'Italie et à toutes les contrées
de l'Europe, ne s'en étaient jointes d'exceptionnelles.
Ce ne fut pas assez qu'au lendemain de l'élection
de Bérenger, un synode d* évoques réunis à Pavie dé-
férât la couronne à Guido, et que Je pape Etienne con-
firmât ce choix et élevât à la dignité impériale ce pre-
mier compétiteur. Bientôt le successeur d'Etienne,
Formose, bien qu'il eût lui-même associé à l'empire
le fils de Guido, Lambert, jugea bon de susciter à
Bérenger un troisième compétiteur, Arnolphe, roi de
Germanie. Ce dernier était entré en Italie à la tête d'une
armée, comme allié de Bérenger ; à ce titre, il occu-
pait les principales places du royaume. Formose, peu
soucieux des intérêts de l'Italie, et uniquement préoc-
cupé de se créer des auxiliaires contre l'antipape Ser-
gius, offrit la couronne impériale à Arnolphe, favori-
sant ainsi et consacrant la trahison de ce prince contre
celui qu'il était venu secourir.
C'est également à Rome que furent ourdies les intri-
gues qui, plus tard, amenèrent en Italie un nouvel
adversaire de Bérenger, Louis de Provence. En ce mo-
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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 95
ment, le plus triste dans l'histoire de la papauté, la
tiare était à la merci de quelques femmes indignes.
L'ambitieuse Berthe, qui était l'âme de la conspiration
permanente des seigneurs contre Bérenger,. poussa au
trône pontifical Benoît IV qui fut entre ses mains un
instrument docile ; puis, une fois maîtresse de disposer
à son gré de la couronne impériale, elle put sans ol>
stacle la faire poser sur le front du roi de Provence.
Si nous parcourions pas à pas ce long règne de
Bérenger et ceux qui le suivirent, jusqu'au réveil des
cités italiennes, au milieu du onzième siècle, sous la
domination des empereurs allemands, nous rencon-
trerions à chaque instant les effets désastreux de cette
politique antinationale qui subordonne la cause de
l'Italie aux vues étroites de la cour pontificale, A Rome,
viennent aboutir, non point toutes les forces vives du
pays pour y recevoir une impulsion nationale, mais
tous les fils des intrigues qui divisent la Péninsule.
m
Et qu'on remarque la logique des choses humaines,
logique vengeresse qui fait de l'institution la plus
sainte une source de calamités, dès qu'on l'a viciée
dans son essence. La papauté, cet admirable principe
d'unité parmi les hommes, la papauté gardienne
vénérée et dispensatrice de la semence évengélique au
milieu des ténèbres et des désordres du monde bar-
bare, la papauté qui a tant de fois sauvé Rome et avec
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36 INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES.
Rome la civilisation, est tombée de faiblesse en fai-
blesse, de chute en chute, au dernier degré de l'avilis-
sement, entre les mains d'ambitieux et de courtisanes.
Pourquoi? parce que les apôtres du Libérateur ont
rêvé une domination toute matérielle, parce qu'on a
voulu faire de la chaire pontificale un trône sembla-
ble aux trônes de la terre. Il n'y a pas deux siècles que
la papauté a conclu son pacte avecCharlemagne, il y a
à peine un siècle que les trop fameuses donations des
rois francs sont devenues le titre d'une véritable sou-
veraineté temporelle, et déjà le saiitf-siége, amoindri,
abaissé, subordonné aux vicissitudes d'une misérable
province, inféodé à quelques familles puissantes qui,
dans Rome, se disputent la tiare, est devenu un objet
de scandale et de douleur pour l'Église et un foyer
d'intrigues qui déchirent le sein de l'Italie.
Cette première épreuve aurait dû suffire pour éclai-
rer à la fois les Italiens et les chrétiens sur le vice
d'une institution qui produisait des effets aussi funestes;
mais les préjugés qui ont pris racine dans l'esprit de
domination d'un peuple qui se croit fait pour l'empire
du monde, ou dans le zèle mal entendu d'une caste
sacerdotale, survivent à de longues épreuves. Ceux que
nous déplorons ici devaient durer dix siècles, et encore
aujourd'hui ils pèsent sur le monde. L'illusion du saint-
empire et la chimère non moins funeste de la papauté
temporelle rendront stérile la période brillante des
républiques italiennes, comme elles ont rendu stérile
la période du royaume.
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INSUCCÈS DES TENTATIVES NATIONALES. 97
L'objet de ce livre, nous l'avons dit, ce n'est pas de
faire une histoire d'Italie, pas plus qu'une histoire de
l'empire ni une histoire de la papauté temporelle,
mais de signaler les causes qui ont empêché l'Italie de
devenir une nation. Ces causes, nous les avons saisies
à leur point de départ, et nous en avons constaté les
premiers effets. Nous verrons la papauté temporelle et
l'illusion du saint -empire exercer une influence éga-
lement désastreuse sur les siècles qui vont suivre.
Mais avant de voir de plus près à l'œuvre ces deux
institutions, il importe de jeter un regard d'ensemble
sur cette période qui nous a conduits au seuil du moyen
âge, période des invasions dont les Normands, les Sar
rasins et les Hongrois sont les dernières épaves.
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CHAPITRE V
BUT PROVIDENTIEL DE L INVASION DES BARBARES.
I
Quand on embrasse d'un coup d'œil cette période
de l'histoire italienne occupée tout entière par les bar-
bares qui se ruent sur cette malheureuse terre, se suc-
cédant sans rien fonder, ajoutant ruines sur ruines, et
qu'on n'aperçoit que la surface de ce mouvement de
va-et-vient à travers la péninsule, on est saisi d'un
grand trouble ; la philosophie de l'histoire ne voit rien
dans ce chaos que des agitations sans but, un travail
de décadence et de dissolution, au lieu d'un travail
d'enfantement. Ce trouble de l'historien augmente en
présence des résultats négatifs des premières tenta-
tives, faites par les Italiens, d'un gouvernement indi*
gène et d'une organisation politique, après la retraite
définitive des barbares;
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BUT PROVIDENTIEL DES INVASIONS. 99
Nous avons indiqué la cause providentielle qui, se-
lon nous, empêcha ces hordes, presque toutes héréti-
ques, qui dénaturaient et corrompaient le christia-
nisme en l'adoptant, de prendre racine dans le sol ita-
lien et d'y fonder des établissements durables ; nous
avons dit comment la papauté, gardienne fidèle de la
doctrine libératrice, en mettant Rome hors de l'atteinte
des barbares qui tentèrent les uns après les autres de
faire de l'Italie un royaume, sauva à la fois l'unité de
l'Église et les principes de la civilisation moderne;
comment entin Rome, pendant toute cette période des
invasions, manquant à l'Italie, tout travail national
dut être fatalement suspendu dans la péninsule.
Ainsi l'Italie avait été sacrifiée au double intérêt du
monde chrétien. Destinée, singulière d'un peuple qui
livre son sol,, ses richesses, son nom, à des hordes
conquérantes auxquelles pourtant il restera étranger
et hostile malgré des siècles d'occupation! Nulle fu-
sion ne s'opérera entre les vainqueurs et les vaincus.
L'Italie, quoique domptée et épuisée en apparence, re-
jettera successivement les conquérants hors de son
sein, comme ia mer rejette sur le rivage tout ce qui
n'appartient pas à ses abîmes.
Mais alors, pourquoi ces invasions incessamment
renouvelées? Pourquoi ces longues et impuissantes
occupations? Sont-elles sans but, sans utilité? sonl^elles
des tentatives perdues pour l'Italie et pour le monde?
Partout ailleurs, nous l'avons déjà constaté, l'invasion
a un but et un résultat; un mélange régénérateur
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100 BUT PROVIDENTIEL
s'opère entre l'ancien peuple et le nouveau pour former
une seule et même nation : « La France est tout en-
tière aux Francs, l'Espagne aux Goths; les autres ré-
gions sont occupées par les peuples qui régnent. Chaque
nationalité forme un État un et indivisible qui em-
brasse dans un même système les indigènes et les bar-
bares, les sujets et les rois. » *
En Italie, rien de pareil. Les barbares posent un
moment leur tente dans ces champs d'une fécondité
merveilleuse, puis s'éloignent sans regarder derrière
eux. Que sont-ils donc venus faire? Est-ce un vain
hasard qui les a poussés et une aveugle destinée qui
les repousse? Sont-ils venus comme ces nuées de sau-
terelles qui s'abattent sur des moissons splendides, les
dévorent jusqu'à la racine, et disparaissent sans laisser
d'autres traces de leur passage qu'une immense dé-
vastation? L'Italie, en faisant le sacrifice de sa natio-
nalité, aurait-elle livré à la fois ses puissances intimes,
sou génie, sa substance? aurait-elle été atteinte aux
sources mêmes de la vie? On pourrait le croire, à voir
la stérilité des premières épreuves, dès qu'elle veut
essayer de marcher seule, après la période des inva-
sions. Va-t-elle ainsi, épuisée et impuissante, traverser
les siècles sans gloire et sans vertu?
II
Les événements répondent pour nous. A cet état
4 Ferrari, t T, p. 41
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DE L'INVASION DES BARBARES. 401
d'affaissement et de prostration succède un effort pro-
digieux, enthousiaste, capable de soulever tout un
monde. Comme si tout devait être exceptionnel sur
cette terre italienne, la vie va tout à coup éclater dans
ce corps en dissolution. Il n'y a point de nation ita-
lienne, c est-à-dire un système politique unitaire dont
toutes les parties convergent autour d'un centre com-
mun; mais chaque point de cette terre féconde va
s'animer, s'épanouir, porter des fruits glorieux. Pen-
dant quatre siècles, l'histoire des républiques ita-
liennes sera l'une des périodes les plus vivantes et les
plus brillantes de l'histoire de l'humanité. A ce mo-
ment, ne regardez que la surface, vous ne voyez pas
une Italie. Mettez la main sur le cœur de ce peuple,
vous sentirez vivre une âme italienne.
Qu'est-cequi a produit le miracle de ce réveil, quand
on croyait l'Italie morte et dissoute? Le passage des
barbares sur ce sol inépuisable n'était- il donc funeste
qu'en apparence? Le sacrifice de l'Italie comme nation
ne devait-il être que temporaire, et, au-dessous des
envahissements, des divisions et des dissolutions su-
perficielles, le moi italien reste-t-il impérissable?
C'est ici, si l'on veut avoir la clef de la civilisa-
tion moderne, qu'il faut saisir le but providentiel de
ce rendez-vous général des barbares sur la terre ita-
lienne.
En Italie, les barbares ne viennent pas comme sur
les autres points de l'Europe pour former une nation
nouvelle en se mêlant au peuple indigène. C'est ailleurs
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102 BUT PROVIDENTIEL
qu'ils iront définitivement s'asseoir et fonder des na-
tions.
Mais leur passage dans la péninsule n'est point un
vain hasard. Ce rendez-vous général des peuples bar-
bares a une portée immense. Ils viennent sur ce sol
inviolable se mettre en contact avec la doctrine libé-
ratrice, s'imprégner des principes de l'Évangile. Ils
s'inclinent en passant devant la ville éternelle, ils sen-
tent la supériorité de la civilisation qu'ils traversent.
Après avoir essayé vainement d'asservir l'Italie, ils
finissent par s'éloigner. Mais, quelle que soit la bruta-
lité de leurs mœurs, ils ont reçu le baptême de la foi
nouvelle; ils emportent des germes de civilisation
qu'ils iront déposer sur une autre terre ; et ces germes
s'y développeront pour former des nations chrétiennes.
On a cru expliquer ce mouvement de tous les peu-
ples du monde vers l'Italie par l'attrait irrésistible
de son beau ciel, de son climat incomparable et de sa
merveilleuse fécondité.
C'est mettre une cause bien futile à la place d'une
grande cause.
Si Ton veut dire que l'Italie, cette terre de prédilec-
tion, dont la nature semble avoir voulu faire le résumé
de toutes les beautés et de toutes les harmonies de la
création, était prédestinée à ce grand rôle qui a fait
d'elle le centre de l'unité du monde, c'est la vérité.
Aussi a-t-elle été en quelque sorte le creuset où
sont venus se fondre, se combiner, se mûrir, tous les
éléments de la civilisation.
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DE I/INVÀSION DES BARBARES. 103
III
En effet, ce rendez-vous des peuples barbares sur le
sol italien n'avait pas seulement pour but de les trem-
per dans la foi nouvelle, afin qu'ils allassent fonder
des nations chrétiennes dans toute l'Europe. En même
temps que l'Italie rend aux sociétés en voie de se re-
constituer l'inappréciable service de conserver la pu-
reté de la doctrine évangélique, elle est le champ
d'épreuve où viennent se préparer tous les éléments
du monde nouveau.
A ce point de vue, le passage des hordes du Nord,
bien loin d'être un événement désastreux, fut un évé-
nement providentiel. Chaque peuple, même le plus
barbare, vient apporter son tribut à l'œuvre de recon-
struction qui commence. Le Christ n'était pas le repré-
sentant d'un peuple ou d'une race ; il était le repré-
sentant de l'humanité. La civilisation qui devait sortir
de l'Évangile n'était la continuation exclusive ni de la
civilisation des Juifs, ni de la civilisation des Grecs,
ni de la civilisation des Romains. C'était l'émancipation
universelle, c'était le triomphe de tous les droits de
l'humanité dans l'individu et dans le corps social.
Jusqu'à l'avènement du Christ, ces droits ne s'étaient
conservés pleinement en aucun lieu, chez aucun peu-
ple. En cela, comme en toutes choses, la vérité était
disséminée par toute la terre, lambeau par lambeau,
obscurcie et dégradée.
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104 BUT PROVIDENTIEL
Pour refaire la théorie d'un état social où les lois de
l'éternelle justice eussent réglé les rapports des divers
membres entre eux et de chacun avec l'autorité publi-
que, il eût fallu recueillir sur tous les points du
globe les vestiges du droit naturel, à peine reconnais-
sablés dans les traditions confuses de l'humanité.
Toute la sagesse antique n'a pas suffi à cette tâche im-
possible. Sans parler des législateurs proprement dits,
les Lycurgue, les Solon, les Numa, dont le génie dut
tenir compte aussi bien des préjugés religieux et des
iniquités sociales que des lambeaux de vérité restés
impérissables dans la conscience des peuples, les phi-
losophes eux-mêmes, ou plutôt les utopistes qui
essayèrent de reconstruire une société modèle, en lui
donnant pour unique base ces vérités impérissables
dégagées de tout leur grossier alliage, montrèrent bien
par le résultat la vanité de leurs tentatives. Les tristes
réalités de ces époques de ténèbres les entouraient
comme d'un voile et entravaient l'essor de leurs aspi-
rations vers l'idéal. Toutes ces œuvres, même les plus
sublimes, qui croient atteindre aux régions de la vé-
rité et de la justice éternelle, n'ont pas d'autre fon-
dement que les iniquités sur lesquelles reposent toutes
les sociétés païennes, l'esclavage, le rôle subalterne
de la femme dans la famille et dans l'État, le régime
des castes, l'intolérance religieuse, etc., etc.
Pour opérer au milieu de cette confusion de toutes
choses un triage rigoureux entre la vérité et le men-
songe, pour saisir dans les profondeurs de la con-
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DE L INVASION DBS BARBARES. 105
science humaine oblitérée et dans le chaos des insti-
tutions politiques les traces disséminées du véritable
droit social, et réunir ces éléments reconquis en une
magnifique synthèse, il eût fallu entre les mains du
philosophe législateur un flambeau supérieur qui
dirigeât sa marche et donnât l'éclat de l'évidence aux
pâles lueurs qui accusaient si vaguement les principes
d'éternelle justice. L'entreprise était au-dessus des
forces humaines. Le christianisme seul devait la réa-
liser, non pas en reconstruisant l'édifice social tout
d'une pièce, mais en mettant l'humanité en possession
de la véritable doctrine religieuse et morale qui con-
tenait tous les germes d'une complète régénération
sociale. C'est à la science humaine, nous l'avons déjà
dit, aidée du temps et de l'expérience, qu'il appartien-
dra d'opéreç progressivement l'œuvre sociale du Christ.
Et pour assurer l'accomplissement de ses grands
desseins sur le monde, Dieu ne s'est pas contenté de
lui donner les lumières de son évangile, il a voulu
rassembler de tous les points de la terre les matériaux
que les générations mettront en œuvre pour l'édifica-
tion de la société nouvelle; c'est pourquoi tous les peu-
ples apportent leur tribut à l'œuvre commune.
IV
L'Italie fut, comme au temps de Rome païenne, le
rendez-vous général et le champ d'épreuve. Dans la
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106 BOT PROVIDERTIEL
Rome des Césars, les peuples, successivement vaincus
et absorbés, avaient apporté tout leur bagage d'er-
reurs, de préjugés, de religions absurdes, pour que tout
fût tranché du même coup et que le terrain fût dé-
blayé. Dans l'Italie chrétienne, les peuples, poussés par
une force irrésistible, apportent la part, si dénaturée,
si travestie qu'elle soit, de vérité, de justice, qu'ils ont
conservée dans leur vie sociale, afin que rien de ce
qui est humain ne soit négligé dans l'œuvre de re-
construction universelle.
Or, dans la civilisation grecque et romaine qui ré-
sumait toutes les conquêtes sociales de l'ancien
monde, si l'être social, le citoyen, s'était élevé à de
grandes ef belles proportions, l'être humain n'était
compté pour rien. Ce n'était pas l'homme qui portait
en lui-même sa valeur, ses droits, sa dignité ; tout cela
résidait dans le personnage politique tel que l'avait dé-
fini et classé la constitution de son pays. Ce n'était pas
la nature qui faisait cette personne sociale, c'était la
loi, c'est-à-dire l'intérêt du plus fort, déguisé sous le
nom de raison juridique. On eût dit que la société
avait pour but, non pas de fournir à l'individu les
moyens d'accomplir pleinement lfes lois de sa nature,
mais d'anéantir en lui l'être primordial, pour lui sub-
stituer un être nouveau de création nationale. Heureux
si, dans ce corps social qui le saisissait et le transfi-
gurait, le hasard marquait sa place en un rang privi-
légié; trois fois misérable si le sort le reléguait aux
derniers degrés de l'échelle.
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DE L'INVASION DES BARBARES. 407
Plus ces sociétés païennes se civilisaient, plus elles
ajoutaient d'éléments factices à ce personnage de con-
vention appelé citoyen ; en sorte que ces perfectionne-
ments et ces progrès, au lieu de tendre à rétablir
l'homme dans son indépendance et sa dignité natives,
l'en éloignaient de plus en plus.
C'est là ce qui a donné naissance à Terreur où sont
tombés quelques philosophes du dernier siècle qui, ne
voyant rien que de conventionnel et de factice dans les
sociétés humaines, en ont conclu que l'état naturel de
l'homme n'était pas l'état social. Et cette erreur a été
le point de départ de systèmes politiques qui, par un
circuit, font inévitablement revivre tous les inconvé-
nients des sociétés antiques.
D'après cette théorie, la vie sociale étant pour
T homme toute volontaire et l'organisation sociale en-
tièrement de création humaine, la convention, prenant
pour base l'intérêt des plus forts ou des plus nom-
breux, règne en souveraine; et alors, que deviennent
la liberté individuelle et les droits supérieurs de la
conscience? L'homme moderne, comme autrefois le
citoyen de Sparte ou de Rome, saisi tout entier par
cette société dont il est censé un membre volontaire,
devient corps et âme l'esclave de la loi ; et s'il plaît au
souverain d'étendre celte loi aux choses religieuses,
comme garantie de l'ordre social, le citoyen lui doit res-
pect et obéissance. Une fois les dogmes officiels fixés
et proclamés, quiconque ne s'y soumet pas est rebelle,
et comme tel passible des sévérités de la justice de
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108 BUT PROVIDENTIEL
son pays. Le souverain « peut le bannir, non comme
impie, mais comme insociable.... Que si quelqu'un,
après avoir reconnu publiquement ces mêmes dog-
mes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit
puni de mort1. »
C'est ainsi que la science politique, après s'être
crue obligée de cesser d'être chrétienne pour délivrer
l'homme de toutes ses entraves, lui en crée de nouvel-
les, et n'imagine rien de mieux que les théories gou-
vernementales de la civilisation païenne.
L'étude des sociétés antiques et de leurs constitu-
tions artificielles a conduit dans ces derniers temps
tout une école historique à une autre erreur non moins
grave sur les origines de la liberté moderne. Mécon-
naissant le caractère essentiellement libéral de la ré-
volution chrétienne, on a voulu chercher dans les fo-
rêts de la Germanie le point de départ de ce mouve-
ment émancipateur qui tend à replacer le citoyen,
vis-à-vis des pouvoirs publics, dans des conditions
d'indépendance et de dignité personnelles.
ïl faudrait ainsi, pour retrouver la chaîne de nos
véritables traditions libérales et nationales, rayer d'un
trait de plume tous les travaux historiques qui, s'ap-
puyant sur le témoignage de vingt générations, ratta-
1 Rousseau, Contrat social, liv. IV, ch. vm.
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DE L'INVASION DES BARBARES. 109
chent 89 au Calvaire ; il faudrait nier et l'immense
secousse que reçut le monde à l'apparition seule de
l'idée chrétienne, et les espérances sublimes qui firent
tressaillir tous les déshérités de la terre à la voix
des premiers apôtres du Nazaréen, et le travail de ré-
novation sociale, désordonné à la surface, mais intime
et continu, qui suivit la prédication évangélique, et
la constitution si démocratique, si libérale et si frater-
nelle de TÉglise avant que cette institution fût altérée
et corrompue par les alliances funestes du clergé avec
les pouvoirs politiques; il faudrait enfin nier Faction
créatrice de la nouvelle puissance spirituelle qui, au
moyen âge, du milieu des ruines du monde ancien,
fit surgir la commune chrétienne, c'est-à-dire le pre-
mier essai rudimentaire d'une société où tous les
hommes sont réellement les membres solidaires d'une
même famille devant la loi humaine, comme ils le sont
devant Dieu l.
Mais, tout en déplorant cette aberration historique
qui prétend donner à la civilisation moderne pour
promoteurs et pour patrons, non le Christ, mais les
druides, prenons garde à notre tour de manquer à la
justice en niant la part de vérité qui a pu conduire des
esprits éminents à cette étrange méprise. Ce qui est
certain, c'est que la civilisation païenne, à mesure
qu'elle se perfectionnait, annulait l'homme d'autant
plus qu'elle grandissait le citoyen; c'est que, pourtrou-
1 Voir sur ce sujet d'excellentes pages dans le dernier livre de M. F.
Huet, Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas- Demoulin.
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110 BUT PROVIDENTIEL
ver quelque indépendance individuelle, quelque senti-
ment sinon de dignité, au moins de valeur person-
nelle, il fallait les chercher dans les peuplades à moi-
tié sauvages que n'avait pas conquises la civilisation.
Assurément ces hordes barbares, pas plus que les
nations policées, ne connurent la vraie liberté, qui ne
devait visiter le monde qu'après l'affranchissement de
l'âme humaine par le Christ ; mais cette indépendance,
toute brutale et violente qu'elle fût, était une protes-
tation de la nature contre la loi de convention : dans
cet être indomptable que n'avaient pas saisi et en-
chaîné les mille liens du monde policé, se conservait,
quoiqu'à l'état de manifestation grossière, tout un
côté de la personnalité humaine annulé par la civili-
sation. Ce sentiment de la liberté individuelle dans le
barbare n'avait rien de commun avec le sentiment de
la dignité et des droits de l'homme chez le chrétien du
dix-neuvième siècle, il n'excluait pas les inégalités so-
ciales et l'impitoyable immolation du faible par le fort ;
ce n'était que l'indépendance et la dignité individuelle
au profit de quelques-uns ; mais, tel quel, ce sentiment
avait sa racine dans un élément essentiel de la nature
humaine, trop méconnu par la civilisation grecque et
romaine ; il devait jouer son rôle dans l'enfantement de
l'ordre nouveau.
Voilà pourquoi les barbares du Nord accourent au
rendez-vous universel, quand une force mystérieuse
rassemble tous les matériaux qui vont servir à la
grande rénovation du monde par le christianisme;
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DE L'INVASION DES BARBARES. 111
ils viennent secouer la torpeur de cette race affaiblie,
amollie, épuisée par la longue action d'une civilisation
fausse et inféconde. Sans porter atteinte à la foi catho-
lique, ils laissent, particulièrement sur la terre ita-
lienne, des idées d'indépendance qui, sous l'influence
duspiritualisme chrétien, se compléteront, s'élèveront,
pour constituer en Europe un nouveau droit social. Et
ainsi, à travers la période du régime féodal, transi-
tion inévitable qui n'est, à l'origine, que l'exagération
du droit individuel, se prépare la période brillante des
communes et des républiques italiennes.
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CHAPITRE VI
LE MOI ITALIEN.
I
Il faut à un pays trois conditions indispensables pour
que les populations qui l'habitent puissent prendre la
consistance, l'unité et la vie d'une nation :
1° Un but commun d activité, par conséquent un en-
semble de facultés, d'intérêts politiques et moraux,
d aspirations et de croyances, toutes choses qui consti-
tuent les mœurs d'un peuple et dirigent toutes ses ap-
titudes et toutes ses forces vers l'accomplissement
d'une destinée sociale commune ;
2° A un degré quelconque, l'activité, la force d'ex-
pansion dans tous les groupes et même dans tous les
individus de cette nation, c'est-à-dire une certaine
dose de liberté locale, d'initiative et de responsabilité
individuelles, de telle sorte que chaque portion du
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CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE. US
corps social possède, non pas une vie d'emprunt, mais
une vie intime fournissant sa part d'impulsion au
mouvement général du mécanisme politique ;
3° Un moyen pour ces forces et ces activités indivi-
duelles et locales de se grouper, de converger vers un
même point de ralliement, de former un ensemble,
en un mot, un centre commun d'activité.
La première de ces conditions n'a jamais été plus
nettement formulée que dans un livre récent de
M. Bûchez '.'Sans nier, comme il semble trop le faire,
la réalité des affinités naturelles entre les hommes et
la part qui revient à cet élément dans la formation des
nationalités diverses, nous admettons avec M. Bûchez
que ce n'est ni l'identité de race, ni l'identité de lan-
gage, ni la similitude du climat, ni même le voisinage
des habitations qui jouent le principal rôle dans la
création des divers groupes nationaux. Selon sa forte
expression, « c'est la communauté de but d'activité
qui engendre les nations. »
Or les idées morales et les idées religieuses sont
seules capables de fournir à l'activité d'un peuple un
but assez élevé et assez large pour suffire aux aspira-
tions et aux efforts d'une suite indéfinie de généra-
tions. Alors seulement il peut y avoir une vraie société
parmi les hommes, « car ils peuvent spontanément
sentir, penser, raisonner, vouloir et agir ensemble,
comme s'ils avaient une seule âme et un seul corps. »
4 Formation de la nationalité française. Cet ouvrage a été publié
dans la collection : la Bibliothèque utile.
8
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114 CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE.
L'histoire des origines de toutes les nations modernes
est une éclatante démonstration de cette vérité ; on y
voit les races les plus diverses, accourues de tous les
points de l'horizon pour se combiner, se fondre et se
transfigurer au foyer commun de l'idée chrétienne; et
les éléments d'abord les plus discordants deviennent
ainsi la base d'unités nationales indissolubles.
Pour que cet ensemble de forces morales soit mis
en jeu, pour que ce but commun soit poursuivi sans
relâche, à travers les siècles, de génération en généra-
tion, il faut, avons-nous dit, que chaque fraction du
corps social possède sa vie propre, sa part d'initiative
et de liberté ; sans quoi le mouvement général ne tar-
derait pas à s'arrêter. Qu'on suppose un pouvoir ab-
sorbant en lui-même toutes les forces nationales, ne
souffrant d'autre initiative que la sienne, ne compre-
nant dans le corps social d'autre mouvement que celui
qui va du centre à la circonférence et nullement celui
qui fait éclater spontanément la vie et l'activité sur
tous les points à la fois, ne rassemblant que par la
conquête les peuples qui doivent former la nation et
ne procédant à l'unification de tous ces éléments que
par la force ; qu'on suppose, sous la main de ce pou-
voir, les cités et les individus, dispensés de toute par-
ticipation spontanée au gouvernement de la chose
publique, s' habituant à attendre toujours l'impulsion
d'en haut et tournant toute leur activité et tous leurs
soins vers les intérêts et les affaires de l'industrie pri-
vée ; si un pareil régime se fût établi au point de dé-
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CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE. 115
part du mouvement de formation nationale, on peut
affirmer que ce mouvement n'eût jamais abouti. La
force sans la liberté peut juxtaposer des peuples divers
et les tenir unis par la violence, sans jamais les fondre
en un seul corps national, comme on le voit dans la
monarchie autrichienne ; elle peut créer, comme dans
l'empire chinois, une civilisation immobile et éternel-
lement inféconde ; mais jamais la force sans la liberté
n'eût suffi pour constituer des nations vivantes et ac-
tives comme les nations chrétiennes de l'Europe occi-
dentale.
II
Un préjugé trop généralement admis par les histo-
riens signale la France comme exemple d'une nationa-
lité formée par voie despotique, et c'est une chose à
peu près convenue qu'à la royauté revient tout le mé-
rite et la gloire d'avoir accompli cette grande œuvre
de l'unification française.
La royauté, on ne saurait le nier, a contribué à
l'exécution du côté matériel et mécanique de cette
œuvre ; elle a été le marteau qui brisait les barrières
et le drapeau qui groupait toutes les forces nationales
contre l'ennemi extérieur. Mais dans les entrailles de
la nation, et en dehors de l'influence monarchique,
s'opérait un travail d'unification bien autrement pro-
fond, car il tendait à faire un seul faisceau de toutes
les forces morales du pays. Ce mouvement, qui a son
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110 CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE,
point de départ dans la commune chrétienne du
moyen âge, bien loin d'avoir eu pour promoteurs et
pour appuis les rois de France, n'a pu se poursuivre
le plus souvent qu'à travers des entraves de toute sorte
créées par la monarchie, jusqu'à ce qu'enfin sa grande
et glorieuse explosion de 89 ait, du même coup, ren-
versé le trône et couronné l'œuvre de l'unité natio-
nale.
M. Frédéric Morin a récemment revendiqué et mis
vigoureusement en relief les titres de la liberté dans
ce travail intime qui a préparé la France de 89 l. Il
a montré que ce n'est pas dans les mains de la royauté
qu'il faut chercher cette chaîne merveilleuse de nos
traditions nationales qui relie la suprême révolution
du dix-huitième siècle à la commune primitive.
Mais, s'il est juste, quand il s'agit des conditions
essentielles de toute formation nationale, de mettre en
première ligne la direction instinctive de toutes les
aspirations et de toutes les forces morales du pays
vers un but commun, et la nécessité d'une participa-
tion spontanée et active de toutes les parties du corps
social à ce mouvement de formation nationale, il im-
porte d'ajouter que ces deux conditions fondamenta-
les seraient illusoires, si les éléments matériels et
moraux de la nationalité n'avaient un point visible de
ralliement, en d'autres termes, s'ils n'étaient reliés
1 La France au moyen âge, publié dans la Bibliothèque utile. — Voir
aussi l'ouvrage déjà cité de M. Bûchez, Formation de la nationalité
française.
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CONDITIONS DE TOUTE VIE NATIONALE. 117
entre eux par un pouvoir central fortement constitué.
Ces trois conditions sont indispensables. Il n'est pas
plus possible de concevoir une nation se formant sans
un centre gouvernemental, expression visible de toutes
les forces locales et individuelles dans ce qu'elles ont
de commun, qu'il n'est possible de concevoir Faction
centralisatrice d'un pouvoir agissant sur des éléments
moraux foncièrement opposés les uns aux autres. Au
début même de tout mouvement de formation natio-
nale, on voit se dessiner à l'état rudimentaire et à peu
près simultanément chacune de ces trois conditions :
en même temps que des peuples divers se rassemblent
sur un même sol, et que la vie locale accuse vague-
ment partout des idées et des tendances communes,
sur un point de cette association confuse surgit un
pouvoir que tous les signes prédestinent à devenir le
centre de ralliement de toutes les forces nationales.
Celte règle est invariable. Si l'Italie n'a pu se con-
stituer, c'est que la troisième condition lui a toujours
fait défaut. Rome, sa capitale naturelle, étant enlevée,
par une destinée exceptionnelle, à l'œuvre nationale,
la Péninsule, privée d'un centre politique, n'a jamais
pu se former en corps de nation.
III
Mais avant d'aller plus loin, nous devons donner
quelques explications qui préciseront notre pensée,
en même temps qu'elles élucideront un point singuliè-
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118 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.
rement obscurci par les défenseurs de la papauté tem-
porelle.
Quand nous parlons de centre politique, de pouvoir
centralisé, nous n'entendons pas résoudre la question
débattue entre les unitaires et les fédéralistes, les
conditions que nous avons signalées étant également
indispensables pour toute formation nationale, soit
qu'il s'agisse d unité gouvernementale, soit qu'il s'a-
gisse de fédération. Certains écrivains l sont donc tom-
bés dans une étrange méprise, quand ils ont cru que,
pour prouver que la papauté temporelle n'a pas été un
obstacle à la constitution de l'Italie, il suffisait de
porter le débat sur la question qui divise les unitaires
et les fédéralistes, et de démontrer en principe qu'une
confédération d'États vaut mieux pour un peuple qu'un
gouvernement centralisé.
Outre que cette opinion est erronée dans sa thèse
générale, elle a le défaut d'être sans application à la
question de la nationalité italienne ; car nous montre-
rons que l'institution de la papauté temporelle n'a
pas plus permis de faire une Italie fédérale qu'une
Italie unitaire.
Nous disons que dans sa thèse générale l'opinion
qui affirme d'une manière absolue que la fédération
vaut mieux que l'unité e^t erronée, ou plutôt que,
posée dans des termes aussi vagues, la question est
oiseuse et insoluble.
1 Entre autres le R. P. Lacordaire, dans une récente brochure.
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UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. It9
C'est porter sur le gouvernement des nations une
vue très-superficielle que de se faire, d'une manière
absolue et exclusive, le champion ou de la fédération
ou de l'unité. Les grands publicistes praticiens tels
que Montesquieu, qui savent saisir dans l'harmonie des
choses humaines les variétés et les nuances que com-
portent les situations diverses, n'auraient jamais posé
ainsi la question; et nous sommes fermement con-
vaincu que les éminents esprits qui se sont laissé sé-
duire par un pareil préjugé auraient vu plus juste, s'ils
n'avaient cru trouver dans la prétendue supériorité
du principe de la fédération uft argument péremptoiro
contre les adversaires de la papauté temporelle ; ils
auraient compris que la fédération peut convenir à tel
peuple, l'unité de gouvernement à tel autre.
De plus, il est faux de dire d'une manière absolue
que le système fédératif est en soi. plus favorable à la
liberté, le système unitaire plus favorable au despo-
tisme ; car dans chaque État fédéré le gouvernement
peut très-bien être absolu, aussi bien que libéral, de
même qu'un gouvernement unitaire peut très-bien
comporter le respect de toutes les libertés locales et
individuelles, aussi bien que la confiscation de toutes
ces libertés au profit d'une famille ou d'une caste. Le
régime fédératif n'implique pas plus en soi l'idée d'une
plus grande somme de liberté locale, que le régime
unitaire n'implique en soi l'idée du despotisme.
Ce qui fait illusion, c'est que, selon la fausse mé-
thode ordinairement employée en politique , on
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120 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.
raisonne en vue de tel cas particulier qu on géné-
ralise.
La fédération peut comporter dans les États fédérés
le despotisme le plus complet, comme à Sparte ou à
Venise ; elle peut* comporter les préjugés sociaux les
plus odieux et la négation la plus absolue des droits de
l'homme, comme dans les pays à esclaves des États-
Unis d'Amérique.
Le gouvernement unitaire, à son tour, peut se
concevoir de façons bien diverses et même opposées ;
ainsi le régime aristocratique de l'Angleterre ne res-
semble nullement à celui de la France; celui de la
France diffère essentiellement de celui de PEspagne...
L'erreur en pareille matière vient de ce que Ton con-
sidère l'unité de gouvernement comme synonyme de
centralisation et même d'absorption administrative;
on confond deux questions parfaitement distinctes ; et
c'est ainsi qu'on attribue bien à tort au principe de
l'unité politique tous les inconvénients et tous les abus
de ce système de bureaucratie absorbante qui, en con-
centrant dans les mains du pouvoir ministériel tous les
fils de l'administration municipale, finit par ôter tout
ressort aux caractères et par éteindre toute vie
publique.
La plupart des hommes d'État qui ont traité ce
grave sujet ne s'y sont pas trompés, et quand ils si-
gnalent la nécessité de réveiller Pesprit public en
ranimant la vie et l'activité dans la commune par la
décentralisation administrative, ils sont loin de con-
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UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. 121
damner cette admirable unité nationale qui fait la
France si grande et si forte.
IV
Que conclure de ce qui précède? C'est que poser en
termes généraux cette question : qu'est-ce qui est
préférable pour le gouvernement d'un peuple, la fédé-
ration ou l'unité? c'est poser une question vaine,
aussi vaine que celle de savoir ce qui vaut mieux pour
servir d'assiette à une nation, les plaines on les mon-
tagnes, le nord ou le midi, etc.
La fédération, nous le répétons, convient aux uns,
l'unité aux autres; cela dépend d'une foule de cir-
constances relatives au lieu, au temps, à l'origine, a
l'histoire de chaque peuple, aux conditions qui ont
présidé à son développement. C'est en raison de toutes
ces circonstances particulières que la logique naturelle
des événements, et non le choix arbitraire des chefs
d'État, crée pour chaque peuple la forme ou unitaire
ou fédérale qui lui convient.
Mais ce qu'il ne faut jamais oublier, c'est que, dans
tous les cas, qu'il s'agisse d'un gouvernement fédéral
ou d'un gouvernement unitaire, il importe également
de donner au pays des institutions qui assurent le
triomphe progressif de la liberté et le respect des
principes supérieurs et antérieurs à toute constitution *.
1 Depuis que ces pages sont écrites, l'unité italienne a été vivement
et habilement combattue par MM. Eug. Pelletait et Proudhon, à des
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122 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.
Ce que nous avons voulu surtout nettement établir,
c est que la question de l'unité et de la fédération est
points de vue très-divers ; et non-seulement ces deux écrivains, rai*
sonnant en fait, croient la fédération plus conforme que l'unité au gé-
nie et aux traditions des peuples de la Péninsule, mais ils montrent
une préférence marquée pour le système fédératif, qui, en soi, leur
semble supérieur au système unitaire. M. Proudhon, particulièrement,
vient de poser sa thèse en termes absolus ; et il faut convenir qu'il lui
a donné l'apparence la plus séduisante en présentant comme syno-
nymes ces deux mots : fédération et liberté. Ce serait une légèreté
impardonnable en même temps qu'une haute inconvenance envers
des publicistes éminents, que de prétendre réfuter leur doctrine dans
une simple note. Ce n'est pas incidemment que doit être traité un pa-
reil sujet. Nous nous bornerons, quant à présent, à demander aux
lecteurs attentifs du livre de M. Proudhon, et au célèbre écrivain lui-
même, s'il n'y aurait pas sous cette question, telle qu'il l'a posée, un
immense malentendu. Il est pour nous évident que M. Proudhon, en
adoptant la formule très-impropre de principe fédératif, a voulu tout
simplement exprimer cette idée, professée par toute la démocratie li-
bérale, à savoir que, selon le droit moderne et l'esprit de la révolution,
le domaine où commande et agit le pouvoir central doit être de plus
en plus restreint au profit des libertés locales et de la liberté indivi-
duelle ; de telle sorte que l'autorité nationale ne garde plus que sa
haute mission de faire régner la justice et exécuter les lois et les
conventions entre les divers membres de l'État, et de représenter les
intérêts vraiment généraux du corps social. C'est dans cette abdication
successive par le pouvoir central de toutes celles de ses antiques at-
tributions qui doivent rationnellement passer, soit aux groupes divers,
provinces, cantons, communes, soit aux individus, que consiste le
progrès politique. Si c'est là ce qu'a voulu dire M. Proudhon, il aura
de nombreux partisans. Pour notre compte, nous avons toujours pro-
fessé cette doctrine ; dès 1848, nous proclamions à la tribune de l'As-
semblée constituante que « le progrès social consiste à rendre en toutes
choses, par le bon usage de l'initiative individuelle, l'intervention de
l'État de plus en plus inutile \ » Mais cette question, qui est la véri-
table, est entièrement indépendante de celle relative à la fédération
et à l'unité. La preuve, c'est qu'elle peut se résoudre ou dans le sens
4 Voir notre Discours sur le droit au travail, séance du 13 septembre 1848.
— Voir aussi : Discours sur le projet de loi relatif à l'instruction publique,
séance du 5 février 1850, et ci-dessous, 11* partie, !»• période, ch. xi.
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UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES. 123
entièrement étrangère au sujet qui nous occupe dans
ce chapitre, à savoir la recherche des conditions indis-
pensables pour toute formation nationale. Constitué
unitairement ou fédéralement, un État ne vit et ne
de la liberté ou dans le sens de l'omnipotence du pouvoir, aussi bien
dans les confédérations que dans les pays gouvernés selon le système
unitaire. Supposez l'Italie restée divisée en divers États confédérés.
Dans chacun de ces États, dans chaque province de ces États, dans
chaque commune de ces provinces se pose la vraie question de la li-
berté: l'autorité publique exercera-t-elle un pouvoir absolu? absorbera-
t-elle dans son gouvernement tous les intérêts politiques, économiques,
religieux? ou bien les citoyens seront-ils maîtres de régler à leur guise
tout ce qui revient rationnellement au droit de la conscience et à l'ini-
tiative individuelle? Et la solution de cette question sera parfaitement
indépendante de l'organisation fédérale de cette nation. On peut avoir
une préférence pour le système fédératif ; on peut regretter que les
conditions du développement historique de tous les peuples de l'Eu-
rope n'aient pas amené chez eux ce mode d'organisation ; mais il faut
renoncer à confondre cette question avec celle de la liberté. D'autant
plus que cette confusion offre un immense danger. Comme il est impos-
sible, en fait, de reconstituer dans le sens de la fédération les divers pays
de l'Europe, particulièrement la France, tourner vers ce but chiméri-
que les préoccupations et les efforts des esprits libéraux, c'est leur
faire perdre de vue le grand intérêt de notre temps, l'œuvre de l'é-
mancipation universelle à l'intérieur et à l'extérieur. Il ne s'agit pas
aujourd'hui de refaire en France une Bourgogne, une Normandie, une
Bretagne, une Provence, une Gascogne ; grâce à Dieu, Bourguignons,
Normands, Bretons, Provençaux et Gascons regrettent peu d'avoir
échangé leurs titres contre celui de Français ; ils sont loin de déplo-
rer qu'un mouvement irrésistible ait renversé les barrières qui les sé-
paraient et les ait réunis dans une grande famille nationale. Mais ce
qui est pour un grand nombre une cause de profonds regrets, c'est
qu'un funeste concours de circonstances ait soumis leur pays à ce ré-
gime de centralisation administrative qui paralyse les forces vives de
la France, et ne laisse d'initiative, d'action, de puissance réelle qu'à
l'autorité gouvernementale. Aussi est-ce contre ce système absorbant
et énervant que nous tous, les hommes de la révolution et de la li-
berté, nous devrions diriger nos efforts, au lieu de nous diviser sur
des problèmes imaginaires et par conséquent insolubles.
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124 UNITAIRES ET FÉDÉRALISTES.
fonctionne que s'il réalise les trois conditions que
nous avons définies : il faut à chacun un centre com-
mun d'activité, soit fédéral, soit unitaire; il lui faut un
but commun d'activité, en même temps qu'une certaine
mesure de liberté locale et d'initiative individuelle.
Retranchez lune ou l'autre de ces conditions, le lien
national se dissout.
La crise décisive que subit en ce moment la confé-
dération américaine est la preuve éclatante qu'aucun
pacte ne peut créer des liens durables entre des peu-
ples divisés sur les principes fondamentaux de la jus-
tice sociale. Comment concevoir une nation, c'est-à-
dire un ensemble harmonique de forces sociales diri-
gées vers un but unique, lorsqu'ici la liberté humaine
est proclamée un droit inviolable et imprescriptible,
tandis qu'à côté, des créatures humaines sont assi-
milées à la brute qu'on vend, qu'on achète et qu'on
exploite ? La rupture entre les États du Nord et les
États du Midi était inévitable. Il y avait deux peuples
juxtaposés là où Ton supposait une seule âme nationale.
Le vieux monde nous donnera prochainement le
spectacle des mêmes crises et des mêmes catastrophes.
La monarchie autrichienne n'a pu donner aux divers
éléments de son vaste empire une même âme, un but
commun d'activité ; elle n'a pu en faire une nation ; la
force seule tient unis ces peuples profondément divisés
dans leurs intérêts et dans leur vie morale. Le pre-
mier choc brisera ce faisceau.
Si l'Angleterre a eu tant de peine à s'attacher et à
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LE MOI ITALIEN. 125
s'assimiler l'Irlande , c'est que des religions diffé-
rentes faisaient à chacun de ces peuples des mœurs,
des intérêts distincts, les empêchaient, en un mot
d'avoir un but commun d'activité. La liberté seule
triomphera de ces obstacles. Quand l'égalité de tous
les citoyens devant la loi civile et la loi politique aura
détruit les barrières matérielles, tous, catholiques et
protestants, se sentiront unis dans la loi morale du
Christ. Alors s'opérera entre les deux peuples cette
fusion profonde qui fait d'une réunion d'hommes une
même famille sociale, en donnant un but commun à
leur activité.
Si la confédération suisse a pu traverser sans se dis-
soudre sa crise du Sunderbund, c'est que, malgré les
divergences religieuses qui existent entre les cantons,
tous se sentent en possession d'un fonds commun
d'idées, de sentiments, de traditions morales qui ac-
cusent une même âme nationale. A mesure que l'es-
prit de tolérance et de liberté apaisera les haines
religieuses et rapprochera les cœurs, les causes su-
perficielles qui semblaient faire des deux groupes de
cantons suisses deux familles distinctes, s'effaceront
pour ne laisser apparaître que les traits qui montrent
une civilisation identique et des intérêts communs.
L'Italie, plus qu'aucune autre nation, a toujours
possédé dans toutes ses parties ce fonds commun
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126 LE MOI ITALIEN.
d'idées, de sentiments, d'aspirations, d'intérêts in-
tellectuels et moraux qui révèlent une même âme
nationale. Il y a plus, l'Italie offre l'étonnant spec-
tacle d'une nation qui demeure inviolable dans sa vie
intime, qui conserve indestructible le principe de son
unité, bien qu'elle ait toujours été privée d'un centre
national. Le secret de cette merveille est dans le rôle
même que devait jouer l'Italie dans le monde mo-
derne. Comme toutes les nations, elle a son but com-
mun d'activité ; mais il se trouve que ce but d'acti-
vité, qui constitue la vie propre de chaque nation, est
pour l'Italie la plus haute mission providentielle qui
ait jamais été confiée à un peuple. Les principes qu'elle
est chargée de conserver pour la civilisation forment
son fonds national, et c'est dans sa mission universelle
que résident les causes qui rendent impérissables les
éléments de son indivisible unité. Elle est la nation
catholique par excellence, la nation orthodoxe. Les agi-
tations incessantes qui la bouleversent et la broient
comme corps national, comme organisation politique,
ne peuvent introduire l'hérésie dans son sein.
Et ce n'est pas l'effet d'un concours fortuit de cir-
constances ; c'est l'effet à la fois et du sentiment qu'a
toujours eu l'Italie de sa mission universelle, et de
l'instinct qui lui donnait conscience des conditions es-
sentielles à la conservation de son individualité natio-
nale. Elle ne peut conquérir l'unité politique; mais
elle sent que, par l'inviolabilité de ses doctrines, elle
représente l'unité du monde* C'est pour cela, nous
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LE MOI ITALIEN. 127
l'avons dit, qu'en Italie chaque peuple envahisseur
forme une couche superficielle qui ne pénètre pas
dans le corps social. Au-dessous, le moi italien reste.
Seulement, l'Italie n'a pas conscience d'elle-même en
tant que nation. En elle, l'idée nationale est, pour
ainsi dire, à l'étal latent. Mais elle se conserve indes-
tructible, parce que, nous le répétons, ce qui fait la
personnalité de la race italienne, c'est la possession
d'un ensemble de principes sociaux, double héritage
de la raison écrite du droit romain et de la foi chré-
tienne.
Il faut donc bien se pénétrer de cette vérité histo-
rique, c'est que la mission universelle de l'Italie, en
lui assurant, comme un trésor inaliénable, un ensem-
ble de principes sociaux, réalise à son profit cet
étrange phénomène, dont il n'y a pas d'autre exemple
dans le monde, d'un peuple qui, manquant d'un cen-
tre visible, ne perd jamais son entité nationale.
Les historiens n'ont pu nier le fait. Mais, n'ayant
pas conscience de la mission providentielle de l'Italie,
ils n'en ont pu trouver l'explication , ou n'en ont
donné que des explications futiles.
Ainsi le réveil de l'Italie, ou plutôt des villes ita-
liennes au douzième siècle, on Ta exclusivement attri-
bué à la nécessité pour chaque ville de chercher sa
protection en elle-même. Le pays était tellement di-
visé, que chaque citoyen* dit Sismondi, ne connaissait
d'autre protection que celle des magistrats de sa ville*
Et ce fait lui suffit pour expliquer ce qu'il appelle une
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m LE MOI ITALIEN,
grande révolution : « Ainsi s'opéra, dit-il, dans les
esprits, une révolution étrange et jusqu'alors sans
exemple; car, quoique le bonheur et la liberté aient
été accordés en partage aux petits peuples, tandis que
le despotisme, les grands abus, les écarts d'ambition,
les guerres sans objet et les paix sans repos, sont trop
généralement le sort des grands États, on n'avait
point encore vu, on ne reverra peut-être jamais un
peuple renoncer aux attributs des grandes nations, à
la gloire attachée à un nom collectif, à la grandeur, à
la force, pour chercher la liberté dans la dissolution
de son lien social l. »
VI
Comment un historien, d'ailleurs si éminent, peut-il
s'imaginer qu'un peuple cherche la liberté dans la
dissolution de son lien social? et comment ne voit-il
pas que, si l'Italie avait été une nation comme les au-
tres, en dissolvant son lien social, au lieu de trouver
la liberté, elle eût été à la merci de ces barbares qui
foulent ce sol tant convoité, ou du premier despote
portant le titre d'empereur d'Allemagne?
La condition exceptionnelle de l'Italie, c'est d'être
inviolable par l'objet même de sa mission civilisatrice.
Pour être inviolable, il faut qu'elle vive; ne pouvant
avoir un centre national, puisque Rome lui manque,
elle vit en détail; et celte vie, si agitée, si inconsis-
1 Sismondi, t. I, p. 88.
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LE MOI ITALIEN. 120
tante à la surface, si uniforme, si permanente dans les
profondeurs de l'âme nationale, la soustraira pendant
quatre siècles à la domination de l'empereur, comme
elle l'avait préservée des Barbares.
Qu'on regarde de près l'histoire de ces quatre siè-
cles : ce n'est pas la dissolution du lien social qu'on
verra, comme l'ont cru les historiens, mais seulement
la dissolution du lien politique. Le sentiment national
ne pouvant se manifester par la constitution politique
d'une Italie, il se manifeste dans une infinité de petits
centres où l'on trouve, malgré les luttes qui les dé-
chirent, un fonds commun d'idées, de croyances, de
besoins intellectuels et artistiques, de mœurs enfin
qui montrent bien que ce sont là les enfants divisés
d'une même famille.
C'est cette vie, éclatant par des prodiges sur tous
les points de cette terre, qui fait de l'histoire de l'Ita-
lie, vue à distance, pendant les quatre grands siècles
du moyen âge, une histoire nationale. Point d'unité
de gouvernement; au lieu de cela, des déchirements,
des guerres sanglantes de province à province, de
ville à ville, tous les signes des oppositions les plus
profondes, toutes les tempêtes incessamment soule-
vées par des inimitiés irréconciliables. Mais, de loin
en loin, de soudaines et universelles explosions, fai-
sant taire un moment ces haines fratricides, exaltent
le sentiment immortel de la patrie commune ; alors
de grandes ligues se forment pour chasser l'étranger;
l'âme de la nation apparaît dans la solidarité de ces
o
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130 LE MO! ITALIEN.
luttes formidables; chaque héros sent qu'il tient
l'épée de l'Italie, tandis que les hommes d'État s'ef-
forcent de renouer le faisceau des forces nationales,
et que les poètes célèbrent comme la réalisation de
leur rêve patriotique ce qui n'en est encore que le
mirage.
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CHAPITRE VII
LA MISSION DE L ITALIE
I
L'Italie, ayant pour mission de représenter le prin-
cipe de l'unité sociale du monde, a dû résumer dans
son fonds national, comme en une synthèse vivante,
tous les éléments de la civilisation chrétienne. Ce
n est donc pas assez pour elle d'avoir été le rendez •
vous des peuples barbares apportant leur tribut à
l'œuvre nouvelle.- L'Italie ne doit pas être un champ
neutre et passif, comme ces champs de bataille où se
sont réglées souvent les destinées de l'Europe, mais
un champ vivant, inspirateur et initiateur. Il ne suffit
pas qu'elle fournisse au monde des principes à l'état
de lettre morte; elle doit être un véritable champ
d'épreuves où s'expérimentent toutes les applications
sociales de ces principes. C'est ce qui fait de l'Italie du
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132 LA MISSION DE L'ITALIE.
moyen âge, à la fois le plus puissant instrument d'u-
nité et un théâtre d'agitations incessantes, de mouve-
ments variés à l'infini, de luttes toujours renaissantes,
de drames où sont en jeu tous les intérêts sociaux,
toutes les passions de l'humanité.
Toute question s'y pose et s'y élabore : questions
politiques, questions religieuses, questions sociales;
toutes les formes de gouvernement, républiques, mo-
narchies, seigneuries, théocraties, y sont passées au
creuset; chaque classe y essaye ses forces et y domine
à son heure, la noblesse, la bourgeoisie, la masse po-
pulaire... Les socialistes modernes seraient bien éton-
nés s'ils prenaient la peine de fouiller dans les annales
de ces petites républiques italiennes. Au-dessous du
drame apparent qui, aux yeux des observateurs super-
ficiels, est toute l'histoire de l'Italie, ils trouveraient
une mine inépuisable d'épreuves accomplies sur les
grandes questions de l'autorité, de la liberté, des
droits du citoyen devant l'État et devant l'Église, sur
le problème de la richesse, sur celui de l'impôt, sur
celui du travail, etc., etc.
« Au moyen âge, dit Montanelli, la Toscane, dans
sa commune démocratique, tenta les plus hardies
réformes du socialisme moderne, l'organisation du
travail, la fusion des classes dans l'unité populaire,
l'impôt sur la richesse1. »
Ce fut surtout dans la question du travail que se
1 Mémoires sur l'Italie. — Voir notre traduction, 1. 1, p. 2.
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U MISSION DE L'ITALIE. 183
caractérisa en Italie la révolution sociale essentielle*
ment chrétienne. Là propriété et particulièrement la
propriété de la terre est une garantie de la liberté ; et
c'est, nous l'avons dit ailleurs1, cette haute utilité so-
ciale qui constitue son titre le plus légitime et là rend
respectable devant la loi humaine et devant la loi
divine.
Or les sociétés antiques, dénaturant le principe
môme de la propriété, le détournant de son but pro-
videntiel, en avaient fait, au lieu d'uh moyen d'affran-
chissement, un instrument d'oppression. Non-seule-
ment le sol était possédé par un petit nombre de pri-
vilégiés; mais Thomme lui-m$me était dévenu un
objet de possession comme la terre et comme la brute.
Ainsi, cette institution destinée à garantir la liberté
de chaque membre du corps social, en même temps
qu'elle assure son existence, était devenue le fonde-
ment de toutes les inégalités, la source de toutes les
servitudes, l'instrument de toutes les iniquités. >
Il était naturel qu'une révolution ayant pour but
de reconstituer l'homme dans sa dignité native, de le
rétablir dans toutes les conditions d'indépendance
morale et matérielle, cherchât son point d'appui ail- ,
leurs que sur le principe altéré, corrompu et si ou- .
trageusëment appliqué de la propriété. Cette révolu-
tion émancipatrice devait s'appuyer sur l'élément
personnel par excellence, sur celui qui manifeste la
* Discours sur le droit au travail, séance de l'assemblée constituante
du 13 septembre 1848.
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154 L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE.
puissance active de l'homme sur lui-même et sur la
nature, en un mot *ur le travail. L'effort individuel
substitué: à. l'élément impersonnel, extérieur, de la
propriété, dans la constitution du nouvel ordre so-
cial, tel était le caractère radical dune rénovation
d'où devaient sortir tes libertés modernes.
' : n
L'Italie a la gloire d'avoir compris la première le
géhie profondément libéral de la révolution évangé-
Hque; d'avoir compris que dans le travail était la clef
du problème qui se propose de donner pour fonde*
ment aux sociétés les droits, les mérites, la valeur
personnelle de l'homme, et non les privilèges d'un
être social tout conventionnel, dispensé de tout effort
et de toute vertu. Elle a la gloire plus grande- encore
d avoir tenté de réaliser cette révolution :dans sa
commune démocratique, plusieurs siècles avant que
lès autres nations aient même soupçonné ce dépla-
cement absolu de la question politique et sociale.
Partout ailleurs, bien loin de prendre cette ques-
tion à sa racine même, on se contenté de faire subir
une première transformation au principe de la pro-
priété; à l'esclavage proprement dit est substituée la .
servitude de la glèbe; le sentiment chrétien, com-
mençant à agir sur la conscience humaine,, ne pou- .
vait permettre que l'on considérât comme une chose
vile, comme une bête de somme, celui que le Christ
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L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE. 135
avait marqué du même signe que lç maître et qui,
dans le temple, allait fraternellement s'asseoir avec
lui à la table commune.
Le droit direct de propriété de l'homme sur l'homme
fût donc aboli par une sorte de pudeur religieuse ;
mais le propriétaire n'y perdit rien, car, au moyen d'un
circuit ingénieux, l'ancien esclave devint une dépen-
dance delà terre, il fit corps avec elle, la suivant dans
ses mutations successives, augmentant la valeur vé-
nale de celte terre en raison de sa valeur person-
nelle. Cet. arrangement permit ainsi au maître chré-
tien de jouir en toute sécurité de conscience du la-
beur de cette créature humaine qu'il était censé avoir
affranchie. Tant le sentiment de la propriété est fé-
cond en stratagèmes et la conscience facile aux accom-
modements!
Ce premier pas dans la voie de l'affranchissement
ne fut pas moins une grande révolution. Une fois cette
première brèche faite à l'édifice antique, l'œuvre de
destruction ne devait plus s'arrêter ; la servitude de la
glèbe disparaîtra à son tour comme a disparu l'escla-
vage; peu à peu, par une suite de crises douloureu-
ses, Tidée de la propriété se dégagera des conditions
externes qui en avaient fait la base de ce mons-
trueux dualisme social qui divisait l'espèce humaine
en deux parts : l'une née pour servir, l'autre pour do-
miner et pour jouir; et, ainsi purifiée et simplifiée,
cette institution deviendra le plus puissant moyen
d'affranchissement individuel, en même temps que
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136 L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE.
le stimulant le plus actif de tous les progrès sociaux.:
Mais cette méthode de transformation portait avec
elle de graves inconvénients : en attachant le serviteur
à la glèbe et faisant découler tous les avantages sociaux
de la possession du sol, on subordonnait l'homme à
la terre, ou entourait la terre d'une sorte de respect
superstitieux dont tout le système politique des so-
ciétés modernes devait garder longtemps l'empreinte.
En Angleterre, en France, dans toutes les contrées de
l'Europe, ce n'est pas la valeur personnelle du citoyen,
mais ce qu'il possède qui lui assignera son rang et sa
puissance dans l'ordre social.
Pour n'avoir pas, au point de départ de la révolu-
lion chrétienne, osé regarder en face le redoutable
problème, on Ta posé dans des conditions équivoques;
à chaque période du mouverpent qui modifiait en fait
tout le système de la propriété, le principe restait au
fond tel que 1 '.avait compris le droit païen. La bour-
geoisie française, aussi bien que l'aristocratie anglaise,
ne sut pas trouver d'autre fondement à la souveraineté
politique que l'élément de la propriété territoriale; et
la démocratie elle-même, embarrassée dans sa marche
de ces traditions matérialistes, a grand peine à en dé-
gager la vraie formule de la liberté moderne, c'est- »
à-dire à faire passer dans la pratique sociale la haute .
et spiritualiste théorie des droits de l'homme.
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L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE. 151
III
Combien il y a loin de cette méthode de tâtonne-
ments et de moyens termes à la tentative de l'Italie au
ûipyen âge ! Tentative la plus hardie, la plus révolu-
tionnaire qu'ait jamais faite une nation. D'un seul
coup, retournant le problème, remaniant Tordre so-
cial de fond en comble, la commune italienne, sans
porter atteinte du reste à la propriété, fait du travail
la base de tout son système politique et la condition
de toute élévation dans l'échelle des fonctions et des
dignités sociales.
Tandis que, chez les autres peuples, la naissance,
la possession de la terre remplacent tout mérite et
tout effort personnel, en Italie, la loi demande ce que
vaut l'homme par ses œuvres. « L'homme, en Italie,
malgré toutes ses chutes, conserva celte fierté indivi-
duelle de ne vouloir pas être mesuré ni primé par la
propriété et par la terre '. »
Quiconque veut jouir dans la commune des droits
de citoyen doit appartenir à un corps de métier. L'an-
cien noble, le grand propriétaire n'ont de rang dans
l'État et de titre à la faveur publique, qu'à partir du
moment où leur nom est inscrit sur la liste des arti-
sans; et la plus grande humiliation que puisse infli-
ger à un citoyen la justice criminelle, c'est de rayer
1 Quinet, t. I, p. 193.
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1
138 L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE.
son nom de cette liste des métiers, et de le rejeter au
rang de la noblesse. « La vieille aristocratie était con-
sidérée comme un état de mort politique et sociale l.»
Que ce système ait été poussé à l'excès, qu'il ait
souvent dépassé le but, comme il arrive inévitable-
ment à toute œuvre prématurée, il faut en convenir.
La commune italienne, si bien inspirée quant au prin-
cipe de sa constitution politique, ne sut éviter, dans
l'application, ni les inégalités arbitraires dans la hié-
rarchie industrielle, ni les violences des plus forts con-
tre les plus faibles et les réactions anarchiques de
ces derniers. Les corps de métiers furent, divisés, de
droit et de fait, en grands et petits métiers, et le peu-
ple forma bientôt deux partis rivaux, deux camps
toujours prêts à se ruer l'un sur l'autre ; des luttes
acharnées s'engagèrent entre le peuple gras et le peu-
ple maigre*, et une démocratie turbulente, maîtresse
enfin de la cité, prépara les voies au despotisme.
Quelque triste que soit le dénoûment.de ce grand
drame, l'effort des communes italiennes pour se con-
stituer démocratiquement a duré quatre siècles; ce
sera l'éternel honneur de l'Italie d'avoir, au début,
audacieusement affronté toutes les épreuves de la li-
berté, d'avoir réalisé, à ses risques et périls, même
imparfaitement, un régime social que les autres na-
tions osent à peine envisager comme le couronne-
1 Quinet, 1. 1, p. 198.
2 Voir Machiavel, Histoire de Florence.
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L'ITALIE RÉVOLUTIONNAIRE. *3Sf
ment d'une lorigue suite de perfectionnements et de
progrès.
Celte intelligence intuitive du sens intime de la
révolution chrétienne est le trait caractéristique du
génie de la race italienne, génie éminemment artis-
tique qui en toute chose s'efforce de saisir l'idéal, puis
est poussé par un besoin irrésistible à chercher la
forme qui le réalise *. Pour cette race qui a su créer
tout un monde de merveilles à côté des merveilles de
l'art antique, la science de la vie publique devait être
le premier et le plus noble des arts. Ce fut donc par
un instinct de son esprit tout à la fois métaphysique
et pratique que ce peuple, dépositaire d'une doc-
trine destinée à transformer le vieil ordre social,
voulut aussitôt en pénétrer l'idée fondamentale, puis,
sans regarder en arrière et sans attendre l'œuvre des
siècles, reconstruire sur cette nouvelle hase l'édifice
politique tout entier.
IV
L'histoire, nous le répétons, n'offre pas d'exemple
d'une pareille audace révolutionnaire. Et, chose re-
1 Depuis que ces lignes sont écrites, Victor Hugo a dit, dans son
poétique langage : « Les peuples artistes sont aussi les peuples consé-
quents. Aimer la beauté, c'est voir la lumière. C'est ce qui fait que le
flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de la civilisation, a été porté d'a-
bord par la Grèce, qui Ta passé à l'Italie, qui l'a passé à la France.
Divins peuples éclaireurs ! Vitai lampada tradunt. • Les Misérables,
t. IX, p. 177 et 178.
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140 L'ITALIE CONSERVATRICE.
marqua ble et non moins caractéristique du génie ita-
lien, sous cette audace qui renouvelle le monde, la
nation orthodoxe garde avec une fidélité inébranlable
ce qu'il y a d'immuable dans ses traditions. Dans le
travail de reconstruction qui s'opère au sein des com-
munes italiennes, se retrouve toujours l'esprit con-,
serviteur de l'Italie. A chacune de ses conquêtes, il
semble qu'elle rentre dans son bien. C'est qu'en
cherchant, dans la pratique de la vie sociale, des so-
lutions appropriées aux besoins nouveaux du monde
chrétien, elle a l'instinct quelle ne fait que puiser,
dans le sein même de ses croyances inaliénables, les
principes qui servent de point de départ à tous les
progrès. Aussi est-ce avec grande raison que M. Quinet
a remarqué que, dans l'Italie du moyen âge, toutes
les révolutions ont le caractère de restaurations.
« Cette révolution communale qui, partout ailleurs,
en Europe, s'appelle affranchissement, innovation,
s'appelle en Italie restauration, coutumes... Dès
qu'elles se montrent (les communes italiennes), elles
réclament leurs franchises comme de vieilles cou-
tumes. La liberté chez elles ne tient en rien de l'in-
novation. Ce n'est point, dans leur opinion, une con-.
quête, c'est le maintien de ce qu'elles ont toujours
possédé. Ces jeunes républiques, à peine sorties du
berceau, invoquent l'antiquité, non l'avenir1. »
Mais M. Quinet, après avoir constaté ce fait en his-
1 Quinet, les Révolutions d'Italie, t. 1, p. 7. ,
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L'ITALIE CONSERVATRICE. 141
torien très-clairvoyant, n'en saisit pas la vraie cause;
aussi en tire-t-il un faux jugement sur le caractère
des peuples italiens et généralement de la race la*
tine, en même temps qu'une opinion erronée sur la
portée sociale du catholicisme. Et la philosophie de
l'histoire des révolutions italiennes s'obscurcit à ses
yeux.
« Celui, dit-il, qui veut avoir le spectacle de la
renaissance dans la mort doit regarder l'éclosion des
républiques italiennes... rien ne marque mieux le
caractère catholique que cette dépendance volontaire,
cette complaisance sous le joug de l'histoire, au mi-
lieu même de la colère des révolutions. »
Plus tard, quand M. Quinet arrive à l'histoire de
la réforme protestante, il reproduit les mêmes repro-
ches contre l'Italie :
« Il a manqué, en général, aux peuples de la famille
latine une certaine fierté native de l'âme pour échap-
per au servage de Rome. Dans leurs plus grandes té-
mérités on reconnaît d'anciens captifs. Si leurs bras
ne sont plus liés, leurs esprits le sont encore. Rome
antique a marqué au front les nations esclaves ; elle
les a léguées avec leurs stigmates à Rome moderne,
et aucune d'elles n'a songé sérieusement à contester
l'héritage du maître 4. »
M. Quinet ne va pas ici au fond des choses. Ses
préoccupations anticatholiques l'empêchent de voir la
1 Quinet, les Révolutions d'Italie, t. II, 2« partie, p. 246.
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1
142 L'ITALIE CONSERVATRICE.
vraie cause de cette fidélité inébranlable de l'Italie à
sa haute mission civilisatrice, qui fait que l'hérésie
ne peut avoir nulle prise sur elle.
Ce qu'il prend pour un défaut de fierté native de
l'âme, c'est ce bon sens merveilleux, cette rectitude
infaillible qui la préserve de toute aberration, qui lui
permet de s'élever jusqu'aux régions de l'idéal et de
chercher la vérité absolue, sans jamais perdre de vue
le côté relatif et pratique des choses humaines; c'est
ce même discernement qui, dans le domaine de l'art,
se révèle par des créations d'un goût si pur où vien-
nent s'unir et se combiner en d'ineffables harmonies
les beautés plastiques du monde païen et les beautés
morales du monde chrétien.
Ce qu'il appelle dépendance volontaire et servile
sous le joug de l'histoire, c'est la constante solidarité
qui lie les destinées de l'Italie à celles de Rome, en
vue des plus hauts intérêts des peuples modernes;
solidarité si intime, que l'Italie tenterait en vain de
s'organiser sans Rome, et que ce sacrifice de sa natio-
nalité se continue fatalement tant que la ville éter-
nelle est enlevée à l'œuvre de l'unification.
Si cette œuvre nationale s'est trouvée suspendue
pendant des siècles, cela tient, nous ne saurions assez
le redire, à des causes étrangères au caractère de la
race latine. Des illusions funestes* en prolongeant cette
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L'ITALIE CONSERVATRICE. 143
sorte d'abdication nationale au delà du terme où l'in-
térêt du monde la rendait nécessaire, ont pu donner
ie change sur les aptitudes morales et sociales des
peuples italiens. Mais la philosophie de l'histoire ne
doit pas s'arrêter à la surface; elle doit s'efforcer de
saisir, dans les profondeurs du drame national, les
causes intimes qui le rattachent au mouvement géné-
ral delà civilisation.
Si M. Quinet eût pu se soustraire à l'influence de
ses préjugés religieux, il ne se serait pas trompé sur
le génie de la race latine, lui qui a su remarquer
qu'en Italie toute révolution est une restauration. Ce
trait l'aurait mis sur la voie. Il y aurait vu l'indice
de ce qui est non-seulement le fonds de la nationa-
lité italienne, mais le caractère essentiel de sa mission
supérieure.
Le génie de la race italienne, c'est d'avoir le sen-
timent de l'unité, d'être universelle, cosmopolite, ca-
tholique; sa mission, c'est d'être la gardienne fidèle
des grandes vérités qui servent de point de départ à
tout le mouvement de la civilisation. C'est -parce que
l'Italie porte en elle le principe de l'unité humaine,
qu'elle est la nation conservatrice par excellence,
qu elle se sent inviolable dans sa foi traditionnelle,
même — pour emprunter le langage de M. Quinet —
au milieu de la colère des révolutions.
Et cette constance qui brave les siècles ne l'em-
pêche pas d'avoir conscience de tous les progrés
qui peuvent et doivent jaillir des grands principe^
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144 L'ITALIE CONSERVATRICE.
qu'elle conserve. Au contraire, les vérités éternelles
sont seules fécondes, parce qu'elles communiquent
incessamment au monde moral la lumière et la vie
sans s'épuiser jamais.
L'Italie est le peuple juif des temps modernes. Elle
garde intacte la doctrine nouvelle; seulement, au lieu
d'une lettre faite pour l'humanité déchue, lettre
étroite, inféconde, elle porte la doctrine de vie pour
l'humanité régénérée, doctrine faite pour les gentils,
doctrine universelle et source de tous les progrès.
L'Italie, nous l'avons vu, avait été préparée à ce
rôle par Rome païenne; elle a toujours représenté
l'unité : d'abord ce fut l'unité par la force; depuis le
Christ, c'est l'unité par la liberté.
Le malheur de l'Italie, c'est d'avoir confondu ces
deux époques, c'est d'avoir confondu César et lé pape.
Le règne du pape devait être, dans l'idée chrétienne,
la fin de César et de tous les césars. Au lieu de cela,
on a, par un monstrueux arrangement, conçu un pape
césar; et c'est là l'origine de la décadence momentanée
de l'Italie.
Si la papauté, restée purement spirituelle, n'eût
songé qu'à réaliser l'unité religieuse dans le monde,
l'Italie se fût promptement constituée en nation. Sa
suprématie morale eût mis fin à l'illusion de l'em-
pire païen; l'utopie du césar universel lui eût paru
hien misérable devant la grandeur de l'unité chré-
tienne par la liberté.
Mais, au milieu de ces confusions déplorables, de
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L'ITALIE IMPUISSANTE. 145
ces vicissitudes, de ces révolutions qui ont toujours
agité et divisé l'Italie, quelle chose étonnante qu'elle
ait été inébranlable dans sa foi religieuse! C'est qu'un
peuple ne peut sortir de la loi fondamentale de sa
destinée. Sous le fer, sous le bâton, sous les chaînes,
il peut s'avilir un moment, mais s'anéantir dans ce
qu'il a d'essentiel, jamais. Comme le peuple juif,
l'Italie peut s'oublier, être ingrate, rebelle; elle peut
souffrir la captivité, elle peut traverser le désert;
mais elle garde l'arche sainte, car c'est là sa mis-
sion.
VI
Mais c'est là ne remplir que la lettre de sa mis-
sion. Une fois sortie de la période barbare, quand
l'Italie est entrée dans cette période à jamais glo-
rieuse de ses républiques du moyen âge, il semblait
qu'elle allait remplir tout l'esprit de sa mission. Ses
doctrines s'annonçaient comme des doctrines vivantes
et créatrices. La vie sociale éclatait sur tous les points;
chaque principe chrétien allait porter ses fruits dans
le domaine des arts, des lettres, de la politique et de
l'économie sociale. Jamais l'humanité n'avait été li-
vrée à un pareil travail d'enfantement.
Comment se fait-il que tout ce travail aboutisse au
néant? Par quelles causes ce mouvement national d'un
peuple produit-il son anéantissement? Pourquoi enfin
cette doctrine chrétienne qui promettait d'être si fé-
10
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146 L ITALIE IMPUISSANTE.
conde en effets sociaux reste-t-ellc stérile sur le sol
italien? Singulier dénoûment d'un grand drame!
Depuis trois siècles, la doctrine qui faisait à l'Italie
une si haute mission est, dans ses mains, une lettre
morte.
Depuis trois siècles, l'Italie, en tant que nation,
n'existe plus.
Double déception pour l'histoire qui l'avait vue, au
moyen âge, préluder à de grandes destinées.
Nous avons déjà plusieurs fois signalé les causes de
cette décadence : la papauté temporelle et l'illusion
du saint-empire. Nous avons montré les funestes effets
de ces deux principes dès qu'ils ont fait leur appari-
tion dans le monde chrétien. Il s'agit maintenant de
les voir plus directement à l'œuvre, jusqu'au mo-
ment de la dernière immolation de l'Italie au seizième
siècle.
Il faut que toute illusion disparaisse; il faut qu'on
sache ce qu'a produit pour l'Italie, pour l'Église, pour
la civilisation universelle, cette institution de la sou-
veraineté pontificale destinée à garantir l'indépen-
dance du saint-siége et à sauver l'unité de la foi chré-
tienne; il faut qu'on sache ce qu'a valu, pour le
bonheur des peuples, et particulièrement de l'Italie,
cette alliance du sacerdoce et de l'empire qui devait
assurer la paix des États et l'harmonie des rapports
entre la société religieuse et la société politique.
Quand ce tableau se sera déroulé sous nos yeux,
nous cesserons de nous étonner du trouble qui s'est
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L ITALIE IMPUISSANTE. 147
emparé des esprits, de la confusion qui obscurcit tous
les problèmes et des malentendus qui, donnant le
change sur le caractère et les origines de la Révo-
lution française, en retardent le plein accomplisse-
ment.
iigitfcedby\J<
CHAPITRE VIII
ROME ET LA PAPAUTÉ TEMPORELLE
I
Au milieu des vicissitudes de l'Italie, Rome a tou-
jours une destinée exceptionnelle. Absorbée par son
rêve de domination universelle, elle ne songe même
pas à régner sur l'Italie et à former une nation. Nous
l'avons vue traverser inviolable la période de l'inva-
sion barbare. Elle ne se laisse pas conquérir par les
peuples qui essayent de fonder des royaumes dans la
Péninsule. Elle dédaigne, elle la ville éternelle, de
devenir la capitale de ces empires nouveaux,
M. Ferrari croit que si Rome échappe aux Bar-
bares, c'est par le souvenir de son ancienne gran-
deur. « Par un privilège de son ancienne grandeur,
l'Italie n'est pas entièrement aux Golhs; le gouverne-
ment de Ravenne laisse subsister un gouvernement
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ROME ET LA PAPAUTÉ TEMPORELLE. 149
séparé dans la ville éternelle. Rome est une répu-
blique ayant ses magistrats, ses prêtres, ses consuls
et les symboles de sou ancienne domination. Ainsi,
dès le commencement du moyen âge, il y a deux Ita-
lîes sur le sol italien, Tune royale, l'autre républi-
caine1. »
Nous avons montré que cette destinée exception-
nelle de Rome tenait à une cause plus profonde, à la
conscience impérissable en elle de sa mission univer-
selle. M. Ferrari s'approche davantage de la vérité
quand, voulant faire ressortir l'opposition qui sépare
l'Italie royale et Rome républicaine, il dit : « Rome,
au contraire, se développe par la liberté et par les
idées; c'est une république désarmée, toute sociale
et religieuse; elle se fonde avant tout sur la liberté,
elle demande avant tout le progrès de la civilisa- .
tion. »
Rome se sent intimement associée à la mission de
TÉglise. C'est par là qu'elle est la souveraine du monde.
Il semble qu'elle craindrait, en devenant la capitale
d'une nation italienne, d'abdiquer son droit à la do-
mination universelle.
Mais, malgré son rôle catholique qui est sa passion
dominante et l'objet de son ambition, malgré la pré-
sence dans son sein du chef de l'Église par lequel
elle remplit sa mission universelle, Rome ne perd
jamais la conscience de sa souveraineté politique. Si
* T. I, p. 41.
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150 ROME ET LA PAPAUTÉ TEMPORELLE.
la ville de Roraulus n'a pu traverser l'ère des césars
et l'effroyable cataclysme du vieux monde en disso-
lution sans subir une décadence morale, elle tient à
conserver les institutions qui lui rappellent son anti-
que liberté. Elle s'attache avec d'autant plus d'ardeur
aux formes qui lui restent, qu'en elles seules se per-
pétue, sinon l'esprit de la république, au moins le
souvenir de sa gloire et de ses vertus.
En effet, si l'on étudie de près l'histoire de Rome,
on verra que jamais les Romains n'ont accepté volon-
tiers le pouvoir temporel des papes. Ce pouvoir a été
toujours précaire, imposé, impatiemment subi. Le
peuple romain, au fond, s'est toujours considéré
comme souverain et maître de reprendre le pouvoir
politique qu'il conférait aux papes. Tout en s'associant
à la mission religieuse et civilisatrice de l'Église, il
n'entendait pas abdiquer sa souveraineté temporelle.
II
Jusqu'aux donations des rois francs, en réalité, il
n'était pas question pour les papes de puissance poli-
tique. Ils exerçaient dans Rome une sorte de tutelle
qu'ils devaient au prestige de leur caractère sacré;
mais rien, au début de cette autorité si nouvelle dans
le monde, n'offre les caractères d'un véritable gouver-
nement politique, rien ne prouve que les Romains,
après la retraite de Constantin, en cherchant un re-
fuge sous la paternelle protection de Tévèque de
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ROME ET LA PAPAUTÉ TEMPORELLE. 151
Rome, entendissent transporter dans les mains du
pape les droits souverains de l'empereur.
Il a été émis, sur la nature et retendue de celte
souveraineté pontificale, les opinions les plus contra-
dictoires; et il faut convenir qu'à cette époque de
confusion, les droits respectifs des peuples, des princes
et des évèques étaient si vaguement définis, que le
peuple romain ne pouvait se rendre compte de la
portée qu'il entendait donner à la tutelle temporelle
de ses pasteurs. Au moment où un élément social in-
connu à toute l'antiquité païenne, la puissance spiri-
tuelle, allait jouer un rôle actif et supérieur dans les
sociétés renouvelées, il était inévitable qu'un grand
trouble s'emparât des esprits, que chacun hésitât dans
sa voie, et que les tâtonnements, les prétentions con-
tradictoires et l'incertitude des pouvoirs divers fus-
sent le caractère particulier de cette époque de tran-
sition.
Il ne suffit donc pas qu'une institution ait pris plus
tard, dans un certain sens, une physionomie déter-
minée, pour qu'on soit autorisé à en induire que
tels ont été, à l'origine, son caractère, son but et sa
portée.
Quand on cherche aujourd'hui l'origine du pou-
voir temporel des papes, on se figure que ce pouvoir
a été imaginé à priori et fondé comme une institu-
tion destinée à garantir l'indépendance du saint-siége.
Par un étrange anachronisme, on met, au début,
dans la pensée et des Romains et du clergé, un sys-
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152 LA SOUVERAINETÉ PONTIFICALE.
tème qui n'a pu résulter que d'un concours de cir-
constances très-complexes. Que, plus tard, une fois
cet État pontifical formé et consolidé, les papes y aient
cherché un point d appui contre les prétentions des
princes leurs alliés ou leurs adversaires, qu'ils se
soient fait, de cette considération, un argument pour
légitimer et conserver' leur possession temporelle,
cela devait être; mais transporter cette considéra-
tion au point de départ si vague et si incertain de
la souveraineté pontificale, c'est l'idée la moins ra-
tionnelle et la moins historique que Ion puisse con-
cevoir.
Les partisans les plus dévoués du pouvoir tempo-
rel des papes reconnaissent qu'il n'est pas facile de
caractériser cette autorité pontificale, non-seulement
avant le pacte de Charlemagne, mais même à partir
des libéralités carlovingiennes. « Les savants que j'ai
cités plus haut, dit de Maistre *, ont employé beau-
coup d'érudition et de dialectique pour caractériser
avec exactitude le genre de souveraineté que les em-
pereurs français établirent à Rome après l'expulsion
des Grecs et des Lombards. Les monuments semblent
assez souvent se contrarier, et cela doit être : tantôt
c'est le pape qui commande à Rome, et tantôt c'est
l'empereur. C'est que la souveraineté conservait beau-
coup de cette mine ambiguë que nous lui avons re-
connue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur
* Du Pape, liv. II, ch. vi, p. 453, édit. in-12 (1854).
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LA SOUVERAINETÉ PONTIFICALE. 155
de Constantinople la possédait de droit; les papes,
loin de la leur disputer, les exhortaient à la dé-
fendre. »
M. de Maistre oublie un élément capital dans ce
conflit de prétentions rivales, c'est le droit impres-
criptible du peuple romain. Il ne met en présence
que l'ancien droit de l'empereur et le droit nouveau
de l'évêque de Rome, comme si l'autorité du premier
ne s'était retirée que pour céder la place à la souve-
raineté du second.
Mais au milieu de ces confusions, de ces incerti-
tudes qui font osciller le pouvoir, du représentant
armé de l'antique droit païen au représentant paci-
fique de l'idée chrétienne, on peut saisir tous les
symptômes du réveil d'un peuple. On sent que les
Italiens, délivrés d'un long despotisme, reprennent
conscience de leurs droits; que, tout en subissant l'as-
cendant moral de la puissance spirituelle, ils enten-
dent rester les maîtres de leurs destinées politiques.
M. de Maistre reconnaît lui-même que « l'esprit ré-
publicain commençait à s'emparer des têtes ita-
liennes. »
III
Et ce mouvement instinctif vers la liberté n'est pas
seulement l'effort accidentel d'un peuple qui profite
d'un conflit entre deux prétendants, pour conquérir
son indépendance. C'est le résultat logique de la ré-
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154 LA SOUVERAINETÉ PONTIFICALE.
volulion chrétienne essentiellement libérale et éman-
cipatrice. Quand l'empereur s'éloigna de Rome et que
le ministre du Christ resta seul dans la ville éternelle,
l'Italie respira, elle sentit qu'une ère nouvelle s'ou-
vrait pour le monde. Si confuse et si indécise que fût
cette renaissance, des signes profonds et universels en
étaient le prélude. Les sociétés se sentaient ébran-
lées jusque dans leurs fondements, et la doctrine
qui devait opérer cette grande rénovation était ap-
portée, non par le glaive, mais par le verbe; les apô-
tres du libérateur n'avaient rien de commun avec les
princes de la terre.
Nous ne saurions assez le répéter, ce qui caracté-
risait cette puissance nouvelle, c est qu'elle repré-
sentait la liberté et la société des âmes à côté des
sociétés temporelles, c'est qu'elle était une autorité
désarmée affirmant et conservant les vérités absolues,
en face des pouvoirs politiques chargés de gouverner
les choses du temps. Comment se serait-on imaginé
de mettre un glaive dans la main du chef des apôtres,
d'en faire un prince comme les autres princes, pré-
posé au gouvernement d'un État? Comment surtout se
serait-on imaginé de faire d'un royaume temporel la
clef de voûte de la société spirituelle? Il a fallu une
longue suite de siècles pour habituer les peuples à
voir fonctionner cette institution anormale, contra-
dictoire, entièrement opposée au génie de la révolu-
tion chrétienne, et contraire à toute l'économie de
l'Église universelle.
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LA SOUVERAINETÉ PONTIFICALE. 155
Quand les peuples, à cette époque de décomposi-
tion, ont cherché un refuge sous la tutelle du souve-
rain pontife et des évoqués, c'était, non une protec-
tion matérielle, mais une protection morale qu'ils
invoquaient. En attendant la reconstitution de la so-
ciété, les faibles allaient se placer sous le patronage
de Tévéque, comme ils trouvaient dans l'Église un
asile contre la force brutale. Ainsi la tutelle du pre-
mier pasteur était en quelque sorte l'extension du
droit d'asile hors du temple. Rien, dans ce haut et
paternel patronage, qui quelquefois s'appliquait à des
villes et à des provinces entières, n'offrait les carac-
tères d'un pouvoir politique conféré par le peuple,
accepté par l'évêque.
Quand les princes faisaient des donations aux églises,
ils n'entendaient pas davantage attribuer des droils
politiques aux évoques, même à l'évêque de Rome.
Ces donations n'eurent primitivement d'autre portée
que de constituer, au profit des églises et des ordres
religieux, des possessions territoriales, sans préjudice
des droits politiques des princes ou des républiques
dans Jes contrées où ces biens étaient situés. Comme
le système féodal devint bientôt le régime de tous les
pays de l'Europe, les immenses domaines du clergé
se convertirent en fiefs, et les évoques et abbés posses-
seurs de ces fiefs, de grands propriétaires qu'ils étaient
d'abord, devinrent de puissants seigneurs ; mais tou-
jours leur droit féodal resta subordonné à la souve-
raineté politique des princes et des peuples.
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156 LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.
Les premières possessions des papes en Italie n'eu-
rent pas d'autre caractère. Les largesses des princes
envers le saint-siège ne parlaient que du domaine utile,
c'est-à-dire des fruits et de la rente de la terre. C'est
ainsi que les papes se firent conférer par les rois francs
des droits féodaux sur une partie de la Pentapole et de
l'Exarchat. Ces donations réservaient la souveraineté
de ces provinces ou au patrice, ou à la république ro-
maine, ou à l'empereur d'Occident.
Ce qui a fait illusion sur le caractère de ces dona-
tions et sur la nature du droit qu'elles conféraient,
c'est qu'on a vu les papes, après leur investiture, se
constituer les défenseurs des villes situées dans les
provinces concédées. Mais il résulte de tous les monu-
ments de l'époque que l'intervention des papes, dans
les affaires de ces cités, se bornait à un simple patro-
nage. Rien ne montre qu'ils prétendissent gouverner
ces villes et accomplir chez elles des actes de souve-
raineté politique.
Il est vrai que, parmi les actes de donations faites
par les Carlovingiens, il en est quelques-uns qui s'ex-
priment en termes généraux et qui ne parlent pas du
domaine utile; ce qui pourrait faire considérer ces
libéralités comme des donations de souveraineté. Mais
ces actes pompeux, sortes de chartes purement hono-
rifiques, restèrent toujours à l'état de projet. En vain
Pépin, Charlemagne, Louis le Débonnaire furent-ils
mis en demeure par le saint-siége de tenir leur pa-
role si solennellement engagée.
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LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. 157
D'ailleurs, ces chartes elles-mêmes n'entendaient
pas trancher la question de souveraineté entre le pape
et les princes temporels, pas plus qu'entre le pape et
le peuple romain. Elles instituaient des libéralités
envers le saint-siége, sans rien changer quant aux
rapports qui existaient entre l'Église et le peuple, et
sous la réserve des droits qui appartenaient à l'une
ou à l'autre des deux puissances dans le gouverne-
ment de la ville et des États pontificaux.
Dans les nombreuses lettres où les papes se plai-
gnent que les princes lombards, Astolphe et Désiderio,
n'ont pas exécuté les promesses faites à Pépin, c'est
toujours pour l'Église et la république romaine que la
mise en possession est réclamée. Et plus tard, après
que Charlemagne s'est emparé de la couronne des
Lombards, c'est encore en faveur de l'Église et de la
république romaine que le pape Adrien supplie ce
prince de réaliser ce qu'il avait promis.
IV
Assurément, ces donations furent le point de dé-
part des prétentions des papes à la souveraineté tem-
porelle. C'est ainsi que se sont fondées la plupart des
dynasties qui se rattachent à l'époque féodale. Mais
ce qui est démontré par l'histoire, c'est que les Ro-
mains protestèrent toujours contre ces prétentions des
papes. Même quand le peuple de Rome devint un in-
strument entre les mains des partis politiques qui se
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158 LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.
disputaient le trône pontifical, il ne perdit pas la con-
science de ses droits. Au fond, il se considérait tou-
jours comme souverain, et il ne laissait jamais échap-
per Poccasion d'affirmer par quelque acte éclatant
cette imprescriptible souveraineté.
Ainsi, il n'était pas rare qu'après avoir élu le pape,
les Romains conférassent à d'autres l'autorité tempo-
relle. On en vit un grand exemple en 956, quand Octa-
vien, fils du fameux Albéric, fut élevé à la dignité pon-
tificale. L'administration de la ville fut confiée à un pré-
fet auquel furent donnés pour collègues et conseillers
des consuls annuels. En même temps le peuple chargea
du soin de protéger ses propres intérêts douze tribuns
ou décurions qui représentaient les divers quartiers
de Rome. Et pourtant, certains écrivains du dixième
siècle, tels que Constantin Porphyrogénète, appellent
déjà les papes souverains de Rome. Il faut donc que
ce titre ait eu sous la plume de ces écrivains un sens
beaucoup moins étendu qu'on ne se le figure aujour-
d'hui. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la ville éternelle,
depuis qu'elle avait secoué le joug des empereurs
d'Orient, avait conservé, sinon l'esprit, au moins les
formes d'une république.
Les Romains tenaient tant à ces formes, derniers
vestiges de leur antique liberté, que les papes, quelle
que fût leur impatiente d'acquérir la plénitude de la
souveraineté, furent obligés à cet égard d'user d'une
extrême prudence. Quatre siècles s'étaient déjà écou-
lés depuis le pacte de Charlemagne, des pontifes illus-
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LA RÉPUBLIQUE ROMAINE. 159
1res avaient occupé avec éclat le siège apostolique, et
la cour romaine n'osait pas encore consommer l'œuvre
de sa domination temporelle; elle redoutait les colères
soudaines de ce peuple qui s'était déshabitué de l'exer-
cice de sa souveraineté, mais qui voulait du moins
qu'on en respectât le simulacre.
Innocent III, le premier pape qui eut l'audace de
s'affranchir de la suzeraineté des empereurs d'Alle-
magne sur Rome et les États pontificaux, n'osa pas
braver directement la souveraineté du peuple romain.
Il imposa l'hommage-lige et une nouvelle investiture
au préfet de la ville, jusque-là nommé par l'empe-
reur; mais quand il s'agit de rédiger le serment que
dut lui prêter le sénateur représentant du peuple, il se
garda de parler en maître ; il se contenta d'un lan-
gage ambigu et modeste. C'était le souverain pontife
qui mettait en quelque sorte sa personne et celle des
cardinaux sous la sauvegarde du sénateur l.
Quand les papes s'écartèrent de ces traditions et
voulurent essayer d'une politique plus entreprenante,
ils compromirent leur couronne. Chacune de leurs
tentatives réveilla le vieil esprit républicain dans Rome
et souleva des tempêtes. Le siècle précédent avait vu
l'entreprise héroïque d'Arnaud de Brescia. Le siècle
suivant vit celle de Rienzi, le sublime mais chimé-
rique tribun qui rôva avant l'heure, en la ruinant
d'avance par l'illusion du saint-empire, la grande
1 On lit la formule de ce serment dans la Storia diplomatica de
senatori di Roma. *
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160 LA RÉPUBLIQUE ROMAINE.
unité italienne avec Rome pour capitale. Les trois
siècles qui succédèrent virent se renouveler inces-
samment les mêmes protestations, les mêmes résis-
tances aux prétentions politiques des papes, les mêmes
patriotiques revendications.
Les Romains n'admirent jamais ni que la position
exceptionnelle de Rome associée à l'œuvre religieuse
de l'Église, ni que les donations féodales des rois de
France impliquassent la domination temporelle des
papes* et la création de ce royaume particulier appelé
les États pontificaux. La lutte qu'engagèrent les Ro-
mains, soit pour garder, soit pour reconquérir leur
souveraineté politique, est toute l'histoire de Rome,
jusqu'au jour où les papes, pour en finir avec ces ré-
sistances, firent alliance intime, au seizième siècle,
avec les empereurs d'Allemagne.
Il est digne de remarque que la souveraineté tem-
porelle des papes ne devient un établissement affermi,
reconnu, incontesté, qu'à partir du moment où l'im-
molation de l'Italie est consommée. La cour romaine
pose son sceptre temporel sur les ruines de l'Italie!
Ce fait historique n'est-il pas d'une gravité effrayante?
Ainsi, voilà une institution qui ne peut subsister
qu'au prix du sacrifice éternel dune nationalité, une
institution contre laquelle proteste sans interruption,
^depuis le premier jour, ce peuple romain qui se sent
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LE DROIT NATIONAL IMMOLÉ 101
fait pour d autres destinées que pour servir de pié-
destal à l'ambition antichrétienne des pontifes, une
institution enfin implantée au cœur de l'Italie comme
une borne indestructible, contre laquelle viennent se
briser tous les efforts cent fois renouvelés pour accom-
plir l'œuvre de l'unification...
Et cette institution, détestée des peuples qui la su-
bissent, serait providentiellement établie pour ga-
rantir l'indépendance et la dignité du saint-siége!
Dieu n'aurait su trouver d'autre fondement à l'unité
toute spirituelle de son Église qu'une institution qui
est la négation des droits les plus sacrés des peuples!
Nous ne craignons pas d'affirmer, même en dehors
des enseignements de l'histoire, que c'est outrager
Dieu que de lui prêter de pareils desseins. Toutes ses
œuvres sont harmoniques; il ne peut entrer dans les
plans de sa sagesse de faire dépendre le triomphe
d'un principe vrai de la négation d'un droit sacré.
Partout où se rencontre dans l'histoire cette opposi-
tion irrémédiable de deux principes également in-
contestables, de deux droits également sacrés, la main
de l'homme s'y voit manifestement, quelque sophisme
que Ton invente pour y montrer la main de Dieu.
Mais les faits parlent si haut, dans cette question
de la papauté temporelle, qu'il faut nier l'évidence
pour oser prétendre que cette institution a jamais
servi à garantir l'indépendance et la dignité du saint-
siége.
Nous avons vu, dans un chapitre précédent, en rap-
11
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162 LE DROIT NATIONAL IMMOLÉ.
pelant les principaux traits de l'histoire italienne pen-
dant la période carlovingienne, puis sous le règne des
princes indigènes, quels furent les effets immédiats
des fameuses donations et pour le peuple romain, et
pour la nation italienne, et pour le saint-siége lui-
même. Nous avons vu quels désordres et quelles vio-
lences déshonorèrent la chaire pontificale, quelle
anarchie incurable devint l'état endémique de la Pé-
ninsule.
Et Ton parle encore des services qu'a rendus à l'Ita-
lie, au saint-siége, à l'Église, cette institution de la pa-
pauté temporelle! Si l'arbre se juge à ses fruits, on
ne trouve ici que des fruits amers, à partir du jour
où les princes français ont fait leurs funestes libé-
ralités à l'Église.
On verra, dans les chapitres qui vont suivre, que
ces conséquences déplorables ont été toujours en s'ag-
gravant, pour la malheureuse Italie qu'elles ont con-
duite à l'épuisement et à l'abdication, pour le saint-
siége qui, bien loin d'acquérir l'indépendance, est
devenu fatalement le complice de tous les gouverne-
ments despotiques et le défenseur de toutes les doc-
trines antilibérales.
Et, cependant, il est des hommes de bonne foi, des
écrivains éminents qui vantent les bienfaits de cette
institution, particulièrement au moyen âge. C'est qu'il
y a ici un immense malentendu. On confond deux
questions pourtant distinctes : Tune relative à ce haut
arbitrage que les papes exercèrent un moment, du
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USURPATIONS POLITIQUES DU GLEKGÊ. 165
consentement des princes et des peuples, sur les af-
faires politiques de l'Europe, l'autre relative à celte
création toute spéciale d'un État pontifical. Parce
qu'on voit, dans l'histoire du moyen âge, écrites à
chaque page, les preuves éclatantes des grands ser-
vices que la papauté, ainsi mêlée aux choses tempo-
relles, a rendus à la civilisation, on est porté à en
attribuer le mérite à cette institution moitié politique,
moitié religieuse, qui a fait un trôné de la chaire
apostolique.
VI
Ce haut patronage exercé, dans ces temps barbares,
sur les peuples et sur les rois, par les papes et les
évoques, était le triomphe de la puissance morale sur
la force brutale. Ce rôle du clergé, bien que ne dé-
coulant pas directement et nécessairement de la mis-
sion religieuse de l'Église, était légitimé par les cir-
constances et consacré par la volonté des peuples eux-
mêmes qui, spontanément, se mettaient sous cette
tutelle protectrice des évêques.
Mais cette tutelle morale n'impliquait en aucune
façon, pour le clergé, ni des droits à devenir posses-
seur de terres immenses, ni pour le pape en parti-
culier un titre pour régner à la manière des princes
de la terre sur un peuple déterminé. Singulière tu-
telle que celle dont les effets seraient d'enrichir le
tuteur en dépouillant le pupille, sous prétexte des ser*
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104 USURPATIONS POLITIQUES DU CLERGÉ.
vices rendus par le premier et des dispositions recon-
naissantes du second !
Non, ce n'était pas là une conséquence légitime et
désirable. Autre chose est l'intervention paternelle des
évoques pour défendre le faible contre le fort et faire
triompher les principes de droit et de justice dans ces
sociétés barbares du moyen âge; autre chose est l'ab-
sorption, dans les mains du clergé, d'une grande par-
tie des richesses des peuples , et la transformation du
prêtre de Jésus-Christ en un souverain politique. Au-
tant la tutelle des évoques fut légitime, bonne, effi-
cace, autant les donations des princes et les usurpa-
tions politiques du clergé furent funestes. Confondre
les deux choses, c'est confondre le droit avec l'abus
du droit, le service rendu avec la spoliation.
Nous savons ce qu'on a l'habitude d'objecter : c'est,
d'une part, que le clergé croyait cette position tempo-
relle et ces richesses indispensables pour exercer sa
bienfaisante tutelle ; et, d'autre part, que les peuples
et les princes le sentaient si bien, que c'est précisé-
ment en vue de cette tutelle et pour en faciliter
l'exercice qu'ils comblèrent le clergé de leurs libéra-
lités.
Nous ne voulons contester ni la foi naïve des peuples
et des princes, ni les bonnes intentions des évoques;
nous ne contestons pas davantage la confusion qui
s'opérait tout naturellement, dans l'esprit des uns et
des autres, au sujet de cette tutelle du clergé et des
conséquences quelle devait entraîner. Mais, ce qu'une
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USURPATIONS POLITIQUES DU CLERGÉ. m
saine philosophie de l'histoire nous autorise à affir-
mer, c'est qu'en réalité les donations faites aux sou-
verains pontifes, aux évoques, aux congrégations reli-
gieuses, ne tardèrent pas à dénaturer les caractères
de cette tutelle politique, irréprochable à l'origine;
ces donations furent la cause d'alliances intimes et
adultères entre les deux puissances que le Christ avait
distinguées; elles firent de la religion un instrument
de domination entre les mains des princes, et bientôt
le clergé, tout entier à son rôle secondaire, perdit le
sentiment de sa mission évangélique : les intérêts de
la terre lui firent oublier ceux du ciel.
VII
Rien, dans l'histoire, n'est plus frappant que l'effet
rapide de ces donations.
On n'a pas oublié ce fait caractéristique, c'est que
les papes, tant qu'ils n'ont eu qu'une tutelle morale
sur les provinces romaines, ont été bénis et respectés.
On a vu les Barbares envahisseurs, Goths, Lombards,
Hongrois, Sarrasins, s'arrêter devant la majesté du
saint-siége. Tandis que tout croulait autour d'elle, la
ville éternelle était sauvée par la papauté.
Et, chose remarquable, durant cette crise suprême
où la papauté et, par elle, l'Italie orthodoxe ont sauvé
la civilisation, il n'y avait pas de papauté temporelle,
comme on l'entend aujourd'hui, c'est-à-dire des États
pontificaux. C'est le pontificat désarmé qui a rendu ce
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itô PROSPÉRITÉ MATÉRIELLE DU CLERGÉ.
grand service au monde. S'il faut en juger par la fai-
blesse et l'impuissance où sont tombés les papes de-
puis les trop fameuses donations , la chaire aposto-
lique , devenue un simple trône italien, eût été en-
gloutie sous les flots de l'invasion barbare. Les papes,
simples chefs spirituels , furent tout-puissants parce
qu'ils furent presque tous des saints, et ils furent des
saints parce que nul intérêt humain ne les détournait
de leur grande mission providentielle*
Dès qu'il y eut au monde une cour romaine, un
pape-prince temporel, des cardinaux administrateurs,
financiers, diplomates, chefs militaires, tout changea
de face. Le trône pontifical devint la proie des ambi-
tieux, le sacerdoce fut avili, la corruption s'étendit
comme une lèpre sur le clergé italien, puis, de proche
en proche, sur le clergé, de toutes les provinces.
Et le mal ne vint pas seulement de l'exemple de la
cour de Rome. Les libéralités des princes ne s'étaient
pas arrêtées à l'Église romaine ; elles s'étaient géné-
ralisées au profit de toutes les Églises. Elles devinrent
comme une mode, un entraînement universel. Pépin
et Charlemagne, qui ouvrirent cette voie funeste, ne
jetèrent pas seulement, par leurs largesses, les fon-
dements de la puissance temporelle des papes; ils en-
richirent également l'archevêché de Ravenne, l'arche-
vêché de Milan et les monastères. Après eux, ces lar-
gesses se multiplièrent dans des proportions ef-
frayantes. Il semblait, tant ce mouvement était irré-
sistible, que toutes les richesses de l'univers allaient:
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PROSPÉRITÉ MATÉRIELLE DU CLERGÉ. 167
passer dans les mains des ministres de celui qui avait
dit : Mon royaume n'est pas de ce monde.
L'ignorance de ces temps barbares opérait une telle
confusion entre les choses du ciel et les choses de la
terre, qu'on en vint à penser que le meilleur moyen
de s'assurer les faveurs du ciel, c'était d'enrichir ses
ministres. En ce moment où les mœurs étaient aussi
brutales et violentes que la foi était vive, on s'habitua
donc, tout en s'abandonnant à ses passions et à ses fu-
reurs, à racheter ses fautes et ses crimes par des libé-
ralités en faveur du clergé. Tous les successeurs de
Pépin et de Charlemagne sur le Irône d'Italie imitèrent
leur exemple. Tous les barons et seigneurs firent de
même.
Le clergé, au lieu de réagir contre ce courant, en-
tretenait ces dispositions des fidèles, qui, peu à peu,
étendaient sa domination sur les villes, sur les cam-
pagnes, et devaient finir, à la longue, par le rendre
maître du sol presque tout entier. Déjà avant le dou-
zième siècle ces libéralités s'étaient tellement multi-
pliées, qu'il reste, dit un écrivain, un plus grand
nombre de chartes de donations faites aux églises que
de toutes les autres espèces de contrats réunis, et que,
lorsque Othon le Grand entra en Italie, tandis que les
grands fiefs laïques étaient éteints ou divisés, les
villes les plus populeuses et les plus riches étaient
possédées par le clergé.
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168 PROSPÉRITÉ MATÉRIELLE DU CLERGÉ.
VIII
Faut -il s'étonner des conséquences désastreuses
qu'entraîna fatalement un pareil état de choses? faut-
il s'étonner que, dans le cœur du prêtre, la cupidité
prit la place du désintéressement et l'esprit d'orgueil
la place de l'humilité chrétienne? faut-il s'élonner que
l'épiscopat, transformé en une fonction qui donnait le
pouvoir et la richesse, devint le point de mire de tous les
ambitieux? faut-il s'étonner enfin que la tiare ne fut plus
désormais cette couronne sainte que déposait avec res-
pect l'acclamation du peuple fidèle sur le front sacré
du plus vertueux, du plus humble, du plus pieux des
serviteurs du Christ, mais le prix honteux de la vio-
lence, du dol et de l'intrigue, arrachée plutôt que con-
quise par le plus riche ou le plus audacieux des com-
pétiteurs?
Oh! dignité et pureté des premiers âges! majesté de
la chaire apostolique! où en retrouver môme le sou-
venir au milieu des scandales de la nouvelle cour ro-
maine? Époque néfaste sur laquelle, pour l'honneur
du monde chrétien, il eût fallu jeter un voile, si,
malgré une longue épreuve de dix siècles, l'aveugle-
ment et l'obstination des contemporains ne nous fai-
saient un devoir de rappeler les rudes enseignements
de l'histoire.
La réalité, comme il arrive d'ordinaire, dépassa
tout ce que l'imagination la plus sombre aurait pu
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DÉCADENCE MORALE DU CLERGÉ. 160
concevoir. On l'a dit souvent : il n'y a rien de pire que
la corruption de ce qui, en soi, est excellent. L'insti-
tution la plus sainte, une fois détournée de son but,
devait produire des résultats lamentables. Rome devint
une arène où toutes les mauvaises passions se don-
nèrent rendez-vous. Les barons, maîtres des divers
quartiers de la ville, retranchés dans leurs palais
comme dans autant de repaires, groupaient autour
d'eux, à prix d'argent, des bandes de sicaires. Cha-
cun avait ainsi son parti, organisé pour la lutte ; et le
but de leurs convoitises ardentes, c'était le trône pon-
tifical. Quand les artifices des intrigants et des cour-
tisanes ne suffisaient pas pour se saisir de la tiare, on
se l'arrachait par des guerres sanglantes.
Le peuple, souverain au fond et consulté quelque-
fois encore pour la forme, était à la merci de ces par-
tis puissants. Le principe, c'était bien toujours que
l'élection des papes devait être faite à la fois par le
clergé et le peuple; mais les chefs du clergé, c'étaient
ces barons mêmes, soldats en même temps que prê-
tres, portant la crosse d'une main, l'épée de l'autre,
et inviolables dans leurs forteresses ; les chefs du peu-
ple, c'étaient aussi les grands, laïques ou évoques,
qui, devenus tout-puissants, prétendaient parler en
son nom.
Quels choix durent sortir de cette officine d'impu-
retés et de violences! Quiconque a jeté les yeux sur
les annales de la cour romaine, durant les neuvième et
dixième siècles, sait dans quelles mains indignes finit
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470 DÉCADENCE MORALE DU CLERGÉ.
par tomber, de chute en chute, le sceptre des papes-
rois. Comme si rien ne devait manquer à ce grand scan-
dale, pour la leçon de la postérité, pendant une pé-
riode de soixante années, on vit deux femmes triste-
ment célèbres disposer ouvertement de la chaire pon-
tificale, Tune, Théodora, en faveur de son amant,
Jean X, l'autre, Marozia, en faveur de son propre fils,
Jean XI.
Le remède devait sortir de l'excès du mal.
Ces scandales, ces désordres, ces combats acharnés
que se livraient dans Rome les grandes familles pour
s'emparer du trône, devinrent intolérables au peuple
romain. Ce peuple enfin sentit sa honte et voulut met-
tre un terme à ce règne de la violence et de l'arbitraire.
Cet effort suprême fut tout une révolution.
« Il s'opéra alors, dit Sismondi *, dans le caractère
national, une révolution plus importante que celle qui
n'atteignait que les magistratures. À la mort du grand
consul* (956), on vit renaître l'esprit public, on vit
se manifester dans le peuple l'intention de circonscrire
l'autorité arbitraire et de mettre un terme à ses
usurpations. Cet esprit engagea les Romains dans une
* T. I, p. 122.
2 On veut parler d'Albéric, qui prenait indistinctement ce titre ou
celui de patrice. Le peuple romain avait fait un premier pas dans la
voie de l'affranchissement, en nommant chef politique de Rome, dans
la personne d'Albéric, un autre que le pape. Il croyait secouer tout
ensemble le joug des femmes, celui des papes et celui des rois: En
fait, Albéric fut un maître ; mais son élection n'en eut pas moins une
grande portée.
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DÉCADENCE MORALE DU CLERGÉ. 471
lutte hardie, mais inégale, avec les empereurs et les
papes. »
Celte lutte se prolongea tant que l'Italie fut vivante,
c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà signalé, jusqu'au
moment où la cour romaine, il y a trois siècles, pour
affermir et perpétuer sa souveraineté temporelle, fit
alliance avec l'Autriche, se mit sous le patronage de
l'empereur, sacrifiant ainsi l'Italie à une politique
anticivilisatrice et antichrétienne.
IX
La puissance politique et les richesses acquises par
le pape et le clergé n'eurent pas seulement pour con-
séquences de faire de Rome une arène ouverte aux
luttes les plus violentes et les plus scandaleuses. Une
autre conséquence non moins grave de cette situation
nouvelle faite à l'Église par les libéralités des princes,
ce fut de préparer l'asservissement du clergé par les
puissances laïques. Les princes ne donnaient au clergé
que pour le dominer. Chaque privilège concédé créait
un lien nouveau, chaque droit impliquait un devoir;
et la logique était le plus souvent du côté des princes.
Le prêtre, en prenant dans l'État la place ou d'un fonc-
tionnaire ou d'un noble terrien, s'obligeait à suppor-
ter toutes les charges de sa position.
Il résulta de cette immixtion incessante du clergé
dans les affaires temporelles une telle confusion de la
religion et de la politique, qu'il devint presque impos-
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172 ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ.
sible de discerner dans le cas le plus simple si le prêtre
agissait comme ministre du culte, s'il agissait comme
sujet du prince. Cette confusion s'aggravait tous les
jours, car les ecclésiastiques, tout entiers aux soins de
leurs intérêts temporels, s'éloignaient de plus en
plus de l'esprit de leurs fonctions primitives. Le prêtre
finissait par disparaître presque tout entier derrière
le propriétaire, le seigneur, le fonctionnaire politique
et même le soldat.
On pense bien que les princes en profitaient pour
étendre d'autant plus leur domination sur le clergé.
L'évêque ou l'abbé qui devenait comte d'une ville de-
venait, par cela même, juge et quelquefois général.
En temps de paix, il gouvernait sa province; en temps
de guerre, il la défendait par les armes. Bientôt on vit
des évoques soutenir des sièges en personne, puis
commander des armées en pleine campagne. L usage
en devint si général, que les princes n'hésitèrent plus
à ordonner aux évêques-châtelains de marcher contre
l'ennemi, comme ils en donnaient l'ordre aux comtes
laïques. L'historien Pélegrini rapporte en ce sens un
ban publié, Tan 866, par l'empereur Louis le Germa-
nique pour l'expédition de Bénévent. 11 n'y eut pas
jusqu'à la chaire pontificale qui ne fournit ses hommes
de guerre : quand le pape Jean X forma la ligue contre
les Sarrasins, il se mit lui-même à la tête de l'armée
et ne déposa les armes qu'après l'expulsion de ses en-
nemis.
Au milieu de ce régime où tout acte politique pre-
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ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ. 175
nait un caractère religieux et tout acte religieux un
caractère politique, on comprend de quel intérêt il
était pour les princes d'intervenir dans le choix des
chefs de la religion. Aussi se montrèrent-ils très-ja-
loux des droits que les traités et les usages leur avaient
attribués, et l'élection des évoques était devenue l'af-
faire la plus importante des gouvernements. Il faut
convenir qu'au point de vue du principe admis par le
clergé de l'union du trône et de l'autel, les prétentions
des princes à participer au choix des évoques eussent
été inattaquables, si Ton avait su distinguer, dès l'ori-
gine, l'élection de l'investiture canonique.
Mais l'abus est toujours près du droit. Les princes,
se prévalant des avantages temporels et des privilèges
que le clergé retirait de son alliance avec les pouvoirs
politiques, tendirent toujours à se rendre les maîtres
absolus des Églises.
Cet asservissement du clergé par les princes tempo-
rels était le plus grand malheur qui pût affliger le
monde chrétien. On peut trouver certes à ce régime,
comme à toute chose consacrée par les mœurs de
toute une époque, un côté sérieux et une utilité rela-
tive. Tel évêque a pu rendre la justice avec l'impar-
tialité d'un ministre fidèle et le cœur d'un père de
famille ; tel autre, déposant un moment sa croix pas-
torale pour saisir l'épée, a pu sauver son peuple; mais
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174 ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ.
aucun avantage ne peut compenser les effets désas-
treux que produisit, dans le monde politique et au sein
même de l'Église, cette confusion à jamais déplorable
des choses spirituelles et des choses temporelles.
Toute mission religieuse fut oubliée ou plutôt tour-
née au profit des intérêts temporels, et toute influence
du prêtre mise au service des princes. Aussi vit-on
presque tout à coup se produire une décadence éton-
nante de la religion qui perdait son empire, et, en
particulier, de la papauté qui ne conservait nul pres-
tige sur les peuples.
Il est inutile de retracer ici le désolant tableau de
l'état du monde et de la dégradation du clergé au on-
zième siècle. Tous les historiens contemporains en
ont laissé les plus effrayants récits. L'esprit d'in-
trigue, la simonie et la corruption des mœurs avaient
envahi tout le corps sacerdotal. Dans chaque royaume
les princes trafiquaient ouvertement des dignités ec-
clésiastiques. Pour ne parler que de l'empire, rien
n'égale les désordres et la dépravation qu'étalaient
sans pudeur, dans toutes les églises, les créatures
d'Henri IV.
« 11 donnait, dit Fleury, les évêchés et les abbayes
à celui qui lui offrait le plus d'argent ou qui savait le
mieux flatter ses vices, et, après avoir ainsi vendu un
évêché, si un autre lui en donnait plus ou louait plus
ses crimes, il faisait déposer le premier comme simo-
niaque et ordonnait l'autre à sa place, d'où il arrivait
que plusieurs villes avaient deux évêques à la fois,
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ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ. 175
tous deux indignes *. » De Maistre dit à son tour :
« L'esprit féodal qui dominait alors allait faire de l'É-
glise, en Allemagne et en Italie, un grand fief rele-
vant de l'empereur... L'empereur vendait publique^
ment les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres por-
taient les armes ; un concubinage scandaleux souillait
Tordre sacerdotal; il ne fallait plus qu une mauvaise
tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le ma-
riage des prêtres comme un remède à de plus grands
maux *. »
1 Histoire ecclésiastique. liv. LXI, ch. xxn.
* Du Pape, liv. II, chap. vii, p. 170 et 171. Voici le tableau qu'un
historien moderne fait de cette époque, d'après les documents les
plus authentiques : « Dans l'anarchie engendrée par ces guerres con-
fuses, fastidieuses, interminables, au milieu des calamités et des
crimes de ce siècle de fer, l'Église perd toute sa force morale; elle
devient, comme la société civile, matérielle, violente, sanguinaire.
Plus de constitution générale, plus de conciles, plus d'instruction re-
ligieuse, plus d'ascendant sur les esprits; le clergé oublie ce qui avait
fait sa force, et ne songe qu'à accroître ses domaines; il ne cherche
plus de l'autorité par La foi et les lumières, mais par les armes et
les richesses; il devient tout aristocratique, ne se recrute plus que
dans la noblesse, distribue et reçoit des fiefs, et change la France en
une théocratie militaire. Les prêtres ont l'épée à la main ; ils .pillent
sur les routes, tiennent auberge dans les églises, s'entourent de femmes
perdues; les cathédrales et les monastères sont fortifiés et soutien-
nent des sièges; la force a remplacé partout l'élection, et là où les
fidèles et les moines ont conservé quelque ombre de liberté, la cor*
ruption achète ouvertement les dignités; il n'y a plus à la tête des
évécbés et des abbayes que des barons avides et belliqueux ; plusieurs
sont mariés et transmettent leurs dignités et leurs domaines ecclé-
siastiques à leurs enfants, même en bas âge, ou bien les donnent en
dot à leurs filles et en douaire à leurs femmes; l'hérésie va s'emparer
de la société ecclésiastique comme de la société civile (V. Voigt.) ;
l'avenir de l'Église semble perdu, car la seule puissance qui puisse
la ramener dans la voie évangélique, celle qui, dans les temps les plus
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176 ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ.
Ainsi, celte position temporelle, conséquence des
fameuses donations, qui devait armer le clergé d'une
force nouvelle, l'entourer de considération, rehausser
Péclat du culte, ces richesses destinées au soulage-
ment des pauvres, cette influence politique acceptée,
à l'origine, comme moyen de protéger les faibles et
de relever tous les déshérités de la terre, tout cela
n'a servi qu'à rabaisser la sainte religion du Christ au
niveau d'une œuvre humaine, instrument de fortune
pour le clergé, instrument de domination pour les
souverains, objet de dérision et de scandale pour les
uns et les autres.
XI
Que devenait alors la mission civilisatrice de l'É-
glise? C'était donc en pure perte que s'était accompli
le sacrifice de l'Italie?
L'Italie, nous l'avons vu, n'a pu être une nation,
parce qu'elle ne pouvait avoir un centre national.
Rome, sa capitale naturelle, appelée temporairement
à une autre mission, lui fait défaut. Tout entière
consacrée à la création de l'unité morale dans le
monde, la ville éternelle ne peut être un centre poli-
tique; l'Église l'enlève à l'Italie. Et voilà que cette
puissance morale, à laquelle Rome a sacrifié l'Italie,
mauvais, Savait pas pris part à la corruption du clergé, la papauté
est elle-même dégoûtante de sang et de débauches; elle ne songe plus
à la suprématie spirituelle du monde; c'est une seigneurie féodale
qui veut être maîtresse de Rome. » — Théoph. la Vallée, t. I, p. 258.
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ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ. 177
au lieu de rendre ce sacrifice fécond, en poursuivant
son œuvre civilisatrice, ne s'occupe plus que de mi-
sérables intérêts temporels I
Le clergé oubliant sa mission, l'Église asservie aux
princes de la terre, la simonie et l'incontinence enva-
hissant tout le corps sacerdotal, telle est la consé-
quence rapide et inévitable des libéralités des princes
envers le clergé ; et les neuvième, dixième et onzième
siècles sont les plus tristes, les plus barbares de l'his-
toire de l'Église et du monde.
Il ne pouvait manquer de s'opérer une réaction.
L'excès du mal la rendait inévitable. Les bons prêtres
étaient désolés, mais impuissants. Il se trouva parmi
eux un moine qui sembla résumer en lui toutes les
douleurs, toutes les indignations de l'Église , et qui
conçut le hardi projet d'opérer une réforme radicale,
en attaquant tout à la fois les vices du corps sacerdo-
tal et la domination corruptrice des princes. Chez ce
prêtre, qui donna son nom à son siècle, un caractère
indomptable et une activité prodigieuse étaient au
service d'une haute et vaste intelligence; mais, plutôt
fait pour comprendre la vie des sociétés à la manière
des despotes, qui veulent que tout se meuve sous
l'impulsion dune volonté unique, qu'à la manière des
apôtres, qui savent que, par le Christ, la liberté est
entrée dans le monde, il ne sut qu'imprimer un mou-
vement violent aux événements de son époque , au
lieu de laisser aux générations à venir une œuvre vrai-
ment chrétienne et féconde.
i. ri
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178 ASSERVISSEMENT DU CLERGÉ.
Génie austère, impétueux, opiniâtre, le moine Hil-
debrand, dévoré d'un saint zèle, eut l'audace d'enga-
ger une lutte héroïque contre toutes les mauvaises
passions de son temps. 11 les poursuivit sans relâche,
dans le temple, dans la solitude du cloître, sur le siège
épiscopal, derrière les forteresses féodales, sur le
trône impérial ; et il déploya, dans cette entreprise,
de merveilleuses facultés et une énergie extraordi-
naire. Son but était digne de tous les efforts de ce
grand esprit : l'affranchissement de l'Église et la ré-
génération du sacerdoce.
Plût à Dieu qu'il eût compris ce but dans la simpli-
cité et la mesure qui sont le cachet et la condition des
choses destinées, non à la glorification d'une caste,
ihais au bonheur de l'humanité tout entière! En dé-
passant ce but, il créa des embarras nouveaux, et se
fit le promoteur d'un système qui a été le malheur de
l'Église et du monde.
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CHAPITRE IX
GRÉGOIRE VII ET LE RÉGIME THÉOCR.VTIQUE
1
Grégoire VII aurait bien mérité de l'Église cl de la
civilisation si son entreprise se fût bornée, d'une
part, à réformer les mœurs du clergé, et, de l'autre,
à soustraire les Églises à la domination des puis-
sances laïques.
Assurément, au point où en étaient les choses, la
grande réforme rêvée par Grégoire VII rie pouvait s'ac-
complir sans soulever des tempêtes; ce n'était pas
sans d'horribles déchirements que cette société si pro-
fondément viciée sentirait une main courageuse péné-
trer dans ses plaies, afin d'attaquer le mal jusque dans
sa racine. Ces prélats simoniaques, ces abbés gorgés
de richesses) ces monarques sans frein et sans pu-
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180 GRÉGOIRE VII.
deur, devaient remplir le monde de leurs clameurs
et opposer une résistance violenle et opiniâtre.
Cependant le droit du saint-siége était si évident,
Tintérêt de l'Église si manifeste, et la partie fidèle du
clergé désirait si ardemment qu'un prompt remède
mit fin à ses souffrances, qu'une volonté puissante fût
parvenue à dominer la situation, si elle eût su se te-
nir dans une mesure équitable. Sous une main aussi
prudente que ferme, la querelle des investitures, au
lieu de mettre l'Europe en feu pendant un demi-siè-
cle, se serait peut-être terminée, sinon à l'amiable,
du moins sur un autre terrain que les champs de ba-
taille et avec d'autres armes que l'épée ; sans verser
des flots de sang, on aurait résolu le problème,
comme il le fut plus tard, en 1122, par le fameux
traité de Worms entre le pape Calixte II et l'empereur
HenriV.
Ce concordat, si l'on se reporte à cette époque d'i-
gnorance où tout était confondu, fit une juste part
au pape et à César dans la nomination des évoques,
le prince conservant le droit de donner l'investiture
temporelle, celle des biens et titres séculiers, le pape
se réservant l'investiture spirituelle, c'est-à-dire le
droit de conférer les titres ecclésiastiques.
Si, pour arrivera une solution aussi simple, on eut à
traverser une pareille crise elà surmonter d'aussi grands
obstacles, cela ne tient pas aux difficultés mômes de
la question, mais à l'intérêt qu'avait chaque puissance
rivale à maintenir une confusion qui favorisait son
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LE RÉGIME THÊOCRÀTIQUE. 481
esprit d'envahissement et de domination. Malgré les
prétentions exorbitantes de la puissance laïque, nous
ne doutons pas que la fermeté des papes, si elle se
fût renfermée dans de sages limites, n'eût triomphé
des résistances des Empereurs.
Mais l'ambition de Grégoire YII allait bien au delà
de ce but légitime. Il ne répudiait aucune des libéra-
lités faites aux Églises ; il voulait que les papes et les
évoques restassent en possession de leurs propriétés
et privilèges féodaux, tout en refusant à l'Empereur et
aux autres princes certains droits régaliens qu'ils
avaient naturellement sur ces feudataires comme sur
les feudataires laïques. Ce n'étaient pas les clauses in-
sérées plus tard dans le traité de Worms qui pouvaient
le satisfaire. 11 n'entendait pas que les faveurs tempo-
relles impliquassent entre les deux pouvoirs une al-
liance dans laquelle les droits de chacun seraient res-
pectés. 11 voulait la domination de l'Église sur l'État,
comme l'âme domine le corps. Il s'indigne contre
ceux qui veulent mettre la dignité royale au-dessus
de l'épiscopale. « On en peut voir, dit-il, la différence
par l'origine de l'une et de l'autre. Celle-là a été in-
ventée par l'orgueil humain, celle-ci instituée par la
bonté divine. »
Grégoire VII osa donc affirmer comme un droit dé-
coulant de sa souveraineté spirituelle, cette omnipo-
tence que quelques-uns de ses prédécesseurs n'avaient
exercée qu'en vertu d'une concession des princes et
des peuples. Il dit formellement, dans une lettre du
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182 GRÉGOIRE Vil.
25 août 1076 : « Si le saint-siége a reçu de Dieu le
pouvoir de juger les choses spirituelles, pourquoi ne
jugera-t-il pas aussi les temporelles? » Aussi prétend-
il avoir le droit , non-seulement d'excommunier les
princes comme les simples fidèles, ce qui est hors
de contestation, mais encore de les priver de leur
dignité.
C'est la première fois que Ton voit formulée dogma-
tiquement « cette doctrine inouïe jusqu'alors que le
pape eût le droit de déposer les souverains l. »
II
Grégoire VII cite à l'appui de sa doctrine une pré-
tendue lettre de saint Clément à saint Jacques; il in-
voque l'exemple du pape Zacharie, qui aurait, suivant
lui, déposé le roi de France et déchargé tous les
Français de leur serment de fidélité envers lui ; il s'au-
torise de l'opinion de saint Grégoire, exposée dans
des actes de concession de privilèges à quelques
Églises; enfin il rappelle la fermeté mémorable de
saint Ambroise, qui, non content d'excommunier
l'empereur Théodose, lui défendit encore de demeurer
à la place des prêtres dans l'Église \
1 Fleury, Histoire ecclésiastique, liv. LXII, ch. xxxii.
* Cette prétendue lettre de saint Clément est considérée comme apo-
cryphe. D'ailleurs, ainsi que le fait remarquer Fleury, elle ne parle
que de l'excommunication, « Or, dit cet écrivain, la question n'était
pas si les rois pouvaient être excommuniés, mais si l'excommunication
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LE RÉGIME THÉOCRÀTIQUE. 183
Ces paroles de l'altier pontife n'étaient pas une vaine
menace. Elles avaient été précédées d'un acte écla-
tant. Le pape, dans un concile tenu à Rome, avait
excommunié et déposé l'Empereur. Celle sentence, la
première qui ait été prononcée contre un souverain,
déliait les chrétiens de leur serment de fidélité envers
Henri IV, et défense était faite à toute personne de le
servir comme roi. « L'Empire, dit l'historien très-ca-
tholique Othon, fut d'autant plus indigné de cette nou*
veauté, que jamais auparavant il n'avait vu une pa-
reille sentence publiée contre un empereur romain. »
Des écrivains ultramontains ont cru suffisamment
expliquer ces rigueurs par la conduite scandaleuse de
l'Empereur, et ils ont dit que Grégoire VII n'avait
frappé ce monarque que pour le punir de ses empié-
tements, devenus systématiques,* sur les droits ecclé-
siastiques du saint-siége et des évéques.
Quelque fondés que fussent les griefs de la cour ro-
maine contre ce prince, et les actes incriminés fussent-
ils, par leur nature, de ceux qui appartiennent à la
juridiction de la puissance religieuse, rien ne donnait
les privait de leur puissance temporelle. Quant aux exemples, le pape
Zacharie ne déposa point le roi Cliildéric; mais il fut seulement con-
sulté par les Français, qui voulaient le déposer ; et ce prince n'était
ni excommunié ni criminel, mais seulement méprisé pour son inca-
pacité. Le privilège de saint Grégoire est celui de l'hôpital d'Autun,
où quelques uns croient que cette clause de privation des dignités
temporelles a été ajoutée; d'autres la regardent comme une malédic-"
ton et une menace. Quant à l'empereur Théodose, saint Ambroise ne
prétendit jamais lui rien ôter de la puissance temporelle. » — Fleury
Histoire ecclésiastique, liv. LX1I, ch. xxxu.
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184 GRÉGOIRE Vil.
au pape un droit quelconque sur la fonction tempo-
relle du coupable. Il pouvait lui infliger, comme au
plus simple chrétien, des peines canoniques, l'exclure
de la société des fidèles ; mais le frapper dans sa di-
gnité politique, le suspendre ou le déposer, c'était
une usurpation que rien au monde n'autorisait.
En vain allègue-t-on, pour donner un fondement à
cette puissance temporelle des papes, que l'assenti-
ment des peuples avait fini par constituer en leur
faveur un droit public européen. On a singulièrement
abusé de cet argument, qui n'a de valeur que dans le
sens d'un protectorat moral et tout paternel de la pa-
pauté envers les peuples, dans le sens d'un haut arbi-
trage, s' exerçant suivant les convenances des parties
et l'adhésion persistante de l'opinion publique, mais
qui est faux dans le sens d'une abdication qu'auraient
faite les princes et les peuples de leurs droits temporels
entre les mains des souverains pontifes.
Jamais le monde chrétien, même aux époques où il
était plongé dans la plus profonde ignorance, n'a en-
tendu créer ce monstrueux système qui fait de toutes
les sociétés humaines un seul troupeau, et de l'autorité
pontificale une autorité unique, absorbant en elle tous
les pouvoirs, toutes les fonctions, ce régime où toute
liberté, toute volonté s'effacent devant la volonté
du prêtre, où toute force vivante et active ne peut se
mouvoir que sous son impulsion, où les chefs des
nations, à un signe du souverain pontife, doivent dé-
poser leur sceptre, où l'interdit jeté sur un peuple
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 185
suspend à l'instant toute industrie, tout commerce,
toute vie publique, un régime enfin où la parole d'un
seul homme tient l'univers muet et esclave, et gou-
verne par la terreur.
Si le monde chrétien eût vu apparaître ce système,
dépouillé de tout artifice, tel qu'il est en lui-même,
avec ses conséquences logiques, tel que l'ont rêvé les
papes théocrates, il eût reculé d'épouvante, et, plutôt
que de s'exposer aux dangers si graves que des mal-
entendus et des confusions perfides pourraient faire
naitre, il eût renoncé à tout jamais même aux plus
grands avantages de la tutelle bienveillante des pon-
tifes. Tant que les papes, dans leurs interventions,
conservèrent l'attitude de médiateurs et de concilia-
teurs librement acceptés par les sociétés temporelles,
ils furent, dans la plus haute acception, les arbitres de
l'Europe. Dès qu'ils voulurent parler en maîtres et
disposer des couronnes, la conscience publique se sou-
leva. On le vit bien à la première tentative de Gré-
goire VII. A ses foudres, ses adversaires répondirent
par des anathèmes, et l'Empire, divisé en deux camps,
devint un immense champ de bataille.
III
Nous n'avons pas à nous occuper des intentions de
Grégoire VII et des papes qui ont adopté sa politique.
Dieu seul est juge des intentions; l'histoire ne juge
que les actes. Or ses actes, dans l'idée générale qui
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180 GRÉGOIRE VII.
les inspire et dans le but qu'ils révèlent, sont ceux
d'un despote. Hildebrand, posant les assises de sa
vaste unité théocratique, n'est plus un chef religieux
constituant la libre société des âmes; c'est l'esprit de
domination fait homme, c'est le génie de la conquête
élevé à des proportions incommensurables.
Qu'on se figure un Alexandre ou un César com-
mençant par se dépouiller de toute grandeur hu-
maine dans l'humilité et la pauvreté du cloître, puis
se redressant, le front ceint de la tiare, et disant au
monde agenouillé : En moi, ce n'est plus l'homme
qui vous parle; je suis le représentant de Dieu sur la
terre; en son nom je commande à l'univers, les na-
tions m'appartiennent, les rois sont mes serviteurs et
les peuples mes tributaires; comme toute conscience
relève de ma souveraine sagesse, toute société d'êtres
raisonnables doit s'inspirer de ma pensée...
L'idéal de l'ambition humaine se couvrant de la
majesté divine, voilà la papauté telle que la voulait
faire Hildebrand.
L'intention ne peut excuser ces aberrations, qui
viennent d'un zèle bien aveugle, si elles ne sont pas
le délire de l'orgueil.
Et nous sommes loin d'avoir rien exagéré. Gré-
goire VII, pendant les douze années de son pontificat,
profita de toutes les occasions, et au besoin il sut en
faire naître, pour affirmer les prétendus droits poli-
tiques du saint-siége sur tous les pays de l'Europe.
Plus discret vis-à-vis des monarques puissants, plus
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 187
haulain vis-à-vis des petits princes, au fond poursui-
vant avec une persévérance inouïe le môme système
d'envahissement à l'égard des uns et des autres, il
épuisa, pour atteindre son but, toutes les ruses diplo-
matiques et tous les moyens de violence.
Naturellement ses prétentions sur le temporel des
États prirent le caractère de toutes les choses de cette
époque. La féodalité étant la forme universelle de ces
sociétés, les droits politiques revendiqués par les
papes durent être des droits féodaux. Quand donc il
fut impossible au saint-siége de prétendre au gouver-
nement direct d une nation, comme il le fit pour les
provinces romaines, il se contentait d'un droit de su-
zeraineté. Les papes, et Grégoire VU en particulier,
n'hésitèrent pas à supposer des titres imaginaires,
quand les titres réels leur manquaient, pour imposer
à un prince le serment de fidélité.
Ainsi Grégoire prétend s'inféoder l'Espagne, sous
prétexte que ce royaume est une propriété de saint
Pierre. Puis, dans les termes les plus impérieux, il
rappelle au roi de Hongrie qu'il est le vassal du saint-
siége, par la raison « que le roi Etienne avait remis
tous les droits et toute la puissance de son Église à
saint Pierre. » 11 manifeste les mêmes prétentions sur
le royaume d'Angleterre, tout en faisant entendre un
langage plus modéré à Guillaume le Conquérant.
Lorsqu'il ne se sent pas assez fort pour parler en su-
zerain, il a recours aux foudres spirituelles; et comme
ses sentences purement religieuses sont suivies d'ef-
DigitizedbyVjOOQlC ^
488 GRÉGOIRE VII.
fets temporels, il marche toujours ainsi 5 son but :
l'asservissement de tous les royaumes. S'il menace
d'excommunication le roi de France Philippe 1er, il a
soin d'avertir les évéques et les comtes du royaume
que, si le roi persévère dans sa mauvaise conduite,
il le séparera de la communion de l'Église, « lui et
quiconque lui rendra l'honneur et l'obéissance comme
à un roi. l »
L'excommunication, on le voit, équivaut à la dépo-
sition, et l'on sait que Grégoire ne fut pas avare de ce
moyen. Ses foudres retentissent d'un bout du monde
à l'autre; il excommunie l'empereur de Constantinople
Nicéphore Botoniate, comme il a excommunié Philippe
de France.
Quant aux petits princes et seigneurs, il se croyait
dispensé envers eux de tout argument sérieux, même
de tout prétexte. Il commande, et c'est assez. Il dis-
tribue à son gré les couronnes, dépose l'un, investit
l'autre; partout il fait acte d'omnipotence et asseoit les
fondements de sa monarchie universelle.
Voyez avec quelle souveraine aisance il offre au roi
de Danemark, Suénon, une province voisine des États
romains; il lui dit dans une lettre, comme en fosU
scripttm : « Au reste, il y a près de nous une pro-
vince très-riche, occupée par de lâches hérétiques, où
nous désirerions qu'un de vos fils vint s'établir, pour
en être le prince et le défenseur de la religion; s'il est
1 Fleury, liv. LXII. ch. xvi.
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LE RÉGIME THÊOCRATIQUE. 189
vrai, comme nous a dit un évéque de voire pays, que
yous avez dessein de l'envoyer avec quelques Iroupes
choisies au service de la cour apostolique *. »
Son ton est le même quand il menace, en Sardai-
gne, Orzoc de Cagliari, de lui enlever ses terres pour
les donner à d'autres, s'il ne paye exactement le tribut
qu'il doit au saint-siége. Il est le même quand, éten-
dant ses prétentions jusqu'en Russie, Grégoire écrit
sans autre préambule au roi Démétrius : « Votre fils,
visitant le tombeau des apôtres, est venu à nous, et
nous a déclaré qu'il voulait recevoir ce royaume de
nos mains, comme un don de saint Pierre, en lui
prêtant serment de fidélité, nous assurant que vous
approuveriez cette demande. Et comme elle nous a
paru juste, nous la lui avons accordée, et nous lui
avons donné votre royaume de la part de saint
Pierre. »
Les prétentions de Grégoire VII, sa correspondance v
en fait foi, s'étendaient donc sur tous les États; et,
comme le fait très-judicieusement remarquer l'abbé
Fleury, ce pape « n'était pas seulement persuadé en
général que, suivant le bon ordre, la puissance tem-
porelle devait être soumise à la spirituelle; il croyait
encore avoir des titres particuliers pour assujettir tous
les royaumes de l'Europe. »
1 Fleury, liv. LXII, cli. six.
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190 GREGOIRE VU.
IV
Ce serait en vain qu'on essayerait d'infirmer 1 avis
de Téminent écrivain. Il ne s'agit pas ici d une opi-
nion doctrinale exposée par le théologien gallican,
mais d'un jugement impartial tiré d'un ensemble de
faits incontestables. C'est, les pièces authentiques en
main, d'après les documents officiels de l'époque et
particulièrement la correspondance d'Hildebrand, que
le savant auteur de Y Histoire ecclésiastique montre ce
pape mettant en œuvre toutes les subtilités et tous les
sophismes pour se ménager des droits temporels sur
tous les États.
11 a bien le droit de dire, après avoir onuméré les
tentatives faites dans ce but et les incroyables raisons
invoquées pour leur donner un fondement: «Ces
exemples suffisent pour montrer l'idée qu'avait Gré-
goire VII de l'autorité du saint-siége, et qu'il voulait
persuader à tout le monde que toutes les puissances
temporelles dépendaient de la puissance spirituelle du
pape» »
En d'autres termes, pour se servir de la langue
juridique de Tépoque5 Grégoire VII voulait faire du
monde un immense et unique empire, dans lequel
chaque État serait un /te/* du saint-siége.
Qu'y a-t-tl de commun, nous le demandons, entre
cette monstrueuse conception de quelques papes am=
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 191
bilieux et fanatiques et cette tutelle paternelle exercée
un moment par les souverains pontifes, selon le vœu
des peuples? Il a fallu bien des préjugés et bien des
illusions pour qu'on ait pu confondre les deux choses.
Nous avons déjà dit, et nous ne saurions assez ré-
péter que nous ne contestions pas les services que
rendirent les papes, dans ces temps barbares, par
leur haut patronage sur les rois et sur les peuples.
Même des écrivains protestants en ont fait l'aveu :
a Dans le moyen âge, dit Frédéric Ancillon, où il
n'y avait pas d'ordre social, elle seule (la papauté)
sauva peut-être l'Europe d'une entière barbarie. Elle
créa des rapports entre les nations les plus éloignées;
elle fut un cenlre commun, un point de ralliement
pour les États chrétiens... Ce fut un tribunal suprême,
élevé au milieu de l'anarchie universelle, et dont les
arrêls furent quelquefois aussi respectables que res-
pectés ; elle prévint et arrêta le despotisme des Empe-
reurs, remplaça le défaut d'équilibre, et diminua les
inconvénients du régime féodal1. » M. Coquerel re-
connaît à son tour que ce pouvoir extraordinaire des
papes empêchait le despotisme de devenir atroce.
« Dans ces temps de ténèbres, dit-il, nous ne voyons
aucun exemple de tyrannie comparable à celle de Do-
milicn à Rome. Un Tibère était impossible; Rome
l'eût écrasé. Les grands despotismes arrivent quand
les rois se persuadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux;
1 Tableau dés révolutionsdu système politique de l'Europe, édit. in-8
(te 1823, t. î, p. 115 et 136.
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192 GRÉGOIRE VII.
c'est alors que l'ivresse d'un pouvoir illimité enfante
les plus atroces forfaits *. »
Oui, cette tutelle temporaire, née de la confiance
des peuples, a eu sa raison d'être. Mais nous soutenons
que, dès qu'elle a été érigée en système théocratique,
et revendiquée comme un droit découlant de la mis-
sion même de la papauté, elle a enraciné dans le
monde une politique barbare, antichrétienne, en per-
pétuant chez tous les peuples une confusion entre la
religion et la politique, d'où sont résultés et subsis-
tent encore les malentendus les plus funestes.
Admirez comme tout s'enchaîne, dans le bien
comme dans le mal ; dans le bien, par la vertu même
des principes d'éternelle justice, qui ne produisent
que des œuvres harmoniques ; dans le mal, par la loi
providentielle de la sanction, qui, pour l'avertissement
de l'humanité, tire les conséquences fatales de toule
violation que commet une créature libre des lois
saintes de sa destinée^ Quand l'homme, par un libre
effort de sa volonté, s'associe aux desseins de Dieu sur
le monde, il édifie pour les siècles, il lègue aux gé-
nérations successives une source intarissable de pros-
pérités. Quand l'homme ne s'empare de l'idée divine
que pour la faire tourner, par une déviation sacrilège,
au profit de son orgueil, de sa cupidité et de son ava-
rice, il prépare des désordres d'autant plus graves
que l'idée divine, ainsi détournée de son but, avait
* Essai sur l'histoire du christ ianismr. *
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 195
en elle-même une plus haule et plus universelle portée.
Car c'est la perfection de la justice qu'elle ait deux
faces opposées qui se complètent et se contrôlent
Tune l'autre, Tune sereine et souriante, l'autre sé-
vère et redoutable, toutes deux également impertur-
bables, laissant les lois de la logique suivre leur cours.
C'est pourquoi il est dans l'ordre qu'un principe quel-
conque, entre des mains déloyales et perverses, ait,
comme instrument malfaisant, la même puissance
qu'il aurait eue pour le bien.
Il ne faut donc pas s'étonner si cette grande et su-
blime idée de l'unité religieuse autour de la chaire
apostolique, qui eut une influence si salutaire et si
décisive sur les commencements du monde moderne,
devint un principe désastreux quand les papes et tout
le clergé en firent un moyen de domination maté-
rielle; il ne faut pas s'étonner si la tutelle des pon-
tifes devint une force paralysante, si le prêtre trans-
formé en agent politique, perdit entièrement de vue
le côté divin de sa mission, et si le résultat définitif
de ce système fut d'enrayer partout le mouvement de
la civilisation.
Et qu'avait-il fallu pour pervertir ainsi l'esprit du
clergé, pour jeter dans le monde chrétien des idées
tellement fausses sur le rôle social des évoques et du
chef de l'Église, que, lorsqu'il se trouva un pape qui
voulut opérer une grande reforme, il comprit si peu
les vraies causes du mal, qu'au lieu de les fair^ ces-
ser, il les perpétua en les systématisant?
i. 13
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194 GRÉGOIRE VII.
Pour produire celte décadence religieuse et sociale,
il avait suffi d'une chose; cette chose fatale, nous
l'avons signalée : ce furent les libéralités des princes
envers le clergé et surtout envers la cour romaine.
Quand s'accomplit le fameux pacte de Charlemagne,
point de départ de la puissance temporelle du saint*
siège, on était loin de prévoir les conséquences fu-
nestes qui en devaient sortir pour l'Église et pour les
nations. Cette alliance entre le trône et l'autel, desti-
née à pacifier le monde, avait abouti à la guerre sans
issue du sacerdoce et de l'empire; ce royaume ponti-
fical, qui devait assurer l'indépendance du chef de
l'Église, avait chaque jour abaissé et entravé la puis-
sance des papes, en entretenant leur ambition et leur
créant des intérêts temporels dans toute l'Europe.
Mais ce fut surtout la malheureuse Italie qui eut à
souffrir du faux système dans lequel s'était engagée
la papauté. Les autres peuples, quelque absorbante
que fût la politique de la cour romaine, ne purent
être soustraits entièrement au mouvement national
qui tendait à les constituer dans leur pleine indépein
dance. L'Italie, au contraire, portait en elle l'obstacle
éternel à son unification ; par un singulier concours
de circonstances, l'étranger était doublement dans
son sein : par le pape qui la privait à tout jamais de
son centre national; par l'empereur d'Allemagne.
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LE RÉGIME TIIÉOCRATIQUE. 195
chef de l'empire romain, si malencontreusement re-
constitué.
La mission de Rome chrétienne étant d'être le cen-
tre de l'unité spirituelle du monde, on comprend que
cette mission ait pu nécessiter pour un temps le sa-
crifice de l'Italie. Mais, assurément , le résultat de
cette situation exceptionnelle ne devait pas être la
reconstitution de l'ancien empire des Césars, pas plus
au profit d'un prince franc ou d'un prince allemand,
qu'au profit du chef de l'Église. Le sacrifice de l'Ita-
lie, au lieu de servir au progrés de la civilisation,
servant à recommencer l'œuvre païenne, c'était la
plus monstrueuse inconséquence.
Or tel était, par rapport à l'Italie, l'effet déplorable
des fameuses donations. En échange de ces largesses,
Charlemagne et ses successeurs, puis les empereurs
allemands, prétendirent affermir leurs droits sur
Rome et sur l'Italie. Et les papes, au lieu de se faire
jamais, comme on l'a cru, les représentants de l'Ita-
lie et les instruments de sa délivrance, ne luttèrent
contre les empereurs que pour établir leur prépondé-
rance dans le partage de la domination universelle»
Quand Grégoire VII surgit sur la scène du monde,
le moment était venu pour la papauté de jouer un
rôle admirable. Si elle n'avait été aveuglée par ses
prétentions temporelles, elle eût fait la lumière dans
ce chaos des sociétés du moyen âge et aurait ouvert
l'èrç vraiment chrétienne de la liberté. En même
temps qu'elle eût affranchi l'Église du joug des puis-
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19G GRÉGOIRE VII. '
sances laïques, elle eût délivré les peuples nouveaux
de l'illusion de l'empire romain. En répudiant ses
alliances délétères, elle eût repris sa place à lai tête du
mouvement de la civilisation ; en abdiquant sa misé-
rable royauté temporelle, elle eût laissé Rome accom-
plir son œuvre nationale, sans cesser d'être le centre
de l'unité religieuse. Ainsi, la cour pontificale, à la
place de cette motte de terre, base si fragile et battue
par tous les vents, aurait conquis un fondement in-
destructible dans le cœur de tous les Italiens.
Les peuples d'Italie avaient l'instinct que la pa-
pauté, si elle avait compris sa mission véritable, de-
vait être l'instrument providentiel de leur délivrance.
Quand ils voulaient faire effort pour secouer le joug de
l'empereur, c'était vers le pape qu'ils tournaient leurs
regards, vers le représentant de la civilisation mo-
derne, de la démocratie, contre le représentant du
vieux monde. Le pape, en répondant à cette con-
fiance, n'eût fait qu'acquitter la dette de la chrétienté
envers l'Italie, pour le sacrifice qu'elle avait fait de
sa nationalité à la civilisation, pendant les grandes
épreuves de l'Église dans la période barbare.
Pour jouer ce rôle, il eût fallu que la papauté fût
désintéressée dans le domaine de la politique. Petits
souverains d'une province, toujours en guerre avec
leurs voisins, contenant avec peine leurs propres su-
jets, les papes ne pouvaient se mesurer avec celui qui
disposait des forces de tout l'empire. La papauté spiri-
tuelle seule aurait pu lutter contre l'Empereur, au
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 497
nom du droit. Rome aurait senti que sa grandeur,
dans Tordre nouveau, était de servir d'asile au repré-
sentant de l'unité morale. Cette royauté universelle
lui eût semblé bien au-dessus de la domination maté-
rielle. Elle eût donc, sans regret, répudié à tout ja-
mais l'illusion de l'empire comme une idée païenne
qui avait fait son temps; et, tout en faisant, de ses
vénérations, un rempart inviolable au chef de l'Église,
elle serait devenue le centre de la nation italienne.
Cette grande révolution se serait ainsi accomplie
sans danger pour l'indépendance du saint-siége et
pour l'unité religieuse.
Vf
La question est si importante, le moment si solen-
nel, et le choix que va faire la papauté entre les deux
voies ouvertes devant elle aura des conséquences si
graves et si décisives, que la philosophie de l'histoire
ne saurait assez peser ses jugements. Tout en écartant
des détails qui ne trouveraient point place dans notre
cadre, nous devons tâcher de mettre en relief les
points culminants qui sont comme les phares de cha-
que période historique.
Quel était l'état de l'Europe à l'époque où Gré-
goire VII entreprit sa réforme, où ce pape et ses suc-
cesseurs tentèrent de réaliser dans toute sa rigueur le
régime théocratique?
Certes, le monde était encore barbare, les nations
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19-8 GRÉGOIRE YII.
soumises au règne de la force; la dissolution sociale
s'était compliquée de l'invasion de hordes innombra-
bles, et l'anachronisme de l'empire, ressuscité par
. Charlemagne, n'avait pas peu contribué à augmenter
la confusion.
Mais le fait capital, le fait caractéristique de cette
époque, c'est que la période des invasions barbares
était close. L'Occident était en possession définitive
des éléments divers qui devaient servir à la formation
des sociétés modernes. Et le travail d'assimilation
d'où devaient sortir les nationalités était commencé *.
Un second fait non moins essentiel qui caractérise
cette époque, c'est qu'en même temps que le monde
était en possession définitive des éléments de race qui
devaient servir aux constitutions nationales, il était en
possession définitive des principes religieux et moraux
qui devaient être la base et le ciment des sociétés mo-
dernes. Le paganisme était vaincu, au moins en prin-
cipe. Les hordes barbares envahissantes s'étaient con-
verties au christianisme, et celles qui étaient restées
dans l'unité orthodoxe de l'Église avaient seules pris
racine sur le sol de l'Europe désormais chrétien.
La plupart des historiens qui ont voulu remonter
aux origines du monde moderne, reconnaissent que
l'unité catholique fut l'instrument le plus puissantau
service de la civilisation1, et que tout ce qui tendait à
1 « Les Barbares aspiraient à la civilisation, tout en en étant inca-
pables; que dis-jel tout en la détestant dès que sa loi se faisait sen-
tir. » — Histoire de la civilisation en Europe, par M. Guizot, p. 79.
2 « Jamais société n'a fait, pour agir autour d'elle et s'assimiler le
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 4W
dissoudre cette unité était un pas rétrograde. Il lie faut
donc pas s'étonner que les peuples barbares qui
avaient adopté l'hérésie au début aient eu peu d'in-
fluence réelle sur le monde , et que partout, à me-
sure que le progrès de la civilisation s'opérait, ils
aient été supplantés par les peuples orthodoxes.
a La double famille des Golhs, dit un écrivain mo-
derne, commandait à tout l'Occident (à la fin du quin-
zième siècle), et menaçait de succéder à la puissance
romaine; mais, malgré sa grandeur politique et son
goût pour la civilisation, il y avait en elle le vice qui
ruina son avenir : elle était arienne, donc ennemie de
l'unité, vouée au rétablissement du passé, antipa-
thique aux peuples vaincus. »
Avant le dixième siècle, la France, l'Angleterre,
l'Allemagne, l'Italie, étaient occupées par des peuples
orthodoxes. Le monde nouveau avait refoulé les hordes
ariennes. Le principe d'unité était sauvé, et, par lui,
la civilisation.
A l'apparition de Grégoire VII, deux grands faits
étaient donc consommés : 1° le monde chrétien en
avait fini avec les invasions barbares; 2° l'unité spi-
rituelle avait vaincu l'hérésie. Ce double fait com-
mandait à la papauté un rôle tout nouveau.
L'unité religieuse étant sauvée, et, par là, le prin-
monde extérieur, de tels efforts que l'Église chrétienne du cinquième
au dixième siècle. Quand nous étudierons en particulier son histoire,
nous verrons tout ce qu'elle a tenté. Elle a en quelque sorte attaqué
la barbarie par tous les bouts. » — Guizot, Histoire de la civilisation
en Europe, p. 80.
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300 GRÉGOIRE VII.
cipe de la civilisation chrétienne, le clergé n'avait
plus aucune raison pour sacrifier l'Italie à ce grand
intérêt de l'unité spirituelle. A ce moment où allait
commencer, dans toute l'Europe, le travail d'enfante-
ment des nationalités sur cette base commune, il n'é-
tait plus à craindre que les vieilles doctrines du paga-
nisme reprissent le dessus chez aucun de ces peuples
renouvelés. La conquête du christianisme est si bien
définitive, qu'en supposant même que plus tard des
schismes détachent des nations entières de la grande
unité catholique, ce sera sans danger pour les prin-
cipes fondamentaux de la civilisation chrétienne.
VII
Assurément, à bien des points de vue, ces déchire-
ments religieux furent de véritables désastres, et les
luttes acharnées que se livrèrent entre eux les peu-
ples, au nom du Christ, furent un malheur immense.
Mais examinez de près la législation et les mœurs de
chacun de ces peuples, vous trouverez un fond de civi-
lisation identique. Quand le temps, les épreuves de
toute nature, les révolutions, auront fait la lumière
dans ces ténèbres et dégagé les éléments communs à
ces peuples si longte.nps en guerre; quand le com-
merce, l'industrie, la science auront multiplié entre
eux à l'infini et facilité les relations, ils seront tous
surpris, hérétiques et orthodoxes, de se sentir frères;
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 201
ils comprendront qu'ils sont les membres divers d'une
même famille, de la famille chrétienne.
Et voyez ce qui se passe aujourd'hui : au-dessous
des formes variées de gouvernement, qui semblent
accuser des oppositions profondes entre les nations,
chez toutes, n'est-ce pas au nom des mêmes prin-
cipes de liberté, d'égalité, de dignité humaine, de
justice distributive, de morale chrétienne, de frater-
nité évangélique, que tous les progrès s'accomplis-
sent? En Angleterre comme en Espagne, en France
comme en Italie et chez tous les peuples de rAllema-
gne, que voyez-vous autre chose que le même mouve-
ment qui s'appelle en France la révolution de 89, et
qui n'est que le christianisme tendant à se réaliser
pleinement dans les sociétés.
On oublie trop aujourd'hui que c'est à l'Église, et
particulièrement à la papauté, qu'est dû ce grand bien-
fait qui a permis aux sociétés européennes de se déve*
lopper désormais, si nous pouvons ainsi parler, dans
une atmosphère toute chrétienne, sans avoir à crain-
dre de trop grandes déviations. Grâce à ce premier
travail d'unification, les scissions regrettables qui se
sont produites plus tard, soit par les réactions que
provoquait la fausse politique du clergé lui-même,
soit par la pente naturelle de l'esprit humain toujours
en quête de nouveautés, ces scissions n'ont pu avoir les
conséquences graves et décisives qu'elles auraient eues
à l'origine.
Quoi qu'il en soit, quand s'est ouverte cette seconde
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202 GRÉGOIRE Vil
période où l'Europe, désormais chrétienne, allait re-
cevoir, dans ses divers groupes sociaux, une si prodi-
gieuse impulsion, quel devait être le rôle du clergé et
spécialement de la cour de Rome?
Ce rôle était double :
L'Église devait représenter, par l'immutabilité de
ses doctrines religieuses, le principe d'unité spiri-
tuelle dans le monde.
Elle devait, par la revendication constante des droits
de la conscience individuelle vis-à-vis des pouvoirs po-
litiques, représenter le principe de liberté dans les so-
ciétés humaines.
Cela semble un paradoxe, tant on est habitué à con-
sidérer la négation de la liberté politique comme une
conséquence du principe d'autorité en matière reli-
gieuse. Et pourtant rien n'est plus vrai et plus logique;
«'était ce même pouvoir, destiné à relier les âmes au
sein d'une grande société spirituelle où chacun des
membres entre par un acte volontaire, qui avait mis-
sion de rappeler incessamment aux pouvoirs de la
terre le respect qu'ils doivent à cette conscience hu-
maine foncièrement libre, de rappeler aux citoyens le
respect que se doivent mutuellement des êtres qui
sont frères en Jésus-Christ.
Et pour remplir cette double mission, que devait
faire le clergé? Le contraire de ce qu'il a fait*
Au lieu de prendre chez chaque peuple une position
qui l'investissait des mêmes droits et privilèges que
tous les princes, seigneurs, grands propriétaires et
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LE RÉGIME THÈOCRATIQUE. SOS
courtisans, il devait rester pieusement dans le sanc-
tuaire.
Au lieu de se faire solidaire des pouvoirs politiques,
et de s'armer du glaive avec eux ou par eux, il de*»
va.it laisser la force à qui de droit et ne représenter
que Tidèe.
VIII
Sans doute, en maintenant la distinction entre les
pouvoirs, l'Église faisait beaucoup pour la liberté;
sinon en fait, du moins en principe. Mais ce n'était
pas assez, puisqu'en faisant alliance avec les pouvoirs
politiques, elle annulait dans l'application ce qu'elle
proclamait en théorie. Aussi, le résultat de cette union
a-t-il été qu'aux yeux du plus grand nombre l'Église
est censée l'ennemie irréconciliable de la liberté. Et
ce jugement, si erroné quand il remonte à la doc-
trine, n'est que trop vrai quand il accuse la conduite
du clergé. Oui, ce clergé, dont chaque membre devait
être un apôtre de la liberté, s'est fait depuis des siè-
cles l'instrument de tous les despotismes; il a pré*
ché l'intolérance à l'oreille des monarques, et assisté
implacable aux exécutions sanglantes du bras sécu-
lier!
Au lieu de fonder, au centre du monde chrétien,
sous prétexte de donner une assiette solide à l'unité
spirituelle, un État temporel où se trouvait quintes-
senciée cette union funeste entre les deux pouvoirs,
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204 GRÉGOIRE VII.
le clergé devait dégager avec soin la papauté de toute
préoccupalion politique, de tout intérêt temporel, afin
que sa voix eût autorité quand elle rappellerait aux
chrétiens les vérités éternelles, et aux peuples ainsi
qu'aux princes les droits de la conscience et la liberté
inviolable des citoyens.
Au lieu de soustraire à l'Italie sa capitale et de rem-
pêcher de devenir une natioji en entretenant dans son
sein la chimère du saint empire, le clergé devait fa-
voriser la constitution de l'Italie, afin de donner, au
centre même du monde civilisé, le spectacle d'un peu-
ple organisé sous l'influence plus directe des vrais
principes chrétiens.
Nous sommes fermement convaincu qu'une telle
conduite, tout en attirant sur l'Église les bénédictions
du monde entier, aurait rendu les schismes impossi-
bles, et que le travail de la civilisation aurait été pré-
servé d'une partie de ces secousses violentes qui s'ap-
pellent les révolutions.
On peut excuser le clergé en raison de l'ignorance
et de la barbarie des temps; on peut dire qu'il lui était
difficile de comprendre à cette époque les vrais prin-
cipes sociaux du christianisme. Mais soutenir qu'il a
bien fait, qu'il était conséquent avec la doclrine évan-
gélique; mais lui faire de cette ignorance un droit et
du monstrueux système qu'il a pratiqué pendant des
siècles un titre de gloire, c'est ce que nous n'admet-
trons jamais. Grégoire VII, en tant qu'il s'efforce
d'accomplir des réformes morales dans l'Église, est
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LE RÉGIME THÉOCRATIQDE. 205
un représentant du Christ; mais en tant que fonda-
teur de ce régime théocratique qui a perverti le sens
politique des gouvernements, qui a suscité dans toute
l'Europe tant de guerres fratricides, et qui trompe
encore aujourd'hui le clergé sur le véritable esprit de
sa mission, Grégoire VII est un despote et un fléau de
l'humanité.
Après avoir entrevu le triomphe possible de la li-
berté chrétienne et les harmonies sociales qui en se-
raient résultées, si les papes, à l'issue du moyen âge et
sur le seuil du monde moderne, ne s'étaient pas trom-
pés entre les deux voies ouvertes devant eux, ce n'est
pas sans une profonde tristesse que l'historien redes-
cend vers la réalité et reprend ses couleurs les plus
sombres pour tracer le tableau des secousses violentes,
des efforts douloureux, des révolutions, sans lesquels
désormais ne peut s'accomplir l'œuvre providentielle.
La grande loi du progrès, qui est la réalisation succes-
sive du plan divin dans les sociétés, poursuit toujours
sa marche ascendante, mais avec des fortunes bien
diverses, suivant les facilités ou les obstacles qu'elle
rencontre; sagement secondée, elle s'accomplit par
une série d'évolutions pacifiques; comprimée, par des
explosions terribles; détournée de son but, par des
déchirements et des réactions.
C'est pourquoi les hommes qu'un vaste génie ou
un caractère fortement trempé ou un singulier con-
cours de circonstances rend maîtres de la situation,
à Tune de ces heures suprêmes où se décide le sort
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306 GRÉGOIRE VII.
des nations, ces hommes privilégiés ont une influence
capitale, et par suite une immense responsabilité;
responsabilité qui augmente à mesure que la civilisa-
tion a fiait la lumière dans les esprits et que les
événements ont déjà donné de grandes leçons au*
princes et aux peuples.
IX
Nous avons assisté une première fois à Tune de ces
crises décisives, quand Charlemagne saisit, pour l'é-
dification de la société moderne, tous les éléments
fournis par la triple source du vieux monde romain,
de tout l'univers barbare et du nouveau droit évan*
gèlique: Nous avons vu ce grand homme, ne compre-
nant que la moitié de sa mission, emprunter, pour
accomplir une œuvré chrétienne, la vieille idée toute
païenne de l'empire universel. Déplorable anachro-
nisme dont nous avons signalé les funestes consé-
quences pendant la période où commença sur tous
les points de l'Europe le travail des formations na-
tionales.
. Voici maintenant une heure non moins décisive
pour l'avenir de l'humanité. Et cette fois, l'homme
que les événements fojit l'arbitre du monde est le
successeur des apôtres, le chef même de l'Église. Il
est armé de la double puissance de son propre génie
et de toutes les forces morales de l'univers chrétien;
puissance inouïe pour le bien comme pour le maL Ici
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LE RÉGIME THËOCRATIQUE. ?07
encore l'œuvre de l'homme contrarie l'œuvre provi-
dentielle, et c'est toujours l'idéo païenne de l'empire
universel par la force qui égare ce grand esprit. Ana-
chronisme plus funeste encore que celui de Charle-
tnagne, car c'était la société spirituelle du Christ elle-
même que le moine Hildebrand travestissait en une
théocratie païenne sous l'autorité autocratique du sou-
verain pontife.
Le monde devait voir une fois encore se produire,
avec un grand éclat et des effets non moins déplora-
bles, cette idée fatale de l'empire universel. La grande
révolution française avait consommé la destruction de
la société féodale, dégagé tous les éléments destinés S
former la société nouvelle, et déjà commencé le tra-
vail de réédification. Un homme merveilleusement
doué apparut après cet écroulement de tout un monde.
ttri moment il sembla s'élever au-dessus des ruine3
comme le génie des temps nouveaux. Il pouvait, mo-
dérateur suprême, asseoir sur des bases indestructi-
bles le règne de la liberté.
- Lui aussi, comme ses deux illustres devanciers, il vit
deux voies ouvertes devant lui, et, plus coupable que
l'un et que l'autre, parce qu'il était l'héritier de 89?
lui aussi écouta les conseils de son ambition, au lieu
d'écouter la grande voix des siècles qui venait de pro-
noncer ses oracles par les assemblées républicaines
de la France. Le mirage de l'empire universel avait
ébloui jusqu'au vertige cette vaste intelligence, et ce-
lui que les événements destinaient à mettre le sceau
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208 GRÉGOIRE Vil.
à l'immortel monument des grands révolutionnaires,
ne sut concevoir son œuvre gigantesque qu'à la ma-
nière d'un barbare.
Mais le temps avait marché. La force brutale, la
conquête, l'asservissement de tous les peuples sous la
main d'un nouveau César, l'impulsion donnée à toute
l'Europe par une volonté despotique, moyens impuis-
sants en plein dix-neuvième siècle, aberration d'un
esprit supérieur mais attardé de deux mille ans, fait
pour commander à des sociétés en décadence, mais
nullement pour représenter une grande époque de
rénovation. Le conquérant édifia sur le sable et sur*
vécut à son œuvre. Avec lui disparut enfin à tout
jamais cette chimère de l'empire universel qui avait
causé tant de maux à l'Europe.
Mais les conséquences de cette fatale illusion sub-
sistent encore ; elles pèsent sur le présent, dans la re-
ligion, dans la politique, et entravent les progrès légi-
times de la liberté. C'est pourquoi nous avons entre-
pris de suivre cette illusion dans les diverses phases
qu'elle a parcourues, et de signaler les causes princi-
pales qui Tont entretenue dans les esprits, tantôt avec
les caractères religieux d'une théocratie, tantôt avec
les caractères politiques d'une autocratie, mais tou*
jours avec la complicité des deux pouvoirs.
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LE RÉGIME TIIÉOCRÀTIQUE. 30
Grégoire VII, le représentant le plus illustre de la
phase théocratique, résume en sa personne tout un sys-
tème et tout un monde. Son œuvre, entièrement origi-
nale, se dislingue de toutes les théocraties païennes. Ne
pouvant, en sa qualité de chef d'une société spirituelle,
tenir lui-même le sceptre impérial, il doit renoncer à
concentrer les deux pouvoirs dans la même main, à
faire un pape César, à l'imitation du César romain,
empereur et pontife. Ce régime eût été la négation
trop directe de la doctrine du Christ, qui repose sur la
distinction des pouvoirs.
Ne pouvant donc aspirer à réaliser directement dans
leur personne le saint empire romain, mais, compre-
nant qu'il leur serait plus facile de dominer sur la
puissance temporelle concentrée dans une seule main
que si elle était disséminée dans les mains d'une mul-
titude de princes, les papes, au lieu de détruire l'em-
pire, eurent à cœur de le perpétuer. Il leur sembla
que le beau idéal du gouvernement de ce monde, c'é-
tait l'empereur, chef temporel des peuples chrétiens,
sacré à Rome, et fidèle exécuteur des décrets du sou-
verain pontife. Toute puissance politique se résumant
dans la volonté impériale, et cette volonté n'agissant
que sous l'impulsion du vicaire de Dieu , tel fut le
rêve de Grégoire VII et de ses successeurs.
Sans doule, ils ne cessaient pas de se dire les chefs
i. 14
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910 GRÉGOIHE VII.
spirituels du monde, les représentants du Christ, les
défenseurs de la vraie liberté, la lumière vivante; mais,
par une contradiction, c'est à ce titre même qu'ils
prétendaient régner sur les rois et sur les peuples.
Ainsi, par un détour, ils disposaient du glaive tem-
porel, et leurs anathèmes devenaient dans les mains
des princes des armes sanglantes.
L'alliance du sacerdoce et de l'empire se présentait
ainsi avec une physionomie nouvelle. Le pacte de
Charlcmagne avait eu soin de conserver à la dignité
impériale une sorte de suprématie, au moins honori-
fique. Le système d'Hildebrand reléguait la personne
de l'empereur au second plan, et faisait du pontifical
la dignité suprême. Les empereurs n'acceptèrent ja-
mais cette position subalterne; ils protestèrent dès
le premier jour; une lutte ardente, acharnée s'en-
suivit pendant des siècles, et c'est ce qu'on a appelé
la lutte du sacerdoce et de l'empire.
Dans cette lutte où la force morale ne suffisait pas
toujours à la papauté, elle tâcha d'y suppléer par des
alliances, par les ressources de la diplomatie, mais
surtout par la consolidation et l'extension des Étals
pontificaux. Au lieu de répudier, comme le comman-
dait l'intérêt du monde chrétien , cet établissement
politique funeste à tous les points de vue, les papes
ftirent condamnés par la logique de leur faux sys-
tème théocratique à le perpétuer. Nous l'avons dit
ailleurs, ce petit État temporel devait leur servir
de refuge, et, en quelque sorte, d'ancre de sûreté,
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LE RÉGIME THÉOCRATIQUE. 244
au milieu des orages de leur querelle avec l'empire.
Nous le demandons, quel pouvait être le sort de
l'Italie dans un pareil système, qui, tout à la fois, en-
levait Rome au mouvement national et laissait sub-
sister l'illusion du saint-empire! Tout au plus l'Italie
peut-elle revendiquer l'honneur d'être à tout jamais
le siège de l'empire. Que la personne impériale réside
ou non à Rome, celui qui sacre l'empereur ne réside -
t-il pas dans la ville éternelle? Les papes qui, pour
conserver leurs États temporels, doivent à tout prix
empêcher l'unification de l'Italie, n'ont pas de meil-
leur moyen de s'opposer à l'éclosion du sentimeut na-
tional que d'entretenir dans les esprits le prestige de
la dignité impériale. Aussi, tout en subordonnant
l'empereur au pape, se gardent-ils de nier le droit
impérial. M. Quinel rappelle que le pape Alexandre 111,
négociant la paix au nom de l'Italie victorieuse, dit
que Y antique droit de t 'empire restera sain et sauf, et,
« malgré toute sa colère, Innocent III se contente de
déclarer que la terre italienne a, par une faveur su-
prême, la primauté de l'empire. »
Ainsi, à chaque phase nouvelle, au lieu de détruire
dans l'esprit des Romains ce rêve funeste de l'empire,
en y substituant l'idée de l'unité spirituelle dont Rome
fût restée le centre sans préjudice de son rôle comme
capitale nationale, la papauté ne fit qu'enraciner de
plus en plus ces chimères en mêlant et confondant
tous les jours davantage la société religieuse et la
société temporelle. Les prétentions de Grégoire VII
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212 L'ITALIE SOUS LES PAPES THÈOCRÀTES.
firent plus qu'entretenir l'utopie de l'empire. Elles
donnèrent à cette utopie un caractère et un prestige
nouveaux, en poussant les amis de la liberté et du
progrès vers l'empire comme vers un refuge contre
ce despotisme théocratique, le plus odieux des despo-
tismes : en présence de cette théocratie, l'empereur
devenait aux yeux des peuples italiens le représen-
tant et le défenseur des droits temporels des nations.
XI
La papauté a donc particulièrement une respon-
sabilité bien grave envers l'Italie. C'est elle, c'est sa
fausse politique, c'est sa prétention à la domination
temporelle, qui a empêché le sentiment national de
se former. C'est elle qui a persuadé à ce peuple qu'il
devait acheter une grandeur chimérique au prix de
sa nationalité, au prix de sa liberté! En l'empêchant
d'être une nation, elle l'a façonné à la servitude; elle
lui a enseigné, suivant une expression de M. Quinet, à
mettre sa gloire dans son asservissement. «Au lieu,
dit-il, d'extirper le principe du gouvernement païen
des empereurs, elle le conserve, elle le popularise,
elle change l'esclavage en une institution nationale,
et une illusion historique en un article de foi, der-
nière illusion d'un peuple ! S'enorgueillir de l'igno-
minie du servage par la dignité du maître! »
Quand on veut présenter le pape, par opposition
à l'empereur, comme le représentant de la nalio-
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L'ITALIE SOUS LES PAPES THÈOCRATES. 213
nalité italienne, il y a donc un immense malentendu.
Nous ne nous étonnons pas que les défenseurs opi-
niâtres des États pontificaux aient mis en avant cette
opinion. C'est une dernière planche de salut qu'ils
ont essayé de saisir pour sauver cette institution d un
naufrage imminent. Mais ce qui est inconcevable, c'est
que cette erreur, qui contredit toute l'histoire ita-
lienne, se soit si longtemps et si généralement accré-
ditée, que M. de Maistre, à ce sujet, ait pu s'appuyer
sur l'autorité de Voltaire.
Lorsque, en 1847, Pie IX sembla promettre la li-
berté à l'Italie et au monde, les Italiens, dont l'illu-
sion durait encore, attendirent une fois de plus leur
salut du prétendu représentant de l'indépendance ita-
lienne contre l'antique droit de l'empereur. Et dix ans
plus tard, au début de cette grande lutte de l'Italie,
qui doit être la dernière, que proposait-on pour con-
cilier tous les intérêts et asseoir la nationalité ita-
lienne sur un fondement solide? on proposait une
confédération donl le pape eût été le président, comme
si ce système dût être la consécration et en quelque
sorte la récompense du rôle qu'avait joué la papauté
dans le passé! Étrange solution qui supposait une
complète ignorance de l'histoire.
Cette solution ne laissa pas que de trouver de nom-
breux partisans; et il était si bien admis partout que
la papauté avait représenté contre l'étranger la liberté
et la nationalité italiennes, que, lorsque nous crûmes
nécessaire de combattre publiquement cette erreur
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214 L ITALIE SOUS LES PAPES THÉOCRATES.
persistante et de déclarer qu'au contraire la papauté
temporelle avait toujours été le plus grand obstacle
à la constitution de l'Italie, notre avis sembla une
nouveauté.
Les grands patriotes italiens ne s'y seraient pas
trompés. Machiavel eût souri devant ces projets de
confédération sous la présidence des souverains pou-
tifes. Il savait quelle avait été l'influence funeste du
trône pontifical sur les destinées de son pays. Dans ses
discours sur Tite Live, il accuse la cour de Rome d'a-
voir tenu l'Italie toujours divisée et rendu par là sa
ruine inévitable. Puis il ajoute : a L'Église n'ayant
donc jamais été assez puissante pour s'emparer de
toute l'Italie, et n'ayant pas permis à un autre de
1 occuper, ce pays n'a pu se réunir sous le gouver-
nement d'un seul chef, et il est resté divisé entre plu-
sieurs princes ou seigneurs. Telle est la cause de sa
désunion et de sa faiblesse qui Ta conduit à être la
proie, non-seulement des étrangers puissants, mais de
quiconque a voulu l'attaquer l. »
Il dit encore dans son Histoire de Florence : « Ainsi
les pontifes, tantôt par zèle pour la religion, tantôt
par ambition personnelle, ne cessaient d'attirer en
Italie les étrangers, et d'y susciter de nouvelles guerres.
Lorsqu'ils avaient élevé un prince, ils s'en repen-
taient, méditaient sa ruine, et ne voulaient point
qu'un autre possédât celte contrée que leur faiblesse
1 Discours sur Tite Uve, lhr. I, ch. xii.
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L'ITALIE SOCS LES PAPES THÊOCRATES. 215
ne leur permettait pas de posséder eux-mêmes1.»
En présence de ces témoignages de l'histoire, un
grand esprit trop peu connu de son vivant et profon-
dément regretté de ceux qu'il a honorés de son ami-
tié, Bordas-Demoulin s'écrie : «Ce qu'ils voulaient (les
papes), c'est l'indépendance de leur pouvoir temporel,
auquel ils ont continuellement immolé, immolent en*
core, et, tant qu'il subsistera, immoleront l'indépen-
dance, l'unité, la vie de l'Italie *. »
XII
Rien n'est plus faux que cette opinion qui prétend
faire honneur à la papauté d'une idée nationale dans
ses luttes contre l'empire. Jamais le pape, pas plus
que l'empereur, n'a représenté la nationalité ita-
lienne. Nous lavons vu, comme l'empereur, le pape
rôvail l'empire universel; ne pouvant réaliser ce rêve
directement, il soumettait à l'empereur le monde chré-
tien, à commencer par l'Italie, à la condition que
l'empereur Ait entre ses mains un instrument docile.
Quand l'empereur, au lieu d'être soumis à l'Église,
prétendait l'asservir, le sainl-siége insurgeait contre
lui les populations de la Péninsule. Voilà pourquoi
nous voyons les papes à la tête des grandes ligues ita-
liennes. Mais, qu'on ait égard au résultat : une fois
l'étranger chassé, le pape songeait-il à faire une Italie
4 Histoire de Florence, 1. 1, p. 69.
■ Us pouvoirs constitutifs de ? Église, p. 4*2.
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216 L'ITALIE SOUS LES PAPES THÉOCRATES.
en groupant autour de Rome toutes les provinces?
Pourvu qu'il s'assurât la possession des États ponti-
ficaux, avait-il nul souci de la nationalité italienne?
Non; poursuivant toujours son système de domina-
tion matérielle, quand ce n'était pas par l'empereur,
il régnait par les princes ou les chefs des petits États
italiens. Et alors les populations tournaient de nou-
veau leurs mains suppliantes vers l'empereur, et les
luttes recommençaient. En sorte que, pendant des
siècles qui auraient pu être les plus féconds pour
l'Italie et pour le monde, Rome a été ballottée entre
la papauté et l'Empire, c'est-à-dire d'un César à un
autre César, et les luttes de l'Italie, durant les quatre
grands siècles de ses républiques, ont été sans issue;
et l'histoire de celte période est un chaos presque
inextricable.
Nous voulons essayer de débrouiller ce chaos. Les
récits ne manquent pas sur les événements de cette
période, la plus brillante de l'histoire de l'Italie, et
peut-être de l'histoire du monde. Les chroniques con-
temporaines, des travaux récents, remarquables à plus
d'un titre, ne laissent rien à désirer quant à l'authen-
ticité et à l'abondance des documents. Le côté drama-
tique des luttes innombrables des cités italiennes, soit
entre elles, soit contre la papauté, soit contre l'Em-
pire, a été mis en relief par des maîtres dans l'art
d'écrire. Sous leur plume, ou plutôt sous leurs pin-
ceaux, chaque groupe renaît et s'anime, aux yeux du
lecteur, avec ses aspirations, ses préjugés, ses pas-
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L'ITALIE SOUS LES PAPES THÉOCRATES. 217
sions; chaque incident de ce grand drame devient un
acte émouvant où l'on voit les personnages histori-
ques se mouvoir sur cette scène tumultueuse, avec
leur physionomie propre et la part qu'ils ont prise
dans le mouvement des affaires nationales.
Mais, ce qui n'a pas été toujours saisi, c'est l'esprit
de toute cette histoire où les plus grands intérêts sont
en jeu, c'est l'idée supérieure, ignorée des acteurs
eux-mêmes, qui se trouve au fond de cette lutte entre
la papauté et l'Empire, c'est la cause secrète qui pro-
duit, sans issue visible, révolutions sur révolutions, et
qui condamne la malheureuse Italie à une série d'avor-
tements.
Nous allons tâcher de dégager cette cause mysté-
rieuse. La philosophie de l'histoire ne saurait choisir
un champ plus vaste et des éléments plus complets;
car, si le théâtre de ces luîtes mémorables est maté-
riellement renfermé dans les étroites limites d'une
nation, il embrasse le monde entier par l'importance
des questions qui s'y débattent.
Nous nous sentirions écrasé par l'immensité du
sujet, si nous avions la prétention de le traiter dans
son ensemble. Ce ne serait rien moins qu'un traité
complet de la philosophie de toute l'histoire moderne.
Notre but est plus modeste : nous l'avons dit, nous
voulons indiquer l'idée mère qui est au fond de la
querelle entre le sacerdoce et l'Empire, et l'influence
qu'a eue cette querelle sur les destinées de l'Italie. 11
importe plus que jamais de savoir, au point de vue de
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218 L ITALIE SOUS LES PAPES THÈOCRATES.
la nationalité italienne, quel a été le résultat véritable
de l'intervention de la papauté dans les affaires de la
Péninsule.
Or, il sera démontré, croyons-nous, jusqu'à l'évi-
vidence : 1° que les papes ne firent jamais tourner au
profit de la nationalité italienne, même les plus écla-
tantes victoires des républiques contre la domination
étrangère; 2° que, dans leurs alliances, dans leurs
traités de paix, ils n'eurent jamais en vue l'indépen-
dance et rinlérèt national de l'Italie, mais unique-
ment raffermissement et l'extension de leurs États
temporels.
FI* DE LA PREMIÈRE PAHTIE
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DEUXIÈME PARTIE
LE SACERDOCE ET L'EMPIRE
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CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
LES DEUX ÉLÉMENTS DU PROBLÈME MODERNE.
I
De ce que les papes n'ont jamais représenté la na-
tionalité italienne, ce n'est pas à dire qu'ils n'ont ja-
mais représenté et servi la cause de la liberté et de la
démocratie. Ces deux questions sont très-distinctes, et
c'est en les confondant qu'on a pu se méprendre comme
on Ta fait sur le rôle de la papauté, par rapport aux
destinées nationales de l'Italie.
Dans l'histoire de la Péninsule, il y a, nous l'avons
vu, à côté du travail d'enfantement national, toujours
renouvelé et toujours infécond, un mouvement social,
un travail de civilisation dont tous les peuples de l'Eu-
rope reçoivent le contre-coup. La papauté, mêlée à
tous les événements de l'Italie, y a joué un rôle. Quel
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222 LE SACERDOCE ET L'EMPIRE.
a été ce rôle? Et comme l'empereur, de son côté,
avait toujours sur ces événements son action et son
influence qui semblaient être la contre-partie de celles
de la papauté, on ne peut s'occuper de la première
question sans s'occuper de la seconde; on ne peut
s'occuper du pape sans s'occuper de Pempereur. Ce
sont les deux termes d'un même problème.
Or généralement le parti guelfe ou parti du pape
est considéré comme le parti de la démocratie et du
progrès, et le parti gibelin ou parti de l'empereur
comme le parti rétrograde : la papauté représentant
la révolution chrétienne, l'Empire la vieille unité
païenne.
Bien qu'il y ait au fond quelque chose de vrai dans
celle opinion, aucun sujet n'est resté plus obscur et
plus confus que celui-là; aucun n'a donné lieu à de
plus nombreuses et de plus graves méprises. On se
tromperait fort si Ton prenait cette distinction à la
lettre, l'histoire montrant que les rôles ont souvent
été intervertis, le parti gibelin ayant eu plus d'une
fois le rôle démocratique, et le parti guelfe le rôle
rétrograde. Si les historiens n'ont pas dissipé la con-
fusion qui règne sur cette matière, c'est qu'ils ne se
sont pas aperçus qu'il y avait dans cette double ques-
tion divers points de vue très-distincts; en sorte que,
suivant l'aspect de la question, les rôles respectifs des
partis changent de caractère.
À mesure que ces nuances se dessineront plus net»
tement, on se rendra mieux compte et des mobiles qui
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ÉLÉMENTS DU PROBLÈME MODERNE. 223
déterminèrent les principaux acteurs, le plus souvent
à rencontre des doctrines mômes qu'ils représen-
taient, et des grandes lois, plus fortes que les hommes,
qui suivaient leur cours fa travers tous les intérêts
égoïstes. Les papes auront beau faire du drapeau
guelfe le signe de ralliement des forces antinatio-
nales, le christianisme n'en poursuivra pas moins son
œuvre sociale de démocratie et de liberté. L'empereur
aura beau faire du drapeau gibelin le symbole de
l'antique droit impérial, les sociétés temporelles ne
continueront pas moins à conquérir leurs droits pro-
pres et à se constituer dans leur souveraine indépen-
dance.
Et, pendant ces mouvements qui se croisent et se
contredisent, les grands patriotes italiens, guidés par
leurs instincts, seront souvent obligés, pour rester
fidèles à leurs principes, de passer d'un camp dans un
autre, au grand étonnement des historiens qui n'ont
pas su pénétrer au fond des choses.
II
Cette question des guelfes et des gibelins, c'est la
question de la lutte entre la papauté et l'Empire. Lo*
calisée dans les douzième, treizième et quatorzième
siècles, elle devient inintelligible en se rétrécissant»
Vue dans ses proportions véritables, c'est la question
des droits respectifs de la puissance religieuse et de la
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221 LE SACERDOCE ET L'EMPIRE.
puissance laïque. Elle naît avec la papauté même et
n'est point encore résolue *.
Envisagée en elle-même, au point de vue le plus
philosophique, aucune de ces deux puissances ne re-
présente, à l'exclusion de l'autre, la liberté et le pro-
grès. Chacune d'elles représente dans le monde un élé-
ment essentiel et également légitime de la justice et
du droit : lune, les droits de la conscience en face des
pouvoirs politiques; l'autre, le droit politique et natio-
nal en face de l'autorité religieuse.
Au point de vue historique, comme, dans l'anti-
quité païenne, tous les pouvoirs avaient été confondus
dans la main du chef de l'État, le christianisme, par
cela seul qu'il sépare le pouvoir religieux du pouvoir
politique, est une révolution émancipatrice. Sous ce
rapport, c'est avec raison que le chef des apôtres, par
opposition à César représentant suprême de l'autorité
dans le vieux monde, est regardé comme le représen-
tant de la liberté dans le monde nouveau.
Les peuples ne s'y trompèrent pas quand ils élevè-
rent leurs mains suppliantes vers les papes comme
vers leurs libérateurs. Et quand la questiou se posa
plus spécialement en Italie, instinctivement les peu-
4 Nous ne nous inquiétons pas ici de la question de savoir d'où sont
venues ces dénominations de Guelfes et de Gibelins, et du moment où
elles ont commencé d'être employées pour désigner les deux pariis.
Nous renvoyons au livre de M. Ferrari, qui donne à ce sujet des détails
très-intéressants. Voir aussi M. De Cherrier, Histoire de la lutte des
papes et des empereurs, t. T, p. 86; et Ozanam, Dante et la philoso-
vhie catholique au treizième siècle, p. 540 et suiv.
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ÉLÉMENTS DU PROBLÈMB MODERNE. 225
pies considérèrent le parti des papes comme le parti
de la liberté et de la démocratie.
Mais si l'histoire pose la question en ces termes, au
point de départ de la révolution chrétienne, elle est
loin de la montrer avec les mêmes caractères dans ses
diverses phases à travers les siècles. Les chefs de l'É-
glise sont loin d'avoir toujours représenté la liberté et
la démocratie selon l'esprit du christianisme. Leurs
prétentions à la domination temporelle, la déplorable
confusion qui en est résultée entre deux choses que
le Christ avait voulu distinguer, ont été cause que
souvent le droit et la liberté se sont trouvés du côté
des puissances laïques, et que les hommes de progrès
ont dû invoquer l'empereur contre le pape. Il fallait
bien avoir à opposer, comme représentant des droits
de la société laïque, un César puissant contre ce Cé-
sar théocrate qui menaçait le monde d'un despotisme
cent fois plus odieux que tous les autres.
Quand Grégoire VII fit éclater ses prétentions, com-
ment tous les amis de la liberté n'auraient-ils pas pro-
testé contre cette monstrueuse tentative d'absorption?
« A F avènement de Grégoire VII, dit M. Ferrari, les
hommes de la révolution passent tout à coup dans le
camp de l'empire1. »
III
Ah! certes, si le principe de la séparation avait pu -
1 T. I, p. 404.
15
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S26 LE SACERDOCE ET L'EMPIRE.
être compris à celte époque, les libéraux n'auraient
pas opposé aux prétentions exorbitantes du pape sur
le temporel les prétentions de l'empereur dans le
domaine de l'Église ; et, si l'idée de la patrie italienne
avait pu ruiner l'illusion de l'empire universel, les pa-
triotes n'auraient pas invoqué un prince étranger con-
tre un ponlife cosmopolite. Mais les Italiens, comme
tous les peuples de la terre, ne concevaient alors rien
de mieux qu'une société unique où la religion et la po-
litique formaient un système de gouvernement indivi-
sible; et, de plus que les autres peuples, ils voulaient em-
brasser le monde dans la vaste unité du saint-empire.
Ce double point de départ admis, il était naturel
que, conlrele.pape théocrate, on invoquât l'empereur
à deux titres : 1° comme représentant de la souverai-
neté politique dans l'État ; 2° comme représentant de
l'élément laïque dans l'Église. Au premier point de
vue, on contestait la suprématie du pape sur le tem-
porel des États; au second point de vue, on contestait
son omnipotence dans l'Église, et on lui opposait les
droits des divers membres du corps sacerdotal, et par-
ticulièrement des évêques, en même temps que les
droits des laïques, le plus souvent représentés par le
chef de l'État. Celait la liberté luttant contre le des-
potisme.
Que de luttes et de révolutions l'Italie ne subira-
t-elle pas, que d'alliances vaines ne sqront pas tentées
entre le pape et l'empereur^ tant que le problème ne
sera pas résolu en principe ! En attendant, pour avoir
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ÉLÉMENTS DU PROBLÈME MODERNE. 237
l'intelligence de ces luttes, il faut se pénétrer de la
distinction que nous venons d'établir :
Le pape représente la révolution et la liberté, en
tant qu'il est le chef de cette religion toute d amour et
de fraternité qui est venue pour affranchir les hom-
mes et faire régner la justice sur la terre. Le drapeau
guelfe est ainsi le drapeau de la liberté et du droit.
L'empereur représente à son tour la liberté, c'est-
à-dire les droits de la société temporelle contre le pape
se faisant théocraie. Alors le drapeau gibelin est le
drapeau de la révolution et du droit.
Le drapeau de la révolution et de la liberté oscille
ainsi d'un camp dans l'autre, et c'est pourquoi l'his-
toire nous montre les grands révolutionnaires, tantôt
avec le pape, tantôt avec l'empereur.
IV
L'intervention de la papauté et de l'empire dans
toutes les révolutions sociales et politiques de l'Italie
a donné à ces révolutions une physionomie particu-
lière, indépendamment du caractère qui résultait de
leur objet immédiat. En d'autres termes, chaque lutte,
tout en conservant le cachet spécial qui tenait à l'inté-
rêt social directement en jeu, était compliquée du con-
flit éternel entre la papauté et l'empire.
A chaque question sociale nouvelle que fait surgir
le mouvement naturel de la civilisation, les deux puis-
sances rivales sont toujours là, mêlées à la lutte : l'un
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228 LE SACERDOCE ET L'EMPIRE.
des partis s'appuyant sur la papauté, l'autre sur l'em-
pire ; et un phénomène fatal résulte chaque fois de
cette complication apportée au débat, c'est que la
question sociale subit le sort de la question du sacer-
doce et de l'empire. Celle-ci restant sans issue, la
question sociale ne peut aboutir à une solution natio-
nale.
La lutte, au fond, aura beau changer d objet, elle
ne pourra se terminer par la fusion des deux partis
antagonistes ou par l'absorption de l'un dans l'autre,
parce que, jouets d'une incurable illusion, ils cher-
chent leur point d'appui sur deux termes contradic-
toires et irréconciliables, de sorte que l'Italie semble
condamnée à une éternelle anarchie.
Bien que le caractère de. l'intervention du pape et
de l'empereur dans les révolutions italiennes ait varié
à l'infini, suivant les circonstances, suivant l'objet
immédiat de la question sociale qui se débattait entre
les villes rivales ou entre les partis d'une même ville,
suivant les alliances formées entre l'empereur et le
pape, etc., on peut diviser l'histoire des luttes ita-
liennes, par rapport au rôle qu'y joua cette double
question du sacerdoce et de l'empire, en deux pério-
des très-distinctes:
La première période va jusqu'au treizième siècle.
La seconde, qui commence à cette époque, est celle
où les partis en lutte ne sont plus désignés dans l'his-
toire que sous les noms de guelfes et de gibelins.
Ce qui caractérise la première période, c'est que ce
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LES RÉVOLUTIONS ITALIENNES. 229
n'est pas l'intervention du pape ou de l'empereur qui
fait la nature du débat; le débat existe, abstraction
faite de la part que vient y prendre chacune des puis-
sances. C'est une question essentiellement sociale ou
politique qui est à résoudre.
Dans la seconde période, au contraire, c'est la ques-
tion même de la papauté et de l'empire qui est en
cause; elle a surgi du fond même de tous les débats
antérieurs On sent que toutes les autres questions
sociales ou politiques sont subordonnées à celle-là.
L'Italie sera dans une impasse, tant que le rôle légi-
time de l'autorité religieuse dans les sociétés moder-
nes ne sera pas défini. A ce compte, la question du
sacerdoce et de l'empire est devenue la question so-
ciale à sa racine même.
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PREMIÈRE PÉRIODE
JUSQU'AU TREIZIÈME SIÈCLE
Nous serons mieux compris en nous plaçant tout
de suite au cœur même des deux grandes révolutions
qui caractérisent et embrassent la première période;
nous voulons parler de la révolution des évêques et de
la révolution des consuls1.
L'une de ces révolutions a pour instrument l'homme
qui représente essentiellement le parti de la papauté ;
l'autre a pour organe l'agent du parti impérial. Et
néanmoins, quelque physionomie que prenne le débat
1 Le livre de M. Ferrari nous a été d'un grand secours dans ces
études sur les révolutions italiennes. Nous en conseillons la lecture à
quiconque désirerait suivre pas à pas le drame entier, si riche en in-
cidents variés à l'iniini, bien que fort simple dans ses grandes divi-
sions.
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LES REVOLUTIONS ITALIENNES. 231
sous l'influence d'abord de l'évêque, puis du con-
sul, ces révolutions, qui s'accomplissent au nom de
l'un ou de l'autre, ne restent pas moins essentielle-
ment sociales dans leurobjel et leur résultat. Ce n'est
pas encore la question du sacerdoce et de l'empire qui
est l'objet direct des guerres italiennes.
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CHAPITRE PREMIER
LA RÉVOLUTION DES ÉVÊQUES. — DIXIÈME ET ONZIÈME SIÈCLE.
I
Nous avons vu, dans la première partie de celte
étude, par quels motifs de haute civilisation les papes
mirent obstacle à l'établissement définitif des barbares
sur le sol italien. Dans les premiers siècles, les papes,
n'ayant encore aucune possession temporelle, des con-
sidérations d'un élroit intérêt ne purent guère se mê-
ler aux graves motifs qui déterminèrent l'opposition
incessante de la cour de Rome au royaume fondé par
les barbares.
Mais, à partir du pacte de Cha rie magne et des do-
nations des Carlovingiens, l'attitude des papes vis-à-vis
du royaume change de caractère, et l'ardeur qu'ils
portent au travail de démolition prouve bien qu'un
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DÉMOLITION DU ROYAUME. 235
nouveau motif plus personnel les pousse contre les
rois, quoique maintenant indigènes.
Dès que la papauté, appuyée sur les donations des
rois francs, eut en vue de fonder des Etats pontificaux
et de les étendre le plus possible, elle ne put accepter
à côté d'elle un royaume d'Italie. Un roi d'Italie,
même restreint tout d'abord à la Lombardie, devait
tendre naturellement à envahir peu à peu toute la
péninsule, pour fonder une nation italienne, de même
que les rois francs ont fondé peu à peu, par des ac-
croissements successifs et un travail d'assimilation,
une nation française, les rois d'Angleterre une nation
anglaise, etc.
Le royaume d'Italie était en soi la négation de l'État
ecclésiastique. Les papes ne s'y trompèrent pas. Leur
instinct fit d'eux les ennemis irréconciliables du
royaume. Leur projet d'établissement temporel, nous
lavons déjà dit, se conciliait mieux avec l'empire.
L'idée de l'empire, entretenue dans l'esprit des popu-
lations italiennes, favorisait môme admirablement ce
projet.
Le saint-empire romain, tout en dominant de haut
Tltalie, en même temps que les immenses États de la
chrétienté, permettait la coexistence des États ponti-
ficaux, vis-à-vis desquels le pouvoir impérial n'était
qu'une sorte de suzeraineté sans application très-di-
recte. L'empereur pouvait môme, sans danger pour le
pape, être investi du tilre de roi des Romains, titre
en quelque sorte honorifique, et qui avait, pour les
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23i LA RÉVOLUTION DES ÉVÊQUES.
prétentions temporelles des papes, un avantage inap-
préciable, c'était de neutraliser un peu la souverai-
neté du peuple romain.
Ainsi les papes, suivant les circonstances, purent
opposer, à leur gré, le peuple souverain au roi de
Rome, ou le roi de Rome au peuple souverain ; jus-
qu'à ce qu'enfin, les ayant détruits l'un par l'autre,
ils se trouvassent maîtres exclusifs du terrain.
On voit combien l'idée de l'empire servait à tous
les points de vue les projets ambitieux de la cour de
Rome : avec l'empire, elle écartait tout établissement
de gouvernement national italien; avec l'empereur,
roi de Rome, elle tenait en échec le peuple romain,
très-jaloux de sa souveraineté, et peu disposé à la lais-
ser confisquer par des prêtres ; en même temps que
les papes, dans leur rêve de théocratie universelle,
espéraient dominer le monde par l'empereur.
L'empereur, bien loin de les gêner dans leurs pro-
jets d'établissement temporel, les investissait de droits,
de propriétés, d'avantages féodaux qui sont l'origine
de leurs possessions temporelles. Aussi voyons-nous
toujours les papes faire la guerre au royaume et con-
clure des alliances avec l'empire.
II
L'alliance formée avec Charlemagne se renouvelle
avec Othon Ier contre les rois indigènes, et les évoques
deviennent a la fois les instruments du pape et ceux
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DEMOLITION DU ROYAUME. 235
de l'empereur pour opérer la démolition du royaume.
Sur chaque point, l'évéque se trouve en face du comle
représentant féodal de l'organisation royale, et, dans la
lutte qui s'engage entre eux, révoque sera vainqueur,
Il faut rappeler ici que les évoques, à côté du rôle
politique qu'ils jouaient au profit de la cour romaine
et de l'empire, remplissaient vis-à-vis des populations
une mission sociale. Tout en servant les projets ambi-
tieux des papes, ils ne cessent pas d'être les repré-
sentants, dans le monde, des principes de la civilisa-
tion chrétienne. C'est à ce titre qu'ils sapent les in-
stitutions féodales apportées à l'Italie par lès chefs
barbares, et qui servent encore d'assiette au royaume.
Cette démolition du royaume par l'influence des
évoques couvrit au fond une grande révolution po-
pulaire : ce fut l'autorité bienveillante, paternelle,
évangélique du pasteur, substituée à l'autorité brutale,
barbare et violente du seigneur féodal. Cette révolution
s'accomplit à mesure que les évoques furent investis
par l'empereur du droit de juridiction. L'attribut su-
prême du pouvoir, c'est le droit de rendre la justice.
Dés que les comtes féodaux furent atteints dans ce
droit, la ruine de leur puissance fut assurée.
On procéda d'abord vis-à-vis du comte avec des mé-
nagements extrêmes; on lui laissa longtemps, au
moins officiellement, tous ses titres, sa juridiction ci-
vile et militaire, le droit d'imposer les taxes, les cor-
vées, de disposer de la force publique ; on semblait
ne confier au clergé qu'une autorité purement mo-
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836 LA RÉVOLUTION DES ÉVÊQUES.
raie. Le tribunal de l'évoque, en effet, ne fut d'abord
qu'un tribunal exceptionnel, pour ainsi dire domesti-
que; puis, peu à peu, par leprestige de la dignité épisco-
pale, parles faveurs impériales qui, chaque jour, éten-
daient les limites de cette juridiction, l'exception devint
la régie, et le nouveau tribunal finit par tout absorber.
En Italie, cornue dans toute l'Europe, le clergé fut
ainsi le véritable initiateur de la commune. C'est son
action, d'abord purement morale, puis plus directe,
qui ruina peu à peu toutes les forces féodales et lit
surgir le groupe social appelé la commune, c'est-à-dire
l'ensemble de tous les membres de la cité se sentant
solidaires les uns des autres, s'unissant pour défendre
contre le seigneur leur autonomie naissante, prenant
conscience du droit de chacun dans la souveraineté
commune par ce premier et timide essai de résistance
collective et même d'insurrection contre les petits des-
potes féodaux.
Ce n'est pas là, comme on Ta cru longtemps, la
simple renaissance du vieux municipe romain. On ne
saurait nier, sans doute, qu'il n'y ait une certaine analo-
gie entre l'ancien municipe et la commune nouvelle, en
ce que le premier, comme la seconde, possédait une
vie propre à côté du pouvoir impérial. Le municipe
aurait pu même, si l'on veut, servir de cadre à la
commune moderne, sauf à s'élargir et à se modifier
sous l'action des principes chrétiens. Mais quelle mo-
dification radicale, pour substituer l'égalité à l'escla-
vage, le travail réhabilité et honoré au travail réservé
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LA COMMUNE NOUVELLE. 237
aux créatures légalement dégradées ! Quelle modifi-
cation enfin, pour substituer la vie sociale indéfiniment
progressive à celte aclivitébornéequi retenait Panliquc
cité dans une impasse I
Quoi qu'il en soit, aucune filiation historique
n'existe entre ces deux institutions. Après la chute de
l'empire romain, le vieux monde avait été broyé sous
les innombrables invasions des barbares. La féodalité
avait été une première et grossière' réédification es-
sayée par des chrétiens avec des matériaux fournis par
un monde barbare ; et ce système n'a rien de commun
avec l'ancienne organisation romaine1. Mais les prin-
cipes de la religion nouvelle continuent d'exercer leur
influence rénovatrice. C'est cette action profonde et
incessante du christianisme sur les mœurs publiques
et privées qui appelle à la vie des éléments tout nou-
veaux et les unit par le double ciment d'une foi com-
mune et d'un même intérêt social. En sorte que la
commune chrétienne n'est pas une ancienne institu-
tion reprise et développée, mais une création vrai-
ment originale \
1 « L'établissement du fief en Italie remonte à l'invasion d'Alboin.
Dès que l'armée longobarde s'était emparée d'une ville, le roi en con-
férait la possession à quelque seigneur dont il voulait récompenser
les services. Ces fiefs, donnés d'abord à titre d'emplois révocables, de-
vinrent inamovibles avec le temps et presque indépendants du chef
de l'État, qui ne conserva sur le territoire conquis d'autre droit que
celui de suzeraineté. Ce système remplaça l'ancienne organisation ro-
maine, et, à peu d'exceptions près, en fit perdre le souvenir. » — Du-
cherrier, t. I, p. 12.
* Ce point historique, resté longtemps obscur, commence mainte
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238 LA RÉVOLUTION DES ÊVÊQOES.
III
L'évoque, prolecteur naturel de ces éléments nou-
veaux, se trouvait en face de deux adversaires puis-
sants, le comte et le marquis : le comlc, de création
féodale, représentant et soutien de tous les débris du
royaume ; le marquis, de création impériale, repré-
sentant des droits du suzerain. Mais le premier était
seul redoutable, parce qu'aucun intérêt ne neutrali-
sait en lui l'intérêt de défendre cette organisation
féodale d'où il tirait toutes ses prérogatives. Le se-
cond, au contraire, agent de l'empereur et parla
intéressé à la destruction du royaume, devait se gar-
der de contrarier révoque dans sa lutte avec le comte.
En même temps que les empereurs augmentaient sans
cesse les droits et privilèges des évoques, dans le but
de diminuer la force des comtes, ils créaient, aux
mêmes fins, des marquisats et des duchés.
Othon le Grand, qui fit tant pour cette première ré-
volution démocratique en comblant de faveurs le haut
clergé, eut soin d'augmenter aussi le nombre de ses
agents politiques, et d'amoindrir d'autant l'influence
des anciens comtes. C'est ainsi qu'il donna à son frère
Henri, duc de Bavière, le marquisat de Vérone et de
Priuli, et le duché de Carinthie, qu'il créa le marqui*
sat d'Esté en faveur d'un de ses gentilshommes, p^5
nanl à s'éclaiïcif. Voir notamment lies travail* de MM Ferrari, Huct
et Bordas^Demoulin, Fréédric Morin.
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LE COMTE ET LE MARQUIS. 250
celui deModène et de Reggio, puis celui de Montferrat.
Ces nouveaux seigneurs avaient officiellement les
mêmes fonctions, les mêmes droits et privilèges que
les anciens comtes ; mais leur mission secrète était
de miner le pouvoir de la noblesse féodale, soutien
du royaume. Au lieu de lui venir en aide dans sa
guerre contre la nouvelle puissance démocratique,
leur inertie paralysait l'action des comtes, et les mar-
quis se trouvaient être par cela même les meilleurs
auxiliaires des évoques.
OMion le Grand, en bonne politique, ne pouvait pas
faire moins pour le clergé. N'était-ce pas à lui qu'il
devait l'anéantissement du royaume et la restauration
de l'empire de Charlemagne? La cour de Rome, nous
l'avons montré, avait fait, par tous les moyens, une
guerre implacable à la monarchie italienne ; et il faut
convenir que des rois tels que Hugues, Bérenger II,
légitimeraient amplement l'ardeur des papes à les
combattre, si ces derniers eussent été personnelle*
ment plus respectables et n'avaient eu dans leur con-
duite que des vues désintéressées.
Quoi qu'il en soit, ce fut cette politique qui pré-
para les voies à Othon. L'opposition du clergé ro-
main à tout établissement d'un royaume italien était
si instinctive et si profonde, que jamais, ni dans la
période barbare* ni sous le règne des princes indi-
gènes, il n'adopta les divisions territoriales nouvelle-
ment créées ; il conserva toujours les circonscriptions
du vieil empire, c'est-à-dire les anciens diocèses* Le
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240 LA RÉVOLUTION DES ÊVÊQUES.
nouvel empereur retrouvait donc même le cadre de
l'antique organisation.
Il comprit do quel côté il devait chercher son point
d'appui ; aussi ne fut-il pas avare de libéralités envers
le siège apostolique et les évoques. Il renouvela le
pacte de Charlcmagne et doubla les concessions faites
par ce prince. Ce n'est pas sans raison que quelques
écrivains l'ont appelé l'empereur des prêtres.
Ses successeurs, Othon II et Othon III, généralisè-
rent de plus en plus ce système qui, partout, faisait
passer tous les pouvoirs aux mains des évoques. Enfin
Henri le Saint porta si haut la puissance épiscopale,
que les comtes ne furent plus en élat de continuer la
lutte. Dans les villes, ils se trouvaient en face de l'évoque
lui-même, qui avait fini par tout envahir, même la
juridiction militaire qu'il exerçait par le vicomte; dans
les campagnes, ils se trouvaient en face des capitaines
qui rendaient la justice au nom de l'évêque et com-
mandaient les chevaliers.
Désormais les évêques étaient maîtres du terrain.
Sur chaque point, dès que la bataille s'engage, la po-
pulation prend fail et cause pour l'évêque ; le comte
reste seul, eniouré d'une poignée de chevaliers. La
victoire n'est pas douteuse; le comte est toujours
vaincu et définitivement expulsé. La commune prend
possession d'elle-même.
Le même drame se reproduit avec les mêmes traits
principaux dans toutes les villes ; la révolution épi-
scopale est consommée.
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CARACTÈRE DE CETTE RÉVOLUTION. 241
Il y a bien loin de cet embryon de commune, dont
les membres, divisés par classes, restent taillables et
corvéables à merci sous la juridiction de l'évêque, à
la commune démocratique, souveraine dans chacun de
ses membres, et au sein de laquelle régnent l'égalité
civile et l'égalité politique. La partie émancipée par
ce mouvement social ne se compose guère que de
quelques familles aristocratiques, précédemment op-
primées par le comte, et devenues maintenant, autour
de 1 evêque, un petit foyer d'activité politique et guer-
rière; mais enfin c'est une première éclosion rudi-
mentaire de la société nouvelle. La révolution épisco-
pale a vraiment engendré à la vie sociale un élément
nouveau qu'on a appelé le premier peuple, primo popolo .
IV
L'évêque est donc ici le révolutionnaire, le repré-
sentant du progrès, de l'émancipation de la classe op-
primée, contre le représentant de la vieille société,
issu de la domination royale, roi au petit-pied dans la
ville du moyen âge.
Cependant, on le voit, la question n'en est pas
moins, par son objet, une question essentiellement
sociale. Malgré l'intervention de révoque comme ac-
teur principal, malgré la protection qu'il reçoit de
l'empereur et les faveurs dont il est comblé, le débat
entre le comte et l'évêque n'est pas un débat religieux ;
c'est un débat social.
i. 16
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42 LA RÉVOLUTION DES BYÊQUES.
En fait, il arrivera sans doute inévitablement que
Tévêque, par cela seul qu'il a été l'inspirateur et l'a-
gent principal de cette révolution, aura acquis une
plus grande influence sur ceux qu'il a affranchis ; il
deviendra le personnage important de la nouvelle so-
ciété, à la place de l'ancien comte ; le clergé ainsi in-
vesti de pouvoirs à peu près illimités, la puissance
laïque ne jouera plus dans la cité qu'un rôle secon-
daire et subordonné. Mais, nous le répétons, ces con-
séquences, quoique inévitables, ne peuvent changer
la nature de la question, qui est sociale, et de la révo-
lution, qui a eu pour objet et pour résultat d'appeler à
la vie politique une classe d'hommes jusque-là sacri-
fiés.
Prenons maintenant une révolution où le person-
nage qui joue le principal rôle, au lieu d'être un mem-
bre du clergé, est le représentant de la puissance laï-
que, c'est-à-dire la révolution des consuls. Nous aurons
ainsi la contre-épreuve de la révolution des évoques.
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CHAPITRE II
LA REVOLUTION DES CONSULS. — DOUZIEME SIECLE.
I
Les dernières conséquences de la révolution épisco-
pale avaient été de faire passer tous les pouvoirs dans
les mains de Tévêque. L'évoque était devenu le gou-
vernement tout entier. C'était la théocratie réalisée
dans la commune.
Mais nul peuple ne répugne plus à ce régime que le
peuple italien. II a trop l'instinct de la mesure, de la
pondération des forces et de l'équilibre des pouvoirs,
pour qu'il subît longtemps un régime où l'élément
laïque était entièrement sacrifié à l'élément clérical,
où toute la vie et l'activité sociales s'étaient pour ainsi
dire renfermées dans l'église. Cet état de choses ne
pouvait être que transitoire. Il se manifesta bientôt un
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244 LA RÉVOLUTION DES CONSULS.
besoin général de sortir du temple et de transporter
de nouveau le mouvement des affaires publiques dans
le petit forum municipal.
D'ailleurs, tous les intérêts séculiers, c'est-à-dire se
rapportant au négoce et à l'industrie, se sentaient im-
parfaitement représentés et très-mal protégés par
l'homme de la prière, que ses fonctions élevaient au-
dessus des choses du temps. Ces intérêts, qui avaient
reçu une première et vive impulsion par le mouve-
ment de la commune contre le despotisme féodal du
comte, devaient tendre à briser le nouveau cadre épis-
copal. Une révolution était donc inévitable.
Cette fois, elle sera opérée par des organes de la
société laïque, et les forces en voie de s'émanciper se
grouperont autour des anciens représentants de la
commune, appelés d'abord sculdahis, scàbini, redores
loti, puis connus sous le nom de consuls. Ce sera en
même temps un développement social de la vie com-
munale et la sécularisation du gouvernement.
Mais, pour se faire une juste idée de ce mouve-
ment, quelques courtes explications sont nécessaires
sur la composition de la commune italienne à celte
époque, et sur le rôle primitif de ces agents consu-
laires.
Il
On sait que la société féodale, comme le mot l'in-
dique, reposait tout entière sur la propriété du sol.
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U COMMUNE PRIMITIVE. 245
C'était une combinaison hiérarchique qui classait les
hommes et les subordonnait les uns aux autres, non
selon leur valeur personnelle, leurs titres scientifiques
ou leurs professions, mais selon l'importance du do-
maine ou fief qui leur appartenait. La possession de la
terre, le fief, était la condition unique de la liberté et
de la puissance.
Les possesseurs de fiefs, qui n'étaient autres que les
descendants des derniers conquérants entre lesquels
tout le pays avait été partagé, avaient seuls une exis-
tence officielle ; ils étaient seuls hommes libres, gen-
tilshommes ; ils comptaient seuls dans l'État comme une
unité personnelle : dans la cité, ils étaient citoyens ;
dans la campagne, ils s'appelaient comtes ruraux ou
capitaines (catanei) ; ils étaient désignés aussi sous les
noms de seigneurs, de nobles châtelains, de vavas-
seurs, c'est-à-dire vassaux des comtes et vavasseurs
des rois.
Tout le reste de la population ne comptait pas, ou
ne comptait que comme une sorte d'annexé des pos-
sesseurs de fiefs. Dans la campagne, c'étaient les labou-
reurs, réduits à une condition approchante de l'escla-
vage. Dans les villes, c'étaient les artisans, #qui ne
possédaient aucun droit politique. Ils étaient en dehors
de la classe des hommes libres, des citoyens, c'est-à-
dire des quelques gentilshommes descendants des
anciens guerriers lombards qui s'étaient primitive-
ment partagé le sol. Ces quelques nobles, fort peu
nombreux, formaient le peuple proprement dit.
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246 LA RÉVOLUTION DBS CONSULS.
„ Il faut donc se garder de croire, quand les historiens
parlent du peuple d'une ville, de la classe des citoyens,
aux dixième et onzième siècles, qu'il faille entendre
comme aujourd'hui la masse des habitants de cette
ville. Il s'agit d'une très-petite minorité. C'est la réu-
nion de quelques familles aristocratiques à qui appar-
tiennent en fiefs les terres de la banlieue, et même
quelquefois, au moins par droit de suzeraineté, tout
un quartier de la ville. Cette poignée de citoyens a des
réunions pour. veiller à ses intérêts communs, et c'est
dans son sein que se recrutent les divers conseils pour
le gouvernement de la cité.
En dehors de cette classe privilégiée, il n'y a que la
vile multitude, la masse des artisans, dont les mem-
bres devront peu à peu sortir de la foule, pour passer
dans les rangs du vrai peuple, pour devenir citoyens,
à mesure que le mouvement industriel d'une part et
l'action des principes chrétiens de l'autre, leur auront
donné de l'importance dans la cité.
. Les rois lombards, avons-nous dit, avaient mis à la
tête des villes italiennes des comtes, à la fois chefs
militaires et magistrats, qui avaient fini par supplanter
les ancjens ducs, gouverneurs de provinces, de créa-
tion impériale.
Ces comtes, chargés de rendre la justice, étaient
assistés de magistrats inférieurs versés dans la con-
naissance des lois et des coutumes. Ces magistrats foiv
maient le conseil de ces seigneurs ignorants.
Quand les évoques acquirent des droits de juridio
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LÀ COMMUNE PRIMITIVE. 217
tion, les vicomtes, qui rendaient la justice en leur nom;
eurent aussi autour de leur personne un conseil ana-
logue.
Ce conseil, dans le premier comme dans le second
cas, était composé de notables pris parmi les hommes
libres, et ses justiciables, c'étaient les citoyens propre*
ment dits.
Quant à la vile multitude, à la masse des artisans,
qui n'avait pas d'existence juridique, qui était en de-
hors de la hiérarchie sociale, dont les membres ne
vivaient et ne comptaient dans la commune que comme
des accessions ou du comte, ou de l'évêque, ou d'un
gentilhomme, elle n'était protégée qu'au nom et dans
la personne de ces quelques privilégiés qui disaient
des individus attachés à leur titre seigneurial : mes
hommes.
III
Cependant cette multitude sans droits officiels avait
une foule d'intérêts concernant les divers métiers, le
négoce, qui donnaient lieu à une infinité de transac*
tions, de contestations et de procès. Le comte et son
conseil ne descendaient pas de leur sphère supérieure
à ces affaires de la plèbe. L'eussent-ils voulu, ils n'au-
raient pu y suffire.
C'est ce qui donna lieu à la création des sculdahiâ
ou scabini (échevins en France), magistrats locaux et
inférieurs, ou plutôt hommes d'affaires et commis, à
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248 U RÉVOLUTION DES CONSULS.
la fois juges et tabellions, sans aucun rôle politique.
Et encore ces magistrats inférieurs étaient-ils élus
annuellement, non par la multitude, mais par le
peuple, c'est-à-dire par les quelques familles aristo-
cratiques formant la classe des citoyens.
Ce qui jette une grande confusion sur le rôle pri-
mitif de ces magistrats inférieurs, c'est que souvent les
mêmes hommes, réputés pour leur science juridique,
étaient à la fois membres du conseil attaché à la per-
sonne du comte ou de Tévéque, et chargés des fonc-
tions plus modestes de scabini au milieu des artisans.
De là vient que, parmi les historiens modernes, les
uns, tels que Sismondi, désignent ces magistrats
comme formant le conseil du comte et représentant la
bourgeoisie, tandis que d'autres, comme M. de Cher-
rier, distinguent les conseillers du comte des magis-
trats inférieurs, scabini, qui réglaient les affaires
civiles de peu d'importance.
Il ne faut pas s'étonner de voir les comtes et les
évêques forcés d'aller recruter les membres de leur
conseil parmi ces agents d'affaires originairement de
condition si modeste. Ce n'était pas dans les rangs de
l'aristocratie ignorante et grossière qu'on aurait trouvé
des hommes versés dans la connaissance des lois et
des coutumes locales. On ne s'imagine pas combien
était ardue et compliquée la science du droit à celte
époque.
Les invasions successives avaient laissé dans tout
l'empire, et particulièrement en Italie, une variété sin-
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U COMMUNE PRIMITIVE. 349
gulière de mœurs, de rapports juridiques. Le temps
n'ayant pas encore fait de ces mille institutions, fon-
dues ensemble, une législation uniforme, des cou-
tumes très-diverses se trouvaient simultanément en
vigueur, non-seulement d'une province à l'autre, mais
dans la même province et dans la même cité. C'était
un privilège de chaque citoyen de pouvoir choisir,
pour son usage personnel, entre les six législations,
romaine, lombarde, salique, ripuairc, allemande et
bavaroise. Au commencement de chaque procès, les
parties déclaraient par lequel de ces six codes elles
voulaient être jugées.
Qu'on se figure la tâche laborieuse du jurisconsulte
qui devait posséder à la fois toutes ces législations,
sans compter les coutumes locales innombrables qui
modifiaient ces lois à l'infini. Aussi les comtes s'em-
pressaient-ils de prendre les juristes partout où ils les
trouvaient ; ils en faisaient leurs conseillers pour le
règlement des affaires de la cité, et ils les emmenaient
avec eux aux assemblées nationales appelées placita
(plaids).
IV
Quoi qu'il en soit de leurs attributions primitives,
ce sont ces magistrats consulaires qui acquirent une
importance véritable après la révolution épiscopale.
Le comte ayant été renversé par l'évoque, le conseil
du comte avait également disparu. Il ne restait plus
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Î5C LA RÉVOLUTION DES CONSULS.
dan» la cité qu'un magistrat suprême, l'évéque, qu'une
juridiction, la sienne, qu'un conseil, celui des quel-
ques nobles ou citoyens choisis par l'évéque. Cette
classe, nous l'avons dit, s'était augmentée des indi-
vidus plus ou moins nombreux, clients privilégiés de
l'évoque dans là masse des artisans, qui, en passant
dans la classe des citoyens, étaient devenus pour l'é-
véque des auxiliaires importants dans sa lutte contre
le comte.
Une fois l'évéque devenu tout-puissant après sa vic-
toire, les citoyens, soit anciens, soit nouveaux, sen-
tirent que cette première émancipation à regard du
eomte serait incomplète et même illusoire, si elle ne
servait qu'à les faire tomber sous la domination abso-
lue de l'évéque. Leurs intérêts civils, industriels,
commerciaux, aussi bien que leurs rapports politiques
avec les cités voisines, étaient mal représentés par lé
pasteur religieux, plus autorisé à leur parler des choses
du ciel. Ils ne tardèrent donc pas à s'agiter, à se con-
certer dans des conciliabules. Le succès de leur pre-
mier effort pour renverser la puissance féodale du
comte les enhardissait dans leur dessein de se sous-
traire à l'omnipotence cléricale du nouveau chef.
Ce fut naturellement sur les petits magistrats civils,
les anciens scabini ou consuls, représentants de la
multitude, qu'ils cherchèrent leur point d'appui. De-
puis l'élévation d'une partie de leurs anciens clients au-
rang de citoyens, ces magistrats consulaires, restés
leurs représentants, tout en étant comme* par le passé
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LE CONSUL SUPPLANTE L'ÉVÊQUE. 254
les représentants de la masse des artisans, avaient
déjà beaucoup gagné en considération et en influence;
mais le mouvement qui groupa autour d'eux tous les
mécontents en voie de se soustraire à la domination
épiscopale, en fit de vrais personnages dans la cité, et
bientôt une puissance rivale de celle de l'évêque.
Les consuls, comme on peut le penser, entrèrent
résolument dans leur nouveau rôle. Il ne leur suffisait
pas de partager avec l'évoque et sous son autorité le
droit de juridiction ; par une pente naturelle, ils de-
vaient tendre à rendre de plus en plus leur magistra-
ture indépendante, puis à s'élever graduellement jus-
qu'à devenir enfin les vrais représentants et les chefs
dé la commune.
Dans ce but, ardemment poursuivi, ils eurent soin
de faire monter au rang des citoyens tous ceux de la
classe des artisans qui, par leurs talents, leur industrie,
leur fortune, avaient acquis quelque notoriété et quel-
que crédit parmi la foule. Ces annexions nombreuses
qui augmentaient très- rapide ment la classe des ci-
toyens, la commune officielle, rendirent les consuls
maîtres de la situation. Ils purent désormais engager
ouvertement la lutte contre le parti épiscopaL Partout
ce parti fut vaincu, et toutes les républiques italiennes
eurent bientôt à leur tête des chefs laïques.
La phase de la théocratie communale était close, et
la magistrature consulaire avait atteint son apogée.
Cette révolution ne s'est pas accomplie sans évoquer
de nouveaux éléments surgissant à la vie politique du
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252 LA RÉVOLUTION DES CONSULS.
milieu des luttes entre le parti de l'évoque et le parti
des consuls. Second peuple, secondo popolo, qui aug-
mente le nombre et la force des citoyens. Les consuls
sont les chefs de ce nouveau peuple, les représentants
de la révolution ; ils exercent toutes les fonctions
qu'avaient exercées jusque-là, d'abord les agents delà
royauté féodale, ensuite les agents de l'Église. A partir
de ce moment, les chroniques, au lieu de les appeler
comme autrefois consuls mineurs, soumis aux évêques,
les désignent sous le nom de consuls majeurs.
On le voit, ici encore la question religieuse est en
jeu. Le débat se trouve engagé entre l'évêque qui con-
fond tous les pouvoirs en ses mains, et le peuple qui,
pour ses intérêts temporels, veut un représentant
laïque. L'Église et l'empire ont donc une part active
dans cette révolution.
Et pourtant, la question ne reste pas moins une
question sociale. Ce sont les éléments divers composant
la vie sociale d'un peuple qui tendent peu à peu à se
dégager et à prendre dans l'organisation politique la
situation respective qui leur convient. Si une première
révolution a renversé le comte, c'est qu'il représentait
un ordre social qui n'était plus en rapport avec les
intérêts, les besoins nouveaux d'un peuple en voie de
s'émanciper. Si une seconde révolution vient de ren-
verser le successeur du comte, c'est parce que le gou-
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CARACTÈRE DE CETTE RÉVOLUTION. 255
vernement épiscopal, à son tour, était insuffisant pour
embrasser les éléments nouveaux qui avaient élargi le
cercle de la commune.
L'évèque avait pu être un instrument providentiel
pour faire sortir du sein de la multitude déshéritée
tout un peuple de citoyens ; mais, une fois l'œuvre
libératrice accomplie, son caractère sacerdotal faisait
au nouveau chef de la commune une position fausse,
embarrassée, impossible. À la fois représentant de
deux ordres très-distincts, Tordre religieux et Tordre
temporel, il était inévitable qu'il gouvernât très-im-
parfaitement Tun et l'autre ; il devenait un obstacle au
progrès social, après en avoir été le zélé promoteur. 11
fallait, en quelque sorte, que ce personnage fût dé*
doublé. C'est ce qui conduisit à Tère des consuls.
En ce sens seulement la question est religieuse.
Quant aux intérêts qui sont en jeu, qui surgissent, qui
se font une place officielle dans l'État et qui cherchent
des magistrats propres à les représenter et à les servir,
la question est toute sociale. Il ne s'agit nullement de
la question de principe concernant les droits de l'em-
pire et les droits de la papauté.
Cette question se débat dans des sphères supérieu-
res , elle donne lieu à des luttes terribles entre le pape
et Tempereur ; après avoir suscité la querelle des in-
vestitures avec Grégoire VII, elle renouvelle la que-
relle avec les prétentions théocratiques de ses succes-
seurs. Mais elle est parfaitement distincte des révolu-
tions que nous avons signalées.
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254 LA RÉVOLUTION DES CONSULS.
Dans ces révolutions s'agitent des problèmes sociaux
et politiques où le pape et l'empereur ont bien leur
intérêt et leur influence, mais qui ne sortent pas de
Tordre des problèmes sociaux. Le moment n'est pas
encore arrivé où la question même du sacerdoce et de
l'empire se substituera à toutes les questions sociales
et politiques, et deviendra Tunique objet des luttes de
toutes les villes italiennes.
VI
Les caractères que nous venons de signaler dans les
deux révolutions capitales des évoques et des consuls,
nous les trouverions dans toutes les autres révolutions.
Du reste, tous les mouvements qui s'accomplissent
jusqu'au treizième siècle ne sont que des suites et
comme des nuances des révolutions épiscopale et con-
sulaire : toujours une question sociale et politique à
résoudre ; toujours la papauté et l'empire jouant un
rôle dans la lutte et exerçant leur influence sur la
solution, mais sans changer l'objet essentiellement
social du débat.
A mesure que surgissait un élément social nouveau,
il ne prenait pas d'un seul coup, dans la cité, pleine
possession de ses droits. Les privilégiés du régime
vaincu ne cédaient pas le terrain sans des résistances
opiniâtres. Des réactions inévitables attardaient le
mouvement ; en sorte que, pour avoir le tableau con>
plet, il faudrait suivre pas à pas les phases variées dé
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CARACTÈRE DE CETTE RÉVOLUTION. 255
ces mouvements oscillatoires qui, malgré les retards,
les reculs, les complications et les écarts apparents,
ont eu en somme une marche progressive et ascen-
dante.
Notre dessein, on le sait, n'est pas de faire ici une
histoire des révolutions italiennes, mais de saisir l'es-
prit général qui a présidé à ces crises rénovatrices.
Déjà ce que nous avons dit des deux révolutions prin-
cipales a pu donner une notion exacte du caractère
essentiel des luttes de cette époque. Il suffira de
tracer rapidement quelques traits des révolutions ac-
cessoires pour compléter notre pensée.
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CHAPITRE III
LA GUERRE AUX CUATEAUX.
I
La révolution épiscopale avait porté le premier coup
à la féodalité dans la commune italienne. La révolu-
tion consulaire lui porla le second coup, et son action
fut plus profonde et plus radicale : en évoquant du
sein des masses populaires, pour en faire des citoyens,
tous les hommes qui avaient quelque importance, soit
par leur valeur personnelle, soit par la prospérité de
leurs affaires, elle avait créé dans la société moderne
la bourgeoisie, c'est-à-dire cette classe, inconnue des
sociétés antiques, qui ne repose exclusivement ni sur
le privilège de la naissance, ni sur le principe de la
propriété, ni sur l'autorité traditionnelle d'une caste
sacerdotale, ni sur la force matérielle du glaive, mais
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LA BOURGEOISIE DANS LA COMMUNE. 257
5 la fois sur tout ce qui est, dans une réunion d'hom-
mes., un principe d'activité, un moyen d'influence, un
instrument de richesse, une faculté propre à grandir
l'individu et à contribuer au bonheur de la commu-
nauté : travail, propriété du sol, capital mobilier, ho-
norabilité traditionnelle du nom dans la famille, auto-
rité des magistratures, etc. ; cette classe essentielle-
ment compréhensive, qui, au lieu de se clore dans
des limites jalouses, tend à les reculer indéfiniment,
et qui tient par en bas une porte toujours ouverte
pour élever jusqu'à elle et s'assimiler les travailleurs,
et par eu haut une porte ouverte aux privilégiés des
anciens régimes, qui viendront peu à peu déposer
leurs préjugés et abdiquer leur vaine suprématie en
échange des avantages de toute nature qu'offre Tordre
nouveau ; cette classe enfin que nous désignons très-
improprement par ce mol de bourgeoisie, faute d'un
autre plus convenable, et qui est bien plutôt, au moins
virtuellement, l'ensemble de toutes les forces vives de
la cité, puisqu'elle est destinée, par le développement
même du principe sur lequel elle s'appuie, à embrasser
l'universalité des membres du corps social.
La formation de la bourgeoisie dans la commune
chrétienne fut le premier hommage rendu au prin-
cipe de l'égalité des hommes devant la souveraineté
sociale. Quelque incomplet que fut d'abord le résul-
tat obtenu, la révolution qui le produisit était capitale
et décisive, et son action ne devait plus s'arrêter.
47
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368 LA GUERRE AUX CHÂTEAUX.
II
Mais, si la féodalité était vaincue dans les villes,
elle ne Tétait pas dans la campagne. Les seigneurs
tenaient toujours sous le joug les populations ru-
rales, et ils semblaient, derrière les murs de leurs
châteaux, défier la bourgeoisie de la cité. La situa-
tion n'était pas tenable pour la commune. Ses rap-
ports quotidiens avec les cultivateurs ne pouvaient
s'accommoder des habitudes oppressives et de la ra-
pacité des châtelains. La force expansivc de la révo-
lution rencontrant cet obstacle, un choc violent s'en-
suivit, et une lutte acharnée s'engagea partout entre
la bourgeoisie des villes el les seigneurs féodaux*
Tout assurait la victoire aux communes sur les
châteaux» Si, dans les villes, un progrès constant
unissait de plus en plus toutes les forces sociales et
solidarisait les intérêts, dans les campagnes un prin-
cipe de dissolution minait incessamment la hiérarchie
féodale. Les gentilshommes campagnards étaient tou-
jours en guerre les Uns avec les autres. De plus, les
seigneurs de rang inférieur, les vavasseurs, étaient en
révolte continuelle contre les seigneurs leurs suze»
rains.
. Cette lutte étant devenue générale, les petits sei-
gneurs se concertèrent entre eux, unirent leurs forces,
et Tannée 1026, l'Italie fut le théâtre d'une guerre
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GUERRE DES VAYASSEURS. 259
sanglante et restée célèbre sous le nom de guerre des
vavasseurs.
En même temps, les serfs supportaient impatiem-
ment l'oppression de leurs maîtres. Le contre-coup
des révolutions communales ébranlait profondément
ces populations attachées à la glèbe; à chaque conquête
nouvelle de la cité, le rustique travailleur relevait son
front humide, rêvait de liberté et osait regarder en
face d'un œil menaçant lés murs crénelés du château.
Enfin, quand les cœurs se sentirent battre à l'unisson,
un soulèvement formidable eut lieu.
Les serfs, dans cette guerre contre les seigneurs,
eurent pour auxiliaires les derniers des gentilshommes
dans la hiérarchie féodale ; c'étaient les tiavassins ou
vassaux des gentilshommes, sortes de tenanciers mili-
taires. D'un bout de l'Italie à l'autre, un cri immense
demandait Un affranchissement général.
Les campagnes étaient donc agitées en tous sens :
guerre des petits seigneurs entre eux, guerre des vavas-
seurs contre les seigneurs suzerains, guerre des vavas-
sins contre les gentilshommes, guerre des serfs contre
les châteaux. Le désordre devenait effrayant; les terres
restaient sans culture ; les souffrances étaient trop
grandes et la situation trop tendue pour qu'une trêve
ne se fit pas d'elle-même.
III
La lassitude générale opéra ce que n'avaient pu
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2G0 LA GUERRE AUX CHATEAUX.
accomplir, dix ans auparavant, l'empereur Conrad le
Salique, ni les prédicateurs de la Trêve de Dieu1.
Conrad II, pour mettre un terme à ces luttes achat*
nées entre les seigneurs, avait apporté des modifi-
cations très-importantes au régime féodal. Grâce à
ces changements, les vassaux d'un ordre inférieur
ne devaient plus être à la merci de leurs suzerains.
Mais des textes de loi sont impuissants sur des pas-
sions en incandescence. Il fallait que les colères, arri-
vées à leur paroxysme, s'usassent d'elles-mêmes, et
que l'excès du mal fît du repos un besoin universel.
Une grande pacification eut lieu en 1059, et tous les
partis acceptèrent la constitution de Conrad le Salique
qui fixait plus nettement les droits respectifs des di-
vers ordres de la hiérarchie féodale.
Mais, cette paix et cette législation nouvelle ne
purent rendre aux seigneurs leur force première et
leur ancien prestige. Ces luttes les avaient affaiblis,
déconsidérés, ruinés. Divisés entre eux, ils avaient
toujours succombé dans leurs tentatives contre les
cités.
Désormais les grands seigneurs étaient forcés de
rabattre de leurs prétentions vis-à-vis de leurs petits
vassaux. Ceux-ci, à leur tour, devenaient moins exi-
geants devant l'attitude menaçante de leurs serfs à
demi affranchis. La position de tous était incertaine,
précaire, embarrassée.
1 L'Italie est le pays où la trêve cîc Dieu fut le moins observée. Voir
Sismondi, t. I, p. 95.
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LE CHATELAIN DEVIENT CITOYEN. 261
Le château se trouvait ainsi doublement ébranlé,
par la révolution de la ville, dont les flots allaient
incessamment battre «es murailles, par la marée mon-
tante du peuple de la glèbe. La résistance était im-
possible. Il né restait aux châtelains d'autre ressource
que d'implorer la bienveillance de la commune et de
se faire admettre dans les rangs des citoyens. Ils trou-
vaient là un refuge pour leur personne et une pro-
tection pour leurs propriétés.
Mais cette démarche des châtelains était l'abdication
même du droit féodal devant le droit nouveau, c'é-
tait le complément de la révolution consulaire. Le
gentilhomme campagnard devenait le justiciable des
consuls, et son individualité ne comptait pas plus
dans la commune que celle des citoyens issus de la
classe des artisans.
Pour s'assurer que cette alliance du châtelain avec
la commune ne serait pas illusoire, on exigeait qu'il
vînt résider dans la cité.
IV
Cette lutte de la ville contre les châteaux avait pro-
duit les effets ordinaires de toutes les luttes sociales
italiennes; elle avait fait surgir des éléments nou-
veaux. Les consuls, pour combaltre à forces égales
les seigneurs féodaux, toujours redoutables, bien
qu'affaiblis par les guerres qu'ils se faisaient entre
eux, avaient dû augmenter la masse des citoyens.
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SOS LA GUERRE AUX CHATEAUX.
C'était toujours à la même source qu'ils avaient
puisé ; c'était dans la classe déshéritée, mais essen-
tiellement progressive de l'industrie et du négoce;
troisième effluve de ce foyer vivant où le travail en*
gendrail incessamment des forces nouvelles. Chaque
révolution était ainsi marquée par un accroissement
de vie, de prospérité et de liberté.
C'était le troisième peuple, ter%o popolo, encore
plus nombreux que le second peuple évoqué par la
révolution consulaire. On appela ces nouveaux venus
les concitoyens, pour les distinguer des châtelains de-
venus citoyen$,<m plutôt pour indiquer la simultanéité
de leur admission dans la commune.
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CHAPITRE IY
LES CITOYENS ET LES CONCITOYENS.
I
Les châtelains, devenus citoyens, ne supportèrent
pas sans dépit, on le comprend, ce nivellement qui
les assimilait à d'anciens prolétaires. Ils rougissaient
surtout d'être les égaux des derniers venus, de ces
artisans qui, en entrant dans la commune officielle,
avaient assuré la victoire des consuls contre les châ-
teaux. Avec quel dédain ils traitaient ces prétendus
concitoyens qu'ils avaient vus la veille confondus dans
la vile multitude et privés de tout droit politique!
Bien loin donc de se résigner à leur nouvelle desti-
née et de jouir en paix des avantages de la vie com-
mune, ils veulent tenter de réconquérir, au sein de la
ville, la position qu'ils ont perdue hors des murs, En
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264 LES CITOYENS ET LES CONCITOYENS.
les forçant de résider dans la ville, c'était autant d'en-
nemis qu'on y avait introduits. Que leur importe que
leurs châteaux soient rasés dans la campagne; ne
vont-ils pas les reconstruire dans la cité? Chaque mai-
son qu'ils élèvent est un lieu fortifié d'où ils pourront
exercer leurs vexations sur les bourgeois et braver les
magistrats qui s'arrogent le droit de les juger.
Ainsi retranchés dans ces forteresses, ils essayent
d'opposer une résistance opiniâtre. Ce n est plus la
cité luttant contre un ennemi extérieur, mais la cité
divisée en deux camps : d'un côté, les citoyens, restés
châtelains au fond du cœur, de l'autre les concitoyens,
représentés par les consuls. Et cette guerre entre les
citoyens et les concitoyens devient aussi acharnée que
les précédentes.
Le conflit qui s'engage ne porte pas cette fois sur la
loi fondamentale de la commune. Il n'a pas pour objet,
au fond, la constitution de la petite république. La
liberté et la souveraineté de la commune sont garanties
par les lois qui reconnaissent également les deux par-
tis en présence. Les droits de l'ancien seigneur sur sa
terre ou sur ses capitaux sont aussi bien incontestés
que les droits du citoyen issu de la plèbe sur son in-
dustrie ou sur son commerce. Les droits du saint-em-
pire ni les droits de l'Église ne sont pas non plus mis
en doute.
Ce n'est donc pas pour anéantir les uns ou les autres
que la guerre trouble et même ensanglante la cité.
Chacun sent bien qu'il serait inutile de regarder en
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LES CITOYENS ET LES CONCITOYENS. 265
arrière et d'essayer de remonter le cours des révolu-
tions accomplies.
Mais ce sont les conséquences pratiques, quotidien-
nes, de ces révolutions, qu'on subit impatiemment. Les
droits et les intérêts divers ne peuvent entrer en action
et se trouver en présence, sans qu'il en résulte des
difficultés, des chocs, des querelles personnelles, des
rivalités, des rancunes, des jalousies, des contestations
sur les empiétements réciproques, sûr les prétentions
exorbitantes et insolentes. Entre les anciens châtelains
et les anciens prolétaires, tout s'envenime, tout est
sujet à procès, qui le plus souvent dégénèrent en rixes
terribles.
II
Et ce qu'il y a de remarquable, c'est que chacune de
ces batailles tourne au profit de la démocratie. Citoyens
et concitoyens sont forcés d'aller chercher du même
côté leurs moyens de défense.
Ce gentilhomme, si hautain envers le plébéien par-
venu, où trouvera-t-il des auxiliaires, si ce n'est dans
la multitude? Le voilà donc condamné à ménager, à
caresser ses nouveaux clients, à leur prodiguer son or
et ses faveurs, à faciliter en les enrichissant leur éman-
cipation politique, à augmenter ainsi de ses propres
mains cette classe odieuse de concitoyens contre la-
quelle il a engagé la lutte.
Et ce bourgeois, hier artisan, aujourd'hui l'égal du
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200 LES CITOYENS ET LES CONCITOYENS.
gentilhomme, qui ne se souvient de ses frères de la
veille que pour rougir de son origine, où cherchera-
t-il des amis qui le soutiennent? encore dans la vile
multitude ; il redeviendra fraternel pour être popu-
laire ; il fera bénéficier ses partisans des avantages de
sa nouvelle position, et, afin de les entraîner dans sa
querelle, il leur montrera au bout, pour eux-mêmes,
la conquête de la liberté.
Ainsi, tout sert à la révolution. Chacun de ses pas
accélère sa marche en multipliant à l'infini sa force
d'expansion.
Mais, dans cette lutte des citoyens et des concitoyens,
les consuls, jusque-là magistrats suprêmes de la corn*
mune, ne peuvent plus suffire. Représentants de l'un
des partis opposés, ils ne pourraient être des juges
impartiaux à l'égard des nouveaux citoyens conquis
sur la féodalité, les anciens comtes et les anciens châ-
telains. Ils ne correspondent plus aux besoins nou-
veaux de cette communauté qui s'est accrue de mem-
bres, ennemis la veille, et si mal réconciliés» Un
nouveau pouvoir devenait indispensable.
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CHAPITRE V
14 PODESTAT.
Nous devons dire un mot de cette magistrature qui
est en quelque sorte le point culminant, comme le
couronnement de toutes les révolutions antérieures)
et qui clôt la première période des révolutions ita-
liennes.
A la place des consuls nés d'une révolution plé-
béienne, chefs naturels de cette bourgeoisie qui avait
eu l'audace d'attaquer la féodalité jusque dans ses châ-
teaux et d'imposer le niveau de la loi aux gentils*
hommes, il fallait donc une magistrature étrangère
aux intérêts et aux passions de l'un et l'autre parti,
capable de tenir une balance impartiale entre les ci-
toyens venus de la plèbe et ceux conquis sur la féoda-
lité. Et comme l'antagonisme persistant des éléments
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268 LE PODESTAT.
divers qui composaient la commune continuait en
quelque sorte la phase révolutionnaire, le magistrat
nouveau devait être un dictateur.
La force des choses conduisit ainsi à réunir tous les
pouvoirs dans les mains d'un seul homme en état de
dominer tous les partis. Ce chef nouveau et pour ainsi
dire omnipotent, ce fut le podestat.
Afin que l'arbitrage supérieur qu'il avait à exercer
pût être impartial, ce magistrat devait être, avons-
nous dit, étranger aux deux partis rivaux. Mais ou
trouver ce personnage, impassible comme la loi et à
l'abri des influences environnantes? Pris dans la cité,
au milieu même des intérêts antagonistes, comment
eût-il pu se dégager de toute préférence et de toute
passion ?
On fut obligé, pour assurer l'indépendance, la force,
en même temps que l'autorité morale de cette magis-
trature, d'aller chercher le podestat en dehors de la
cité. Ce fut parmi les citoyens illustres des autres villes
italiennes que chaque république dût choisir son nou-
veau chef. L'usage de ce choix externe se généralisa
bientôt. La ville qui voulait avoir un podestat s'adres-
sait à une cité amie ; celle-ci déléguait un de ses ci-
toyens qui allait momentanément remplir cette haute
et suprême mission.
Chef unique, le podestat exerçait à lui seul toutes
les fonctions judiciaires et politiques des consuls. Ces
derniers étaient réduits à l'état de simples conseillers,
avec les titres de prieurs, d'anciens ou de recteurs.
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LE PODESTAT. 269
Pour se faire une idée de cette magistrature et de la
situation à laquelle elle répondait, il faut se représen-
ter deux camps en présence, ayant déposé momenta-
nément leurs armes mais non leurs inimitiés, puis
élisant d'un commun accord un arbitre chargé de juger
les différends qui s'élèveront entre les membres des
deux armées, à l'occasion de leurs rapports de toute
nature pendant la durée de la trêve. Tant que l'armis-
tice se continue et que rien de grave ne survient entre
les deux armées, la fonction du magistrat commun
reste possible. Mais supposez qu'un choc violent ra-
vive les haines et replace les deux camps en élat d'hos-
tilité ouverte, l'arbitre nommé pour la trêve disparaît
à l'instant même.
Ainsi en était-il du podestat. Tant que les deux
partis vivaient, sinon en bonne intelligence, du moins
sans guerre déclarée, dans la cité, le dictateur com-
mun conservait son autorité. Quand la lutte s'engageait
de nouveau, quand les partis se reformaient en deux
camps prêts à combattre, le magistrat commun n'avait
plus sa raison d'être ; chaque parti choisissait son po-
destat ; et, quand le résultat de la bataille était l'ex-
pulsion de tout le parti vaincu, celui-ci allait se réfugier
et se reconstituer dans quelque cité amie, c'est-à-dire
où le même parti était en ce moment le parti triom-
phant ; car les mêmes oscillations se produisaient dans
toutes les villes italiennes. Là, les proscrits élisaient
un podestat et attendaient, avec l'espoir de prendre
bientôt leur revanche.
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CHAPITRE VI
LES GUERRES MUMCtPALES.
I
Pendant que cette lutte de* citoyens contre les pri-
vilégiés du régime féodal déchirait le sein de chaque
cité, des guerres plus générales et non moins san*
glantes faisaient de l'Italie entière un vaste champ de
bataille. La même question qui divisait la cité en deux
partis mettait aux prises les villes entre elles*
Toutes les villes italiennes, en effet, ne firent pas
leurs révolutions juste au même moment. Il y eut des
villes retardataires, et même quelques-unes qui s'obs-
tinaient fa résister au mouvement émancipateur. Alors
des guerres acharnées s'engageaient entre les villes en
avance et les villes en retard.
Ainsi la révolution des consuls, qui fut la sécula-
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LES GUERRES MUNICIPALES. S7i
risation du gouvernement de la cité et le complément
de la révolution des évéques contre les comtes féodaux,
eut pour conséquence inévitable d'allumer la guerre
entre les villes consulaires et les villes militaires, c'est*
à dire celles où le pouvoir du comte subsistait encore.
Il en fut de même à la suite de la révolution qui ab*
sorba dans la classe des citoyens les châtelains de la
campagne. Entre ces cités qui avaient fait une conquête
nouvelle sur la barbarie féodale et les villes attardées
s'engagèrent des luttes sans fin.
Le podestat, ce dictateur dont le pouvoir planait au-
dessus des deux partis qui divisaient la cité, s'il put un
moment apaiser, pacifier les inimitiés intestines et
suspendre la guerre au sein de la commune, le po-
destat fut sans action sur le sort général de l'Italie,
oû les guerres municipales semblaient être devenues
l'état chronique de ce .malheureux pays.
Ainsi l'Italie était simultanément déchirée par une
double guerre sociale : guerre au sein de la cité entre
les privilégiés qui se défendent et les déshérités qui
réclament leur place au soleil ; guerre entre les cités,
les unes en avance dans ce mouvement social, les
autres en retard.
Il
Jamais l'histoire, même aux périodes les plus agi-
tées et les plus sanglantes, n'a otfcrt le spectacle de
pareils déchirements. Décrire ces luttes qui se croi-
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272 LES GUERRE^ MUNICIPALES.
sent, qui s'entrechoquent, qui toujours s'alimentent
de leurs propres fureurs, autant vaudrait décrire les
tempêtes de l'Océan. Le tableau qu'en font les histo-
riens vous donne le vertige. On dirait, non pas un
champ d'épreuve où s'opère le travail d'enfantement
d'une nation, mais un sol volcanique où chaque point
est un cratère incandescent.
C'est en même temps l'époque des grandes ligues
entre les républiques italiennes contre la domination
étrangère ; efforts gigantesques qui révèlent, dans les
profondeurs de cette merbouleverséej une âme natio-
nale. Il semble qu'au sein de cette épouvantable anar-
chie, des alliances d'abord provoquées par le besoin
de la défense commune, cimentées ensuite par le sen-
timent d'intérêts identiques et par d'unanimes aspira-
tions patriotiques, vont engendrer au moins l'embryon
vivace d'une nation homogène.
Partout ailleurs ce résultat serait certain. En Italie,
l'empire et la papauté sont là. N'attendez pas un ré-
sultat national.
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j
CHAPITRE VII
LE PAPE ET L EMPEREUR. — LA PART QU ILS PRIRENT A CES
RÉVOLUTIONS.
I
Le pape et l'empereur interviennent, soit directe-
ment, soit indirectement, dans toutes ces guerres in-
testines ; et, dans cette tutelle éternelle que l'Église
et l'empire prétendent exercer sur les mouvements de
l'Italie, ils se rencontrent avec l'attitude de puissances
rivales. Ils ont bien essayé de se distribuer amicale-
ment les rôles dans le pacte de Charlemagne, mais ils
n'en sont pas moins les représentants des deux élé-
ments opposés, Vêlement religieux et l'élément laïque,
destinés à se combattre jusqu'à ce que le temps et la
science aient résolu le problème dans une rationnelle et
définitive conciliation.
On doit donc s'attendre, même quand la querelle
i. 18
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274 LES GUERRES MUNICIPALES.
où elles prennent parti n'est pas la cause directe de
l'Église et de l'empire, à voir les deux puissances dans
des camps opposés : l'Église avec le parti de la révo-
lution quand l'empire soutient le parti du passé, et
vice versa, sauf, une fois la guerre politique ou natio-
nale terminée, à faire entre elles de nouvelles alliances,
afin de tirer le plus grand profit possible des agitations
de l'Italie.
Il ne faut pas croire que les deux puissances rivales
jouent toujours dans ces événements le même rôle que
nous leur avons vu jouer au début des révolutions
dont elles ont été les inspiratrices ou les soutiens. Dès
que chacune d'elles s'aperçoit que le mouvement prend
des proportions compromettantes pour sa suprématie,
pour ses projets de domination, en un mot, dès qu'un
intérêt contraire la pousse, qu'elle ait été ou non à
l'origine la promotrice du mouvement, vite elle réagit
et s'efforce de l'enrayer. Et le plus souvent, dans ce
cas, les rôles respectifs sont intervertis.
Quand on prend une vue superficielle de ces varia-
tions dans le rôle de la papauté et de l'empire, tout
parait confusion. En regardant au fond, on peut aisé*
ment se rendre compte des motifs et des intérêts qui
ont déterminé la politique des deux cours.
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ROLE DE L'EMPIRE DANS CES GUERRES. 275
§ lw. — Rôle de l'empire dans les guerres municipales.
Nous avons vu la révolution des consuls, c'est-à-dire
la sécularisation du gouvernement dans la cité, faite
par le parti laïque, représenté et appuyé par les agents
de l'empereur ; puis les guerres municipales qui s'en-
suivirent.
Que va faire l'empereur? Va-t-il, dans ces guerres
municipales, favoriser l'essor des villes consulaires,
cimenter leurs alliances, les soutenir dans leurs luttes
contre les vieux centres militaires ? Celui qui a voulu
la destruction du royaume sera-t-il logique et secon-
dera-t-il l'effort des villes émancipées, pour entraîner
dans le mouvement révolutionnaire les villes en re-
tard ? C'est le contraire qui va arriver.
L'empereur a voulu que le royaume fût détruit ;
c'était l'intérêt et la condition même de sa suprématie.
Il n'est donc pas au fond l'ennemi de la révolution
consulaire qui a contribué à cette œuvre de destruc-
tion. Ce sont les conséquences de cette révolution qu'il
redoute. Il s'alarme de voir les nouveaux chefs de la
commune républicaine investis de pleins pouvoirs par
la révolution, agir en maîtres, trancher les questions
de leur autorité propre, faire une guerre à outrance
aux derniers vestiges de la féodalité. N'est-il pas ur-
gent de réprimer ces consuls « qui rasent ou bâtissent
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276 LES GUERRES MUNICIPALES.
des villes comme si l'empire avait cessé d'exister1 ! »
D'un autre côté, l'empereur ne peut souffrir qu'un
État important quelconque soit fondé sur les ruines
du royaume féodal ; il empêchera la reconstruction
d'une nouvelle unité nationale, soit royale, soit répu-
blicaine. Dans ce but, il entretiendra éternellement
les divisions et les querelles entre les villes italiennes.
Qu'elles se heurtent, qu'elles se déchirent entre elles,
qu'elles fassent de l'Italie un champ de carnage, peu
lui importe. Mais, dès qu'un mouvement national peut
sortir de ces guerres, il s'émeut, et prétend dire an
flot : Tu n'iras pas plus loin.
Ainsi, quand des alliances rapprochent les cités bel-
ligérantes et élèvent un drapeau qui ressemble à un
drapeau national, l'empereur se hâte d'invoquer les
devoirs de sa haute tutelle ; il ne peut supporter, dit-
il, que la guerre devienne exterminatrice. Sous pré -
texte de protéger le parti le plus faible contre le choc
formidable des villes confédérées, il intervient contre
ces dernières.
il
Il y en a qui s'y sont trompés et qui ont vu un sen-
timent désintéressé et des dispositions conciliatrices
dans cette dérisoire tutelle des empereurs. C'est s'a-
buser étrangement. Les prétextes n'ont jamais man-
1 Ferrari, t. II, p. 130»
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PROTECTION HYPOCRITE DE L'EMPEREUR. 277
que aux princes, et les despotes ne sont pas les moins
ingénieux à en imaginer. Que d'immolations l'histoire
ne montre-t-elle pas sous le voile de la plus paternelle
sollicitude 1 Et l'histoire de l'Italie, qu'est-elle donc,
si ce n est l'histoire d'un peuple éternellement pro-
tégé, c'est-à-dire éternellement immolé par le pape
et par l'empereur?
Oui certes, l'empereur, en sa qualité de modérateur
suprême, a la prétention d'arrêter les luttes quand il
lui plaît, de les diriger, de les modérer à son gré;
. mais c'est dans l'intérêt exclusif de son autorité, et
non pour donner la paix à l'Italie : que la lutte se pro-
longe éternellement, qu'une sorte d'équilibre négatif
entre les forces rivales perpétue l'anarchie en empê-
chant le triomphe définitif d'aucun parti ; et sur-
tout qu'aucune cité, s'élevant au-dessus des autres en
gloire et en influence par une série de victoires et
'd'absorptions successives, ne menace de devenir un
centre national.
Si un fait aussi grave naît des événements, c'est
alors que l'empereur feindra d'étendre sur la malheu-
reuse Italie sa main protectrice. Il soutiendra les villes
secondaires contre la future capitale ; il rasera, s'il le
faut, l'orgueilleuse cité, comme on en vit un terrible
exemple Tan 1162, où Milan fut détruite de fond en
comble.
Les faibles protégés croiront à cette haute tutelle.
Mais était-ce bien le sort de l'Italie qui était menacé
par ces guerres exterminatrices entre les villes éman-
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278 LES GUERRES MUNICIPALES.
cipées et les villes féodales? Non, ces guerres auraient
eu au contraire un résultat national. C'est l'autorité
seule de l'empereur qu'elles mettent en péril, et c'est
le seul motif qui détermine son intervention prétendue
modératrice.
Quand Frédéric Barberousse descendit en Italie, au
milieu des premières guerres municipales qui suivi-
rent la révolution des consuls, il n'eut pas d'autre
pensée : arrêter au début l'essor national que ce choc
terrible des cités italiennes pouvait donner à la pénin-
sule. Ce prince venait à peine d'être élevé à l'empire,
lorsque les villes en guerre avec Milan implorèrent
son assistance. « Le parti de Pavie était évidemment
le plus faible ; et le roi d'Allemagne, appelé à choisir
entre les deux ligues, se détermina en faveur de celle
qui ne pouvait se soutenir sans lui, afin de rester tou-
jours maître de l'opprimer ensuite; sentant bien que,
s'il secondait les Milanais, ceux-ci n'auraient bientôt
plus besoin de son assistance1. »
Il arrive donc, persuadé qu'il va parler en maître,
qu'il fera la loi à ces cités en ébullition, qu'il lui suf-
fira de dire à Tune : Ta puissance est assez grande;
il est temps de mettre un terme à ton ambition ; et à
toutes : Vivez en paix, chacune dans voire sphère; ne
troublez pas votre prospérité intérieure en vous grou-
pant, en contractant des alliances qui partagent l'Italie
en deux camps et rendent les haines plus implacables.
1 Sismondi. 1. 1, p. 328.
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LA LIGUE LOMBARDE. 279
III
Mais nul ne commande aux flots soulevés. Les ci-
tés italiennes rebondissent contre Barberpusse; elles
forment entre elles une ligue formidable. Non pas
qu'elles contestent le principe du Saint-Empire. Qui
est-ce qui en aurait eu l'idée en ce temps-là? Mais
elles ne veulent pas être arrêtées dans leur activité
expansive. Sans se rendre compte du résultat natio-
nal qui peut sortir de leurs luttes intestines, elles
sentent instinctivement que la haute tutelle qui pré-
tend les diriger et les modérer est une force paraly-
sante. Elles aimeraient mieux vivre au milieu de per-
pétuels déchirements que d'acheter une prospérité
matérielle et une paix négative au prix de leurs am-
bitions respectives, de leurs rêves et même de leurs
rivalités qui entretiennent l'émulation et la vie.
L'Italie est toujours la terre des surprises : on la
croit morcelée en mille pièces; un puissant empe-
reur a brisé le faisceau fédéral prêt à se former ; dans
la fameuse diète de Roncaglia, il a rappelé aux peu-
ples terrifiés les droits de l'empire ; il a anéanti la
fière cité républicaine qui était l'âme de la révolu-
tion, et les Milanais dispersés portent partout le té-
moignage de cette grande humiliation nationale. Sou-
dain, voilà l'Italie qui se lève comme un seul homme ;
la ligue lombarde jette un suprême défi à l'empe-
reur; Milan est reconstruite, puis une nouvelle ville,
* * * •
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280 LES GUERRES MUNICIPALES.
Alexandrie, s'élève comme par miracle. Les confédérés,
dans un élan d'enthousiasme, s'engagent par serment
à chasser l'empereur, et ils tiendront parole.
L'histoire de ce peuple est pleine de ces réveils
inattendus. Et le dernier de tous, celui qui vient
d'éclater après un sommeil de trois siècles, ne devait
pas être le moins merveilleux. Ceux qui ont mis le
pied sur cette terre pour la délivrer de la domination
étrangère, ont cru lajtrouver divisée en une multitude
d'États rivaux, en une foule de partis irréconciliables.
0 surprise I voilà ces rivalités éteintes, voilà ces par-
tis réconciliés ; il n'y a plus qu'un vœu dans tous les
cœurs, il n'y a plus qu'une âme italienne.
Ces révélations imprévues ne font jamais le compte
des Césars. Leur suprématie, ce qu'ils appellent leur
tutelle, a peu de prise sur une famille nationale unie,
compacte, s'affirmant elle-même dans son indépen-
dance et dans sa dignité. Elle est plus à l'aise au mi-
lieu des rivalités anarchiques. Des populations divi-
sées entre elles sont aux pieds de tout protecteur dont
les paroles conciliatrices sont accompagnées d'une
force armée imposante. Il ne faut donc pas s'étonner
si les princes, arrivés d'abord en libérateurs, sentent
leur zèle se refroidir, lorsque, au lieu des divisionsjqu* ils
supposaient, ils trouvent une volonté nationale una-
nime dans le but qu'elle veut atteindre et sûre d'elle-
même.
N'aurait-on pas là le secret de certaines détermi-
nations subites qui ont naguère arrêté une armée
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LA PAIX DE CONSTANCE. 281
victorieuse au milieu de sa course, et causé un éton-
nement pénible dans toute l'Europe libérale, en sup-
primant d'un trait de plume la moitié d'un programme
qui avait promis solennellement la délivrance de l'I-
talie tout entière ?
Quoi qu'il en soit de l'histoire moderne, l'empereur
Barberousse, furieux de la résistance qu'il rencontre,
veut à tout prix dissoudre la ligue lombarde. Cinq
fois il renouvelle sa tentative, et toujours il échoue.
A sa cinquième attaque, le 29 mai 1176, il est mis en
complète déroute dans les plaines de Lignano. C'était
la septième armée formidable que Frédéric Ier, dans
l'espace de vingt-deux années, avait jetée en Italie.
IV
Après une trêve de six ans, signée à Venise en
1177, dans cette mémorable entrevue où Barbe-
rousse, réconcilié avec le pape Alexandre III, tint
l'étrier au Saint-Père, la paix de Constance (1183)
mit fin à la guerre de l'empereur contre la ligue
lombarde.
Cet événement était à lui seul tout une grande ré-
volution : l'empereur, en traitant directement avec la
ligue lombarde , reconnaît au sein de l'empire une con-
fédération armée, distincte de l'organisation impé-
riale, ayant un but et des intérêts différents de ceux
de l'empereur.
On sait que le motif qui donna naissance à la ligue,
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282 LES GUERRES MUNICIPALES.
ce fut la volonté de s'opposer à l'intervention de
l'empereur, dans les querelles qui avaient armé les
unes contre les autres les villes émancipées et les
villes en retard. Au lieu de subir ses prétentions au
rôle de juge suprême de ces différends, les villes
lombardes veulent être maîtresses de vider leurs que-
relles comme elles l'entendent.
Dans la diète de Roncaglia, qui mit fin à la seconde
expédition de Barberousse en Italie, Tannée 1158,
le droit de guerre privée avait élé enlevé aux villes.
« Dans la même diète, on porta sur le maintien de la
paix une loi non moins contraire aux prérogatives des
cités. Elle leur enlevait, aussi bien qu'aux ducs,
marquis, comtes, capitaines et vavasseurs, le droit
de guerre et de paix dont elles avaient joui depuis
longtemps1. »
La paix de Constance, en consacrant le triomphe de
la ligue, restituait aux villes italiennes ce droit de
décider de la paix et de la guerre que leur avait dénié
la diète de Roncaglia.
Assurément, cette ligue, formée uniquement pour
la guerre, était très-loin d'une confédération nationale;
mais,. en tant qu'elle affirmait et maintenait, en face
de l'empire, le droit des républiques italiennes de ré-
gler entre elles pacifiquement ou par les armes leurs
contestations politiques ou sociales, la ligue reconnue
par le traité de Constance était une conquête nationale.
1 Sismondi, 1. 1, p. 361.
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ROLE DE LA PAPAUTÉ DANS CES GUERRES. 283
C'était une émancipation, une prise de possession
encore vague mais réelle du droit national, par oppo-
sition à la suzeraineté impériale.
§ 2. — Rôle de la papauté dans les guerres municipales.
Les papes ne purent manquer de prendre part aux
guerres que se faisaient les villes italiennes entre elles
et aux luttes des cités progressives contre l'empereur.
Comme toujours, les motifs qui les guidèrent furent
tout personnels. Quant aux intérêts de l'Italie, ils ne
pesèrent pas d'un grand poids dans leurs détermina-
tions. Ils furent sans cesse dominés ou par leurs vues
étroites comme princes temporels ou par leurs projets
de théocratie universelle. Lorsque, pour défendre
ou recouvrer leurs États pontificaux, ils eurent besoin
de l'empereur, ils recoururent à son assistance. Lors-
que, pour faire prévaloir leurs prétentions à l'omnipo-
tence en face des prétendus droits du Saint-Empire,
ils eurent besoin d'un appui contre l'empereur, ils
secondèrent la résistance des cités italiennes. Chaque
conflit se termine invariablement ou par des conces-
sions antinationales à quelque prince, ou par de nou-
velles alliances avec l'empereur.
Les exemples de la politique de bascule et antina-
tionale des papes abondent dans le cours du douzième
siècle. On sait comment le traité de Worms mit fin, en
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284 LES GUERRES MUNICIPALES.
1122, à cette querelle des investitures qui avait rempli
les pontificats de Grégoire VII et de ses successeurs.
Les deux puissances fixèrent avec un soin jaloux les
droits du pape et ceux de l'empereur.Quanl à la liberté
de cette Italie qui avait été le théâtre sanglant de ces
déplorables luttes, il n'en fut même pas question.
Quand s'ouvre, trois ans plus tard, entre deux mai-
sons princières d'Allemagne qui se disputaient la
couronne impériale, la lutte si connue sous le nom de
guerre des Guelfes et des Gibelins, nul ne songe qu'il
y ait au monde une nation italienne. Le principe du
Saint-Empire romain est hors de doute, ainsi que ses
droits sur l'Italie. Toute la question est de savoir quel
sera l'empereur.
Les papes Honorius et Innocent II prennent chaude-
ment le parti de Lothaire qui avait été élevé à l'empire
à l'instigation de leur prédécesseur Calixte H. Or,
comme tout prétendant à l'empire ne pouvait se passer
d'un pape qui l'appuyât à Rome, Conrad d'Hauhen-
staufen, élu empereur par la minorité gibeline, recou-
rut au moyen ordinaire : il fit nommer un antipape.
11 trouva pour cela le terrain tout préparé. Depuis
quelques années, deux grandes familles romaines, les
Frangipani et les Pietro Leone, se disputaient la tiare
et tenaient la ville partagée en deux camps. Déjà,
douze ans auparavant, en 1118, cette querelle avait
occasionné un premier schisme. Maintenant, Inno-
cent II est soutenu par les Frangipani ; c'en est assez
pour que le parti contraire se prête aux manœuvres
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ROLE DE LA PAPAUTÉ DANS CES GUERRES. 285
du concurrent de l'empereur Lothaire, et Pierre de
Léon est élu par ce parti, en 1130, sous le nom d'À-
naclet II. Ce nouveau schisme dura neuf ans. L'anti-
pape resta maître de Rome jusqu'en 1139.
Et pendant que le sein de l'Église était déchiré par
les ambitieux qui se disputaient les avantages tempo-
rels du Saint-Siège, l'Italie, toujours dominée par son
illusion de l'empire, toujours victime de la politique
pontificale, était également bouleversée pour sa ré-
sistance à l'un ou à l'autre des compétiteurs à la
couronne impériale, à l'un ou à l'autre des compéti-
teurs au trône apostolique.
il
Peu s'en fallut qu'Innocent II n'appelât en Italie une
invasion française, pour l'opposer à son heureux rival
soutenu par Roger de Sicile. Ce pape, réfugié en
France, réclama des secours avec les plus vives in-
stances; mais Louis le Gros, qui avait assez de ses
affaires intérieures, se contenta d'entourer Innocent
de tous les honneurs dus au chef de l'Église.
Ce fut alors que ce pape, n'ayant plus de ressource
qu'en l'empereur, se rendit à la cour de Lothaire,
excita le zèle de ce prince et l'entraîna à sa suite dans
une expédition contre les Romains et contre Roger.
Arrêté au milieu de son entreprise par la mort de
Lothaire, Innocent II prend le parti de se mettre per-
sonnellement à la tête d'une armée, et il marche
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280 LES GUERRES MUNICIPALES.
contre Roger. Ses troupes furent battues à la première
rencontre, et lui-même tomba au pouvoir de l'ennemi.
Cette défaite le sauva. Chef d'une expédition guer-
rière, le souverain pontife avait perdu tout son pres-
tige. Dépouillé et désarmé, il reparut aux yeux de ses
ennemis dans toute la majesté du sacerdoce. Inno-
cent Il fut reconnu et entouré d'hommages.
Mais cette longue lutte et le triomphe définitif de
la papauté, de quel profit furent-ils à la cause ita-
lienne? Le résultat fut invariable : un pape rétabli
sur son trône temporel, après desflots de sangversés;
les droits de l'empiré de nouveau consacrés parle cou-
ronnement de Lothaire. En même temps, le Saint-
Siège profila de l'occasion pour consolider, par son
alliance avec Roger, sa suzeraineté sur le royaume de
Naples.
m
Ce fut encore dans l'intérêt de son pouvoir temporel
que le même pape implora vainement l'assistance de
l'empereur Conrad contre les premiers succès d'Ar-
naud de Rrescia. Tous les efforts d'Innocent II, de
Luce II et d'Eugène 111 ne purent empêcher rétablis-
sement de la république, que le grand rénovateur
gouverna glorieusement pendant dix ans.
Adrien IV fut plus heureux auprès du nouvel em-
pereur Frédéric Rarberousse. Ce prince, cédant à ses
instances, vient en Italie à la tête d'une armée, bat
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ALEXANDRE lit ET BARBEROUSSE. 287
les troupes romaines, rétablit Adrien sur les ruines
de la république et livre Arnaud de Brescia au pape,
qui le fait brûler vif.
Tel fut le motif de la première intervention de l'em-
pereur Barberousse dans les affaires italiennes. Le
pape est ici l'allié de l'empereur, parce qu'il s'agit,
non de la cause italienne, mais du pouvoir temporel
du Saint-Siège. Que ce même intérêt commande à la
cour romaine une politique inverse, le pape deviendra
l'ennemi implacable de l'empereur.
Bientôt après, en effet, Adrien IV, effrayé des ra-
pides succès de Barberousse et oublieux du service
reçu, se ligue avec le roi Guillaume de Sicile, et il
abandonne sans scrupule ses anciens alliés qui, pour
lui, s'étaient compromis vis-à-vis de l'empereur. Puis,
se croyant assez fort, il essaye de parler en maître du
monde, et renouvelle à l'égard de l'empereur et des
princes les prétentions Ihéocratiques de Grégoire VII.
IV
Alexandre III, continuateur de la politique d'Adrien,
inaugure son pontificat par une lutte ardente contre
Barberousse. Ce prince avide de domination opposait
aux prétentions des papes des prétentions non moins
exorbitantes. Entré dans Rome en restaurateur de la
papauté, il entendait y exercer sa double influence de
protecteur et de suzerain. Destructeur de la républi*
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288 LES GUERRES MUNICIPALES.
que, il s'appuyait sur le sénat et sur la noblesse ; ce
parti nomma l'antipape Victor IV pour l'opposer au
pape qu'avait fait élire le parti normand.
Les foudres du pape et de l'antipape mettent l'Italie
en feu. L'empereur est excommunié. Alexandre III,
quoique d'abord chassé de Rome par son adversaire,
montre une énergie indomptable.
Mais cette querelle du pape el de l'empereur est
tout à fait étrangère à la question italienne; c'est
l'éternelle querelle entre les deux puissances rivales.
Or, dans l'attitude menaçante où ces deux puissances
étaient en ce moment, ce fut pour le pape une bonne
fortune qu'un besoin d'indépendance agitât les villes
italiennes. Alexandre III, saisissant l'occasion, donne
la main aux républiques soulevées ; il souffle sur elles
le feu intérieur qui le dévore ; il devient l'âme de la
ligue lombarde.
Le nom d'Alexandre III est resté, dans l'histoire,
indivisiblement uni au souvenir de la plus mémora-
ble des tentatives faites par les républiques italiennes
pour conquérir leur indépendance. Quand on a essayé,
dans ces derniers temps, de faire des papes les repré-
sentants naturels de la liberté et même de la nationa-
lité italiennes, c'est surtout l'exemple d'Alexandre III
qu'on a invoqué.
C'est s'abuser étrangement el comprendre bien mal
les véritables motifs qui inspirèrent invariablement la
politique de la cour romaine, même quand elle sembla
favorable à la cause nationale. En ce qui touche
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L'ITALIE NE PEOT PROFITER DE LA VICTOIRE. 280
Alexandre III, pour saisir la réalité sous l'apparence,
il faut envisager le résultat.
Oui, sans doute, il y eut un moment où l'on put
croire que la papauté allait donner la main à l'Italie,
la soustraire enfin à la domination impériale et la
mettre sur la voie qui devait la conduire à une con-
stitution nationale. Quand on vit l'héroïque pontife à
la tête de ce mouvement enthousiaste qui entraîna
presque toutes les villes de l'Italie septentrionale, il
sembla que le génie même de la patrie italienne
sonnait l'heure de la délivrance. Jusqu'au jour du
triomphe, l'illusion fut possible; le lendemain, le
voile se déchira.
Si le pape Alexandre eût eu quelque souci de la
cause italienne, quel parti n'eût-il pas pu tirer de la
fameuse paix de Constance qui consacra la victoire de
la ligue lombarde sur Barberoussel On peut dire
que le sort de l'Italie fut entre ses mains. Or, le ré-
sultat de cette grande lutte fut nul quant à la question
nationale.
' Mais personne, en ce moment, ne parut se douter
qu'il y eût à fonder une nation italienne, ni le pape,
ni même les cités qui venaient de conquérir si glorieu-
sement leur indépendance. Personne ne songea à
donner un caractère permanent et national à cette
i. 10
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390 CAUSE DE CETTE IMPUISSANCE.
union des républiques, qui s'était formée pour la
guerre.
C'est pour les historiens un grand sujet d'étonne-
ment et un mystère inexplicable. Comment compren-
dre en effet que l'idée de la patrie n'ait point surgi
lumineuse et triomphante de cette victoire de la
liberté? Comment ces cœurs qui ont battu à l'unisson
sur vingt champs de bataille ne se sentent-ils pas
membres d'une même famille sociale? Jamais un mer-
veilleux concours de circonstances n'a réuni en un
seul faisceau des éléments mieux préparés pour for-
mer une société homogène : même langue, même
foi religieuse, même origine, mêmes traditions, mêmes
mœurs et même civilisation ; sans compter le besoin
de la défense commune qui venait de centupler la
puissance attractive de toutes ces affinités nationales,
et la plus vulgaire prévoyance qui commandait aux
Italiens de rester unis s'ils ne voulaient perdre en un
jour le fruit de leur victoire.
Vain espoir, les Italiens ne savent point profiter de
cette occasion providentielle et qui ne doit plus se
représenter.
Il ne suffit pas, pour expliquer ce fait inouï, de dire
avec Sismondi que, si les Italiens ne formèrent pas
entre eux une confédération, c'est que « la conception
d'une constitution fèdérative est une dés idées les
plus relevées et les plus abstraites que puisse produire
l'étude des combinaisons politiques. » La race italienne
a le sens politique assez développé et, à la fin du
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CAUSE DE CETTE IMPUISSANCE. 291
douzième siècle, les cités républicaines étaient assez
avancées dans la vie sociale, pour qu'il soit permis de
croire que l'instinct de la conservation et l'amour de
la patrie leur eût suggéré le moyen le plus approprié
aux circonstances, si une cause profonde et exception-
nelle de division n'eût rendu radicalement impossible
toute constitution nationale, soit unitaire soit fédé-
ra tive.
VI
Cette cause, nous l'avons signalée à chaque page
de ce livre, c'est l'illusion du Saint-Empire toujours
persistante même au milieu des plus beaux rêves de
liberté, illusion entretenue avec soin par la papauté,
en vue du maintien de sa souveraineté temporelle. C'est
cette cause qui avait empêché le royaume italien de se
consolider et de faire* une seule nation des provinces
de la péninsule. C'est celte cause qui naguère avait
fait échouer la généreuse tentative d'Arnaud de
Brescia. C'est cette cause qui devait rendre stérile
pour l'œuvre nationale la victoire de la ligue lombarde
sur Barberousse.
Comment aurait-on pu avoir l'idée d'une constitu-
tion nationale, même la plus informe, quand le droit
supérieur de l'empire ne faisait pas même question ?
La paix de Constance avait limité, mais non nié ce
droit de l'empire. Les cités victorieuses croyaient avoir
assez fait pour la liberté en obtenant pour chacune
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202 CAUSE DE CETTE IMPUISSANCE.
d'elles des garanties sérieuses d'indépendance vis-à-vis
du suzerain. C'était un ensemble de conquêtes muni-
cipales, mais nullement une conquête nationale.
Dans le préambule du traité de paix de Constance,
il est dit que l'empereur reçoit en grâce les cités et les
personnes. Tous les citoyens de quinze à soixante et
dix ans devaient lui prêter un serment de fidélité qui
serait renouvelé tous les dix ans. Les villes qui, par
le traité de Constance, s'étaient assuré des libertés
locales, bien loin de rien stipuler pour le droit na-
tional de l'Italie, avaient juré d'aider l'empereur à
conserver ses droits sur la péninsule. « Réserve fu-
neste ! dit un historien moderne. En poursuivant la
liberté sans la nationalité, l'affranchissement des
villes sans celui de l'Italie, elles avaient fait une chose
contradictoire, scellé leur liberté particulière et la
servitude commune *. »
Le droit national proclamé eût été la négation de
l'empire. Or, pour les Italiens, nier l'empire, c'eût été
abdiquer leur droit à la domination universelle. Comme
toujours, le droit impérial tuait le droit italien. Quand
l'empire d'Autriche a mis la main sur la Hongrie, il
n'y a plus eu de Hongrie. Quand l'empire des czars a
mis la main sur la Pologne, il n'y a plus eu de
Pologne. Mais jamais ces peuples n'ont reconnu le
droit du conquérant. Le sentiment national vit en eux
comme au premier jour. Si, depuis leur immolation,
1 Zeiler, Histoire de l'Italie, p. 179.
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CAUSE DE CETTE IMPUISSANCE. 293
à un moment quelconque, la main de l'oppresseur se
fût écartée, le cri national serait parti de toutes les
poitrines.
La vérité est là tout entière : si les Italiens, à cette
heure décisive où ils furent maîtres de leurs destinées,
n'ont pas fondé une Italie, c'est qu'ils n'avaient pas le
sentiment national ; et ils n'avaient pas le sentiment
national, parce qu'ils étaient encore les jouets de
l'illusion du Saint-Empire. Lejouroùce rêve cessera,
ils seront prêts pour la guerre de la délivrance, et le
lendemain il y aura au monde une nation italienne.
La papauté seule pouvait opérer ce prodige d'arra-
cher l'Italie à cette chimère. « Le pape seul, avons-nous
dit ailleurs, s'il eût compris son rôle, était en état de
mettre un terme à cette illusion funeste de l'empire,
et de procurer jaux villes italiennes un centre et un
drapeau national. Alexandre III, plus que tout autre,
eût pu accomplir cette grande révolution : il n'avait
cessé d'être l'allié des républiques pendant leur lutte
contre Barberousse; il était populaire à Rome, et,
après un long exil, il était rentré dans la ville éter-
nelle, réconcilié avec le sénat. Respecté de toute
l'Europe pour ses vertus, et béni de toute l'Église qu'il
gouvernait saintement, il pouvait parler en maître à
l'empereur et l'exclure 5 tout jamais de l'Italie, en
faisant retentir aux oreilles des Italiens le mot de
patrie.
« L'occasion était admirable. Que fallait-il pour
cela? Rien qu'une chose, mais une chose que n'a
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994 CAUSE DE CETTE IMPUISSANCE.
comprise aucun pape, renoncer à tout pouvoir tem-
porel, et laisser Rome, maîtresse d'elle-même, à sa
mission nationale.
« Au lieu de ce coup d'audace et de génie,
Alexandre III, comme les autres papes, ne songea
qu'à raffermir son pouvoir temporel dans Rome, et à
étendre son influence politique dans toute l'Europe,
très-convaincu que cette double domination était une
garantie de la dignité et de l'indépendance de l'Église. »
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CHAPITRE VIII
RÔLE DES DEUX PUISSANCES EN FACE DES PODESTATS.
Dans la question des podestats, l'histoire nous offre
un spectacle analogue : chacune des puissances, l'em-
pire et la papauté, secondant d'abord une révolution,
puis, par un intérêt contradictoire, s'eflbrçant d'en-
rayer le mouvement; et toujours les deux puissances
prenant, dans la querelle, parti Tune contre l'autre,
balançant ainsi les forces rivales et rendant la lutte
sans issue.
§ 1". — Rôle de l'empire.
I
Dans cette question des podestats, quel est le rôle et
l'intérêt de l'empereur? Nous l'avons dit, le podestat
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296 L'EMPEREUR ET LE PODESTAT.
est un modérateur suprême entre les citoyens et les
concitoyens acharnés les uns contre les autres, c'est
un dictateur au-dessus de tous les partis, au-dessus
des agents impériaux, au-dessus de ces châte-
lains qui sont les débris de la constitution féodale de
l'empire. Le podestat est le grand niveleur ; il com-
mande, et les châteaux sont détruits, et les châtelains
sont traînés dans la ville au tribunal du dictateur.
Cette justice expéditive et inexorable n'était pas
seulement nécessaire hors des murs. Nous savons que
les nobles, devenus citoyens, s'étaient fait de leurs
maisons, dans l'intérieur de la cité, autant de places
fortes. Toute décision du podestat contre eux eût donc
été illusoire, si le magistrat s'en était tenu, pour l'exé-
cution, aux moyens ordinaires. A chaque fois, il était
obligé de recourir à un moyen révolutionnaire : il
soulevait la ville et la menait tout entière à l'assaut
de la forteresse rebelle.
« Lorsque le podestat était instruit, par la renom-
mée, de quelque délit public, il suspendait aux fenêtres
de son palais le gonfalon de justice; il sommait, par
ses trompettes, tous les citoyens de prendre les armes;
il entreprenait le siège de la maison du coupable, et,
après s'en être rendu maître, il la faisait raser
jusqu'aux fondements *. »
C'était l'état de guerre et l'état révolutionnaire en
permanence dans chaque cité : Toute loi était sus-
4 Siimondi, t. II, p. 67.
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L'EMPEREUR ET LE PODESTAT. 207
pendue, tout autre pouvoir que celui du podestat
méconnu. Devant ce maître absolu qui est à lui seul
la loi vivante, qui est-ce qui songe à l'autorité supé-
rieure de l'empereur? Qui est-ce qui se souvient que
c'est de lui que ces nobles, traqués dans leur dernier
refuge, tiennent leurs titres et leurs privilèges? Le
podestat annule l'empereur.
L'empereur, à moins d'abdiquer, doit mettre des
bornes à la toute-puissance du chef de la commune.
Il prendra donc parti pour les châtelains contre le
podestat niveleur.
h
Le successeur de Frédéric Barberousse comprit
qu'il était temps de réagir contre les conséquences de
la paix de Constance qui avait fait les républiques si
fortes en reconnaissant leur indépendance, surtout
dans le droit de décider de la paix ou de la guerre.
Déjà Barberousse lui-même avait pris des mesures
pour neutraliser la victoire des villes italiennes, et il
avait ouvert la voie à la politique réactionnaire de
Henri VI. Dans les Romagnes, en Toscane, dans la
Marche trévisane, il avait prêté son assistance aux
villes où dominait le parti de la noblesse et qui ré-
sistaient au mouvement des républiques consulaires.
En même temps, il entretenait par ses manœuvres
l 'éternelle hostilité des Romains contre le Saint-Siège.
Mais son coup de maître avait été d'assurer la réunion
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29* L'EMPEREUR ET LE PODESTAT.
de la Sicile à l'empire, par le mariage de son fils Henri
avec Constance, unique héritière du trône où était assis
Guillaume II.
Henri VI n'eut garde de s'écarter de cette habile
politique. A peine fut-il élevé à la dignité impériale,
que la mort de Guillaume le Bon rendit vacant le
trône de Naples. Henri se hâta de faire valoir ses
droits; mais il eut à combattre un redoutable compé-
titeur, Tancrède, fils naturel d'un frère de Guil-
laume Ier, et soutenu par le chancelier du royaume,
Mathaeus, chef du parti national. La lutte se prolongea
jusqu'après la mort de Tancrède, et Henri ne prit
possession de la couronne qu'en 1194, après s'être
emparé de la personne de Guillaume III, fils et suc-
cesseur de Tancrède.
Ainsi maitre du midi de la péninsule, Henri VI put
tourner tous ses soins du côté des provinces septen-
trionales. Là, la noblesse territoriale, vaincue dans la
plupart des villes, trouvait un refuge assuré et inac-
cessible dans les parties montagneuses du pays. Re-
tranchée derrière les murailles de ses châteaux forts,
elle tint longtemps en échec les forces révolutionnaires
de la bourgeoisie.
Tant qu'il s'était agi de détruire dans la noblesse
féodale les débris encore vivaces de l'ancien royaume,
les empereurs avaient secondé les efforts de la bour-
geoisie contre les châtelains. Maintenant que le royaume
n'est plus qu'un souvenir historique, et que la bour-
geoisie devient la grande puissance menaçante, les
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L'EMPEREUR ET LE PODESTAT. 299
empereurs retournent leur politique. Autant ils ont
favorisé la révolution des consuls, autant ils soutien-
dront les châtelains dans leur résistance aux po-
destats.
Grâce à cette protection et aux avantages naturels
qu'offrent les régions occupées par les montagnes, les
nobles qui tenaient leurs fiefs de l'empire purent braver
presqu'impunément les cités républicaines. Les Alpes
liguriennes qui séparent Gênes de l'Emilie, les Apen-
nins de l'Italie centrale se peuplèrent ainsi d'une mul-
titude de châteaux indépendants. Mais ce fut surtout
dans la Marche trévisane que les délicieuses valléos
des montagnes euganéennes offrirent aux châtelains
des retraites sûres d'où ils dominaient les provinces
environnantes.
Cette noblesse, riche et obéie dans ses domaines,
conserva sur les villes voisines une influence excep-
tionnelle. Henri VI, qui avait à cœur de relever la féo-
dalité laïque, ne cessa d'augmenter le nombre et la
force de ces seigneuries indépendantes. Il s'attacha
par des faveurs la maison de Romano, afin d'avoir un
point d'appui contre la Marche véronaise. Il en fit
autant dans les Apennins dont l'un des versants, par
ses châteaux, commande les Romagnes, et l'autre la
Toscane. Il donna le duché de Romagne à son séné-
chal, le duché de Toscane à son propre frère, et réta-
blit le marquisat de Spolète.
On le voit, la politique invariable des empereurs,
c'est d'empêcher tout travail d'unification en Italie, en
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500 LA PAPAUTÉ FAVORISE LA RÉVOLUTION.
annulant les forces sociales les unes par les autres. Ils
ont détruit le royaume par la puissance révolution-
naire de la démocratie naissante ; maintenant ils re-
lèvent les débris de la féodalité pour opposer une
digue à cette révolution qui, après avoir affranchi les
cités, pourrait bien devenir nationale.
§ 2. — Rôle de la papauté.
I
Quand l'empire est pour la réaction, on peut être
sûr que la papauté est pour la révolution.
L'Église prendra donc parti pour les citoyens et
soutiendra le droit qu'ont les villes d'agir dictatoria-
lement par leurs podestats. Tandis que l'empereur
crée des ducs et des marquis et encourage la résis-
tance des châtelains, le pape, par ses légats, déclare
légitime le pouvoir souverain du chef de la cité et fait
un devoir à la noblesse de s'incliner devant ses déci-
sions. Le clergé prêche partout la concorde et tâche
de désarmer parla parole évangélique ces orgueilleux
châtelains qui se roidissent contre la force.
Cette propagande religieuse servit puissamment à
consommer, dans les communes qui avaient fait par-
tie de la ligue lombarde, la révolution démocratique.
Autant l'influence de l'empereur s'efforçait de relever
la noblesse dans les Marches, autant, dans la Lom-
bardie et les Romagnes, la bourgeoisie, aidée du
clergé, dompte et absorbe le parti aristocratique. Cha-
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LA PAPAUTÉ FAVORISE LA RÉVOLUTION. 501
que jour la ville voit tomber quelque château autour
d'elle ou dans l'intérieur de ses murs ; les actes de
soumission des gentilshommes se multiplient ; bientôt
le rayonnement des villes républicaines s'étendra sur
toutes les propriétés rurales qui les avoisinent, et
Modène, Parme, Plaisance, Heggio, Bologne, Milan, etc. ,
pourront communiquer librement de Tune à l'autre.
La part active que prit le clergé à ce mouvement
lui rendit le prestige et le crédit que lui avait fait
perdre la révolution des consuls. Les rôles étaient in-
tervertis. Les consuls, favorisés par le parti de l'em-
pire, avaient détrôné l'évéque dans le gouvernement
de la commune; voici maintenant l'évéque l'allié du
podestat, et au besoin devenant podestat lui-même.
C'est ainsi que Tannée 1192 l'évéque de Bologne,
Gérard de Scannabecchi, fut élevé à cette magistra-
ture suprême ; et les historiens du temps rapportent
que, par sa sagesse et son esprit de conciliation, il sut,
pendant quelque temps, contenir tous les partis et
mériter les sympathies générales. Mais son zèle pour
les intérêts du peuple fut la cause de sa perte. La
noblesse comprit que c'en était fait de ce qui lui restait
d'autorité, si elle laissait le pouvoir politique dans les
mains de ce clergé niveleur ; elle s'insurgea contre
1 evêque Gérard et parvint à le chasser de la ville.
Cet échec n'empêcha point le clergé de poursuivre
son œuvre démocratique. Partout il continua de favo-
riser le podestat dans sa lutte contre l'aristocratie que
soutenaient les agents de l'empereur.
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302 INTÉRÊT ANTINÀTIONÀL DES DEUX PUISSANCES.
II
On le voit, comme toujours, l'empire et la papauté
dominent la lutte et F éternisent : les deux partis
ennemis se mettent sous la protection respective des
deux puissances qui ont un égal intérêt à empêcher
le triomphe définitif, soit des citoyens, soit des anciens
châtelains incorporés dans la commune.
Le clergé ici n'est si ardent à soutenir la bourgeoisie
que parce que l'empereur appuie le parti de la no-
blesse. Il le peut du reste sans danger pour les posses-
sions territoriales du Saint-Siège. Pourvu que les
chefs des cités républicaines ne se donnent pas la main
en vue d'une organisation nationale, le clergé a tout
profit à agir au sein des communes en sens inverse
du parti impérial. Il y trouve le double avantage d'y
contrebalancer l'influence de l'éternel rival, l'empe-
reur, et d'entretenir dans la péninsule les divisions
qui doivent l'empêcher d'être une nation.
Sur ce dernier point, l'intérêt de l'empire est le
même que celui de la papauté. Au fond, les deux puis-
sances savent très-bien qu'elles se servent mutuelle-
ment en intervenant sous des drapeaux opposés dans
les querelles italiennes ; c'est le meilleur moyen de
rendre impossible la victoire définitive d'aucun parti.
Et comme chacune des deux puissances représente
également, suivant le point de vue auquel ou se place,
soit la révolution, soit la contre-révolution, on ne doit
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INTÉRÊT ANTJNATIONAL DES DEUX PUISSANCES. 303
point s'étonner de les voir, suivant l'occasion, changer
respectivement de rôle et de drapeau.
En ce qui touche l'empereur, si les titres des duchés
et des comtés tiennent à l'empire, les titres juridiques
des communes y tiennent également; car si d'une
part les duchés et les comtés sont de création impé-
riale sur les débris de l'ancien royaume des Lombards,
les communes, d'autre part, se sont émancipées du
joug des évêques, elles ont fait leur révolution consu-
laire sous la protection de l'empire représentant les
droits de la société laïque en face de l'Église. Les deux
adversaires, placés tous deux également sous la pro-
tection du droit impérial, ne peuvent donc espérer de
s'anéantir l'un l'autre. L'empereur interviendra tou-
jours pour relever le plus faible prêt à succomber.
L'Église, de son côté, par ses principes sociaux
essentiellement démocratiques et émancipateurs, est
la protectrice naturelle des communes libres. Mais,
par ses intérêts temporels qui résultent de la donation,
elle est la protectrice forcée des privilèges féodaux qui
subsistent encore. Elle ne peut arrêter l'essor des
communes libres sans mentir à sa mission capitale et
universelle ; elle ne peut comprimer les résistances
des comtes possesseurs de la terre et de la force ma-
térielle sans compromettre son pouvoir temporel.
Ainsi, la logique de la politique papale, aussi bien
que la logique de la politique impériale, est l'éternel
obstacle qui, sous le voile d'une double protection,
retarde le mouvement social au sein des communes*
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30 * INTÉRÊT ÀNT1NÀTI0NÀL DES DEUX PUISSANCES.
Comme l'Église et l'empire sont toujours fatalement
poussés dans deux camps opposés, ainsi que deux
termes contradictoires qui cherchent le point de con-
ciliation sans pouvoir le trouver, cette intervention
en sens inverse des deux puissances rivales, on ne
saurait assez le répéter, a pour inévitable résultat de
stériliser chaque révolution en rendant toute solutien
impossible. « On avance, dit M. Ferrari, au milieu
d'un combat affreux, par des victoires imperceptibles ;
chaque parti résiste toujours par l'impossibilité de
subir une défaite. »
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CHAPITRE IX
ISOLE PARTICULIER DE ROME DANS CES RÉVOLUTIONS.
I
Dans ce mouvement si régulier et si divers des
révolutions italiennes, Rome, à cause de la présenca
des papes, eut toujours un rôle à part. Bien que ja-
louse, au fond, de son droit de souveraineté, et ne
cessant de se débattre contre les prétentions du saint-
siége, elle ne put ni ne voulut s'associer activement
aux efforts des cités libres. Nous l'avons vue, dans les
siècles antérieurs, rester étrangère aux essais d'or-
ganisation d'un royaume italien, soit par des conqué-
rants barbares, soit par des princes indigènes. Son
attitude fut la même pendant la période des guerres
municipales. Comme si la reine du monde eût cru
s'abaisser en jouant un rôle national, elle ne sembla
i. 20
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506 ROLE EXCEPTIONNEL DE ROME.
même pas se douter qu'elle seule manquait à ce
mouvement, qu'elle seule eût pu centraliser les forces
de la péninsule et donner à toutes les aspirations un
but national.
La papauté temporelle, nous l'avons dit vingt fois,
eut soin de la détourner de ce rôle. Bien loin de tenir
Rome au niveau des progrès qui s'accomplissaient
autour d'elle afin de la préparer à devenir, selon sa
destination naturelle, la capitale de l'Italie, elle s'atta-
cha toujours à retarder dans son sein la marche de la
révolution sociale. Pour rester à tout jamais la ville
cléricale par excellence, Rome devait s'interdire les
transformations politiques qui s'opéraient partout
ailleurs.
C'est là, c'est sur son propre terrain, que doit se
juger la politique de la cour pontificale. Hors des li-
mites de ses États, elle peut, surtout quand elle se
trouve en face de son éternel rival, l'empereur, secon-
der le mouvement progressif des républiques italiennes.
A Rome, on ne la voit jamais prendre ces allures révo-
lutionnaires. Ainsi, pendant que les papes se font,
avec éclat, les protecteurs des communes soulevées
contre l'empire, qu'ils envoient toute une légion de
missionnaires agiter les peuples au nom de la liberté
et proclamer le droit du podestat niveleur, ils s'effor-
cent d'imposer de plus en plus aux Romains les formes
du gouvernement absolu.
Mais comme ce peuple indomptable, à défaut du
pouvoir* en veut au moins le simulacre, il ne se lasse
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ROLE EXCEPTIONNEL DE ROME. 307
jamais de protester contre la domination cléricale. Ses
révolutions ne pouvant avoir la régularité et la conti-
nuité que nous avons signalées dans les autres villes,
elles éclatent aux moments les plus inattendus en
formidables tempêtes, brisant tous les obstacles; chas-
sant le gouvernement pontifical, regagnant en un jour
et même dépassant le but atteint par les communes
indépendantes. Colère irrésistible, mais colère stérile
d'un peuple qui se souvient de son ancienne grandeur,
mais qui n'a pas encore l'intelligence du nouveau rôle
qui lui est destiné.
Chaque triomphe est suivi d'une défaite qui aggrave
la position antérieure et fait descendre Rome d'un
degré dans la voie de la décadence politique.
H
Entre toutes les tentatives faites par Rome pour
conquérir sa liberté, il n'en est pas de plus glorieuse
que celle d'Arnaud de Brescia. Ce grand homme, en
avance de plusieurs siècles, tranchait d'un seul coup
le problème qui fait encore aujourd'hui tous les em-
barras de l'Europe.
Fidèle à l'unité catholique, quoi qu'en aient dit ses
calomniateurs1, le moine, apôtre et homme d'État,
1 a J'avoue toutefois, dit l'abbé Fleury, que j'aurais souhaité trouver
dans les auteurs du temps d'Arnaud les raisons pour lesquelles on ré-
futait ses erreurs. Car les deux lettres de saint Bernard aux Romains,
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308 TENTATIVE D'ARNAUD DE B!»ESCIA.
comprit au douzième siècle ce que les moines du dix-
neuvième ont tant de peine à comprendre, c'est que
l'institution de la papauté temporelle était la pierre
d'achoppement du monde chrétien, qu'elle causait
une double perturbation : dans Tordre religieux, en
détournant le clergé de l'esprit essentiellement moral
de sa mission ; dans Tordre politique, en confondant,
pour le gouvernement des sociétés, deux éléments
que la doctrine évangélique avait voulu séparer; il
comprit que toute réforme légitime dans l'Église serait
impossible et tout progrès social compromis, tant que
Rome ne serait pas affranchie du joug des prêtres, la
papauté rétablie dans sa simplicité primitive et la
société laïque remise en possession de ses droits
temporels.
« Gardez-vous de croire, disait-il au peuple romain,
que le clergé ait le monopole des lumières. Les laïques
l'égalent en intelligence, et le moment est venu de
leur rendre le pouvoir. »
Mieux inspiré que le moine Hildebrand, il prenait
le problème politique en sens inverse. Le premier
mettait tous les pouvoirs dans les mains du prêtre ;
le second demandait, au nom du Christ, deux gou-
vernements, comme il y a deux sociétés, l'un chargé
des choses du ciel, l'autre des intérêts de la terre.
sur ce sujet, ne sont que des déclamations pathétiques, où il nV-ntre
point en preuve, et suppose le droit du pape (à la souveraineté de
Home) incontestable. » — Fleury, Discours sur l'histoire ecclésiastique
du onzième au treizième siècle, IX.
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TENTATIVE D'ÀP.NÀUD DE BIIESCIA. 309
La révolution de 1145, dont Arnaud de Brescia fui
l'inspirateur, eut donc pour but de renverser la théo-
cratie pontificale du moyen âge. Le grand restaura-
teur de la république romaine généralise toutes les
révolutions des consuls contre les évoques; mais il
exprime si radicalement ces révolutions, qu'il passe,
aux yeux de ses contemporains et aux yeux d'une
longue suite de générations, pour un utopiste.
Ce n'est pas seulement la sécularisation du gouver-
nement qu'il demande, la part équitable faite aux
laïques dans l'exercice des pouvoirs publics, c'est la
séparation absolue du domaine religieux et du do-
maine politique '. Et c'est au cœur même qu'il veut
frapper la domination des évoques, c'est à Rome, dans
le gouvernement pontifical. L'édifice de Grégoire VII
ainsi sapé par la base, c'en était fait de la puissance
politique du clergé.
Il proclama donc la déchéance de la papauté tem-
porelle et gouverna sagement pendant dix ans la
république romaine.
III
Mais ce n'était pas tout d'avoir rendu Rome maî-
tresse d'elle-même, d'avoir rétabli le sénat cl exclu
le clergé des fondions politiques. Le difficile pour les
1 Cela ne veut pas dire qu'Arnaud de Brescia comprit le vrai prin-
cipe de la liberté comme nous la comprenons aujourd'hui. V. t. II.
liv. VII, cliap. ier.
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510 TENTATIVE D'ARNAUD DE BRESCIA.
Romains était de conserver leur conquête. La cour
pontificale était loin de se tenir pour battue; elle
avait dans la ville un parti puissant, soit parmi la no-
blesse, soit parmi le peuple. Le sénat dut entreprendre
de véritables sièges pour réduire à l'obéissance quel*
ques familles, telles que les Frangipani, alliées du
pape, qui s'étaient bâti plutôt des châteaux forts que
des palais et avaient transformé même des monuments
publics en places de défense.
À l'extérieur, la cour romaine s'appuyait sur les
châteaux des environs, et même sur les petites villes,
comme Tibur et Tusculum, qui étaient toujours en
élat d'hostilité avec Rome. Elle avait de plus pour
auxiliaire le roi de Sicile, Roger, avec lequel elle venait
de contracter une alliance.
La république ne se sentant pas assez forte pour
luller contre tous ces obstacles, eut recours à son
moyen ordinaire, le plus funeste de tous : aux préten-
tions du saint-siége, elle opposa le droit de l'empire.
Déjà avant le retour d'Arnaud de Brescia qui ne fut
rappelé de l'exil qu'en 1145, elle avait imploré à plu-
sieurs reprises l'assistance de Conrad III; elle lui avait
écrit : « Viens dans la capilale du monde; une fois
l'obstacle du clergé détruit, tu régneras plus sûrement
que tous les empereurs qui t'ont précédé. » Quelques
années plus tard, la république adressa les mêmes
instances à Frédéric Barberousse.
Ainsi, avec leur illusion du saint-empire, les Ro-
mains parcouraient toujours fatalement leur cercle
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TENTATIVE D'ARNAUD DE BRESCIA. 511
\icieux, passant d'un maître à un autre, ne compre-
nant pas que, pour être libres, ils devaient se sous-
traire à tous les deux à la fois.
Arnaud de Brescia partagea-t-il cette illusion de ses
contemporains? Les historiens sont à ce sujet dans le
doute. Les documents sur cette période des annales de
Rome sont très-insuffisants. Ce qu'il y a de certain,
c'est que le sénat seul figure dans ces supplications
adressées aux empereurs; et tout, dans les actes
d'Arnaud, permet de croire que le grand martyr de la
liberté resta étranger à ces démarches, et même qu'il
ftit tout aussi préoccupé des dangers qui venaient du
côté de l'empire que de ceux qui venaient du côté de
la papauté. Seulement, la prudence lui faisant une loi
de ne pas affronter à la fois les colères des deux puis-
sances, il usa de réserve avec l'empereur. Mais tandis
que le sénat proclamait plus haut que jamais la théorie
du saint-empire, le législateur républicain eut soin
de limiter autant que possible, dans la nouvelle con-
stitution, les droits de l'empereur.
Du reste, rien n'était plus illusoire que ce recours
continuel des Romains à l'autorité du saint-empire
pour les aider à renverser le trône pontifical. C'était
s'adresser à la puissance qui avait leplus grand intérêt
à la conservation de ce trône. Les empereurs n'avaient
nul désir de supprimer la papauté temporelle. Ils
voulaient bien contenir ce pouvoir dans des limites
raisonnables, mais non l'anéantir. Une fois le trône
et l'autel séparés, le prêtre n'eût plus élé pour eux
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512 TEMaTIVE D'ARNAUD DE BRESCIA.
un instrument de règne ; une fois Borne affranchie
de la domination pontificale, l'Italie ne devait pas
tarder à s'affranchir de la domination de l'empereur.
Il valait mieux s'en tenir à l'alliance opérée par Char-
lemagne et qui était devenue la base de tout le droit
public européen.
Aussi Conrad III se garda-t-il de se rendre au vœu
du peuple romain. Le sénat eut beau lui écrire :
« Constantin et Justinien régirent glorieusement tout
l'empire, par la vigueur de ce sénat et du peuple ro-
main; nous souhaitons et nous nous efforçons de
faire que vous puissiez gouverner comme eux, et que
vous puissiez recouvrer tous les honneurs qui vous
appartiennent et qui vous ont été ravis. » L'empereur
ne répondit pas. Également sollicité par le pape, il
jugea prudent de ne pas se compromettre vis-à-Yis de
son rival, ou plutôt de son complice.
Frédéric Barberousse, fidèle à la politique de ses
prédécesseurs, resta sourd aux instances du sénat.
Bien loin de courir au secours de la république, il
promit d'abord à Eugène III de replacer les Romains
sous l'autorité pontificale « comme ils l'étaient cent,
ans auparavant ; » puis, réalisant sa promesse sous
le successeur d'Eugène, il livra Arnaud de Brescia à
la vengeance d'Adrien IV.
Crime trois fois abominable, à cause de la sainteté
de la victime, à cause de l'iniquité du but que se
proposaient les bourreaux, l'immolation de la liberté
d'un peuple; à cause des circonstances qui en accom-
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TENTATIVE D'ARNAUD DE BRESCÏA. 31fr
pagnèrent l'exécution. Les agents du pape, craignant
la colère des Romains, comme des malfaiteurs qui ont
besoin des ténèbres, se hâtèrent de consommer leur
sacrifice avant le lever du jour. Éternel déshonneur
du sacerdoce et de l'empire ! En vain les cendres de
l'héroïque martyr furent-elles jetées dans le Tibre, le
sang d'Arnaud de Brescia a laissé sa marque accusa-
trice et indélébile sur les degrés du trône pontifical.
IV
. Pl.us lard, à la mort d'Adrien IV, l'inévitable que-
relle entre la papauté et l'empire s'étanl envenimée,
Barberousse prendra fait et cause pour le sénat qui
a proclamé l'antipape Victor III ; et le pape légitime
Alexandre III, chassé de Rome, s'en ira à travers la
haute Italie souffler le feu des révolutions contre son
ennemi l'empereur. Nous avons vu comment, en
haine de Barberousse, il devint l'âme de la ligue
lombarde.
Mais ici la situation n'est plus la même. Ce n'est
pas la papauté temporelle qui est en question;
l'antipape Victor n'est-il pas sur le trône pontifical?
11 s'agit simplement de démêlés personnels entre
Barberousse et Alexandre. Le principe du gouverne-
ment politique des papes est hors du débat. L'em-
pereur peut donc, sans scrupule, soutenir le sénat de
DigitizedbyVjOOQlC ^ _
314 LUTTE DES ROMAINS COSTRE LES PAPES.
Rome. Il lui importe, comme toujours, non d'anéantir
son rival, mais de l'affaiblir et de lui donner un rôle
secondaire dans le partage des droits du saint-em-
pire.
L'Italie, qui cherchait sa délivrance, s'était telle-
ment enchevêtrée dans ce réseau inextricable de pa-
pauté et d'empire, que tantôt, suivant les circon-
stances et les lieux, elle recourait au pape pour se
délivrer de l'empereur, tantôt elle recourait à l'empe-
reur pour se délivrer du pape. Ici les villes lombardes
couraient aux armes à la voix d'un héroïque pontife,
là le peuple romain, en guerre avec le même pontife,
le combattait au nom de l'empereur.
Quand ces alliances se faisaient, soit avec le pape,
soit avec l'empereur, il ne fallait savoir aucun gré ni
à l'un ni à l'autre ; dans ses déterminations, chacun
des deux n'avait en vue que ses intérêts propres, et
savait toujours faire tourner le résultat de la lutte au
profit de sa puissance, sans souci des droits et de la
liberté de l'Italie. Le grand malheur des Italiens, c'é-
tait de ne pas comprendre que les deux jougs qu'ils
subissaient étaient, au fond, indivisibles ; ils n'en sen-
taient le poids qu'alternativement ; le plus lourd leur
faisait oublier l'autre.
Pour Rome, le joug le plus délesté parce quelle le
subissait de plus près et à toute heure, c'était celui du
gouvernement clérical. Elle croyait donc faire assez
pour la liberté quand elle chassait les papes et se ré-
fugiait sous la suzeraineté tutélaire des empereurs.
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LUTTE DBS ROMAINS CONTRE LES PAPES. 515
Elle ne s'apercevait pas que c'était s'épuiser en
vains efforts, car le moment arrivait toujours où
les deux puissances rivales se réconciliaient à ses
dépens.
Ce fut l'histoire invariable des Romains, toujours
protestant contre les papes, toujours les chassant et
les subissant tour à tour, jusqu'à l'heure où la récon-
ciliation définitive de la papauté avec l'empire, en
1550, donna, pour des siècles, une assiette inébran-
lable à la papauté temporelle.
Pendant la période qui nous occupe, cette résistance
opiniâtre des Romains à l'autorité pontificale ne laissa
pas au saint-siége un instant de répit. Les papes, dé-
pouillés de la plus grande partie de leurs possessions
temporelles, sans prestige aux yeux du peuple, sans
pouvoir devant le sénat, consumaient tout le temps de
leur pontificat en luttes stériles. Sans nier résolument
le droit de la papauté au gouvernement politique, les
Romains semblaient avoir l'instinct que cette inter-
vention du chef de l'Église dans leurs affaires publi-
ques était un non-sens ; et l'on peut dire que, libres
de trancher la question, ils n'auraient pas tardé à le
faire de la façon la plus conforme à la raison et au
droit chrétien.
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316 LUTTIi DES ROMAINS CONTRE LES PAPES.
Autant ils vénéraient le pontife, autant ils détes-
taient en lui le prince ; autant ils étaient dévoués à
l'Église, autant ils étaient les ennemis irréconciliables
du gouvernement clérical ; autant ils étaient fiers de
la splendeur que donnait à la ville éternelle la pré-
sence du représentant du monde chrétien, autant ils
étaient prompts à éloigner de leurs murs le souverain
temporel ennemi de leurs libertés.
Mais, un concours fatal de circonstances rendant la
vraie solution impossible, les Romains étaient jetés
dans une position fausse, tendue et violente; toujours
en révolte contre la cour pontificale, et toujours indé-
cis le lendemain de la victoire ; forçant le prince de
s'enfuir, et regrettant le pape; tantôt s'agenouillant
avec une piété sincère sous les bénédictions du chef
de rÉglise ; l'instant d'après se faisant un jouet de
sa personne; finissant par perdre à ce jeu funeste le
sentiment de leur propre dignité en même temps
que le sens élevé de la mission de la papauté dans le
monde.
Celait l'état révolutionnaire en permanence, sans
issue visible, et le caprice devenu Tunique règle dans
cette société troublée.
Rien n'était donc plus précaire, plus incertain, plus
marchandé que le pouvoir des papes dans Rome. Et,
chose singulière, c'était l'époque même où les papes
jouaient un si grand rôle dans le reste de l'Italie, l'é-
poque où leur parole avait un poids décisif dans les
conseils de l'Europe. « Pendant près d'un siècle et
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LUTTE DES ROMAINS CONTRE LES PAPES. 317
demi, l'histoire de la papauté va nous offrir un étrange
spectacle. Les papes, redoutés hors de l'Italie, où leur
voix puissante ébranle les trônes, chefs du parti na-
tional en Lombardie et en Toscane, suzerains du
royaume de Sicile, soutiennent une lutte terrible
contre les empereurs ; ils poussent les masses popu-
laires contre les armées de l'Allemagne, et finissent
par abattre la puissance impériale au sud des Alpes.
Mais, pendant qu'ils déploient cette énergie, ils sont
si faibles chez eux qu'ils ne peuvent vaincre la résis-
tance des habitants dégénérés de Rome, et s'établir
avec sécurité dans la capitale du monde chrétien1. »
Étonnant contraste, qui est à lui seul un grand en-
seignement. Dans les luttes italiennes, les papes repré-
sentent la liberté; ils sont puissants parce qu'ils sont
dans leur vrai rôle. A Rome, ils sortent de leur rôle
pour se faire princes temporels ; c'est pourquoi ils
bâtissent sur le sable. Chaque jour ils sont forcés de
relever leur édifice qu'un souffle populaire a renversé
la veille, qu'un souffle renversera le lendemain.
VI
Alexandre III, le héros de la ligue lombarde, le
vainqueur de Barberousse, passa en exil presque tout
4 De Cheivier. Histoire de la lutte des papes et des empereurs, t. I,
p. 90.
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518 LES PAPES EXILÉS DE BOUE.
le temps de son long règne. Ce ne fut que deux ans
avant sa morl, en 1178, qu'il parvint à se réconcilier
avec le sénat et qu'il en obtint l'autorisation de ren-
trer dans Rome.
Son successeur, Lucius III, n'ayant point respecté
les conditions imposées par le sénat à Alexandre, fut
chassé de la ville.
Urbain III, errant de ville en ville, mourut à Fer-
rare sans avoir pu mettre le pied dans sa capitale.
Grégoire VIII eut le même sort que son prédé-
cesseur*
Cette situation cesse un moment, en 1187, avec
Clément 111. Le sénat et le peuple, fatigués de cette
querelle sans issue et regrettant la présence du chet
de TÉglise, reçoivent dans un esprit de conciliation
les députés du nouvel élu, qui, cette fois, était un
citoyen de Rome. Mais ce n'est pas sans prendre toutes
leurs précautions contre la cour pontificale qu'ils ou-»
vrent les portes à Clément III. Par un traité solennel,
le sénat est reconnu, et les droits des Romains ré*
serves l.
Vaines précautions ! Si les droits du peuple romain
sont reconnus en principe, ils ne le seront pas long*
temps en fait, et les luttes recommenceront déplus
belle. « Déjà, depuis deux ans, Clément III était rentré
à Rome, mais comme la plupart de ses promesses
étaient restées sans exécution, le peuple se montrait
s Fleiry, histoire ecclésiastique, liv. LXXIV, cli. xiv.
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USURPATIONS DES EMPEREURS. 319
impatient, et le souverain pontife devait craindre de
nouveaux troubles et un exil sans retour *. »
Ce pape mourut cependant à Rome, ainsi que son
successeur Célestin III. Mais ils n'y furent tolérés qu'à
force de concessions. Entre leurs mains, l'autorité
pontificale fut réduite aux plus étroites limites par le
fait du sénat et du peuple, et le patrimoine de l'Eglise
fut presque entièrement envahi par les empereurs.
Déjà, depuis la paix de Constance, Frédéric Barbe-
rousse avait singulièrement empiété sur les États ec-
clésiastiques. Son fils Henri VI, encouragé par la fai-
blesse du saint-siége, ne mit plus de bornes à ses pré-
tentions. Il prit possession, en vertu des anciens droits
de l'empire, des provinces voisines de Rome, du duché
de Spolèle, de la Marche d'Ancône et de la Romagne.
Quant aux provinces provenant de l'héritage de la
comtesse Mathilde, bien loin de les restituer au pape,
il les distribua en fiefs à ses serviteurs. En même temps,
pour soustraire le royaume de Sicile à la suzeraineté
du saint-siége, il affecta de se passer de l'assentiment
du pape, quand il fil valoir ses droits héréditaires sur
ce trône.
De Gherfier, t. î, p. 254.
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320 ÉTAT DE ROME ET DE L'ITALIE.
Vil
Telle était la position respective de la papauté, de
la république romaine et de l'empire, à la fin du dou-
zième siècle : l'édifice temporel élevé par Grégoire VII
presque entièrement détruit ; les papes, de plus en
plus refoulés par les empereurs dans les limites de
leur capitale, et là, forcés de s'incliner devant l'auto-
rité du sénat restauré, s'ils ne veulent être expulsés
de la ville; le peuple romain, de son côté, malgré ses
révoltes continuelles, ses révolutions et ses conquêtes
sur le gouvernement pontifical, tellement affaibli, dé-
généré et impuissant, qu'il a toutes les peines du
monde à réduire à l'obéissance les petites villes des
environs, Tibur, Tusculutn, Albano; pourvu que ses
institutions gardent les noms pompeux d'aulrefois, il
se croit maîlre de l'univers et s'endort dans une incu-
rie mortelle. La campagne de Rome, devenue un champ
de bataille en permanence, ne porte plus de moissons,
et le désert se fait autour de la ville des Césars.
Il y a quatre siècles que les donations des Carlovin-
giens ont transformé le saint-siége en un trône tempo-
rel. Que Ton contemple les résultats de cette œuvre
qui devait faire le bonheur des Romains, la grandeur
de lllalie et la gloire de la papauté 1 Rome, qu'y a-
t-clle gagné? Des ruines. Et l'Italie? Des divisions tou-
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ÉTAT DE ROME ET DE L'ITALIE. 321
jours renaissantes et des lulles stériles. Et la papauté?
la déconsidération aux yeux des Romains, l'affaiblis-
sement de sa puissance devant l'Empire, des schismes
suscités par l'ambition des empereurs.
Est-ce là l'indépendance que devait assurer au
saint-siége le pacte de Charlemagne?
Mais l'illusion devait durer encore bien des siècles,
pour le malheur de Rome, de l'Italie et de l'Église.
2i
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CHAPITRE X
POLITIQUE DES PAPES DANS L* ITALIE MÉRIDIONALE.
I
Autant les papes avaient intérêt à empêcher la for-
mation d'un royaume de la haute Italie, qui fatale-
ment tendait à embrasser toute la Péninsule et aspi-
rait à posséder Rome pour en faire sa capitale, autant
ils étaient intéressés à la conservation d'un État forte-
ment constitué dans l'Italie méridionale, afin d'y trou-
ver un point d'appui qui fît équilibre au pouvoir des
empereurs. Aussi se tromperait-on singulièrement, si
Ton croyait que leur politique fût la même de part et
d'autre; ils agirent au contraire presque toujours en
sens inverse, selon qu'ils se tournaient vers les Alpes
ou vers le Phare. Tandis que, dans un but de désorga-
nisation, ils donnaient la main aux cités lombardes
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LÀ GRANDE GRÈGE. 323
luttant pour leur indépendance, ils favorisaient dans
le Midi toute tentative sérieuse de constitution natio-
nale.
Cette partie de la Péninsule, par ses traditions, par
ses souvenirs, par ses tendances, ne semblait pas ap-
partenir à ntalie. Appelée par les anciens la Grande
Grèce, elle se considérait comme étrangère aux peuples
latins de l'Italie centrale et aux Gaulois cisalpins de
l'Italie supérieure. Tout le littoral, ainsi que la Sicile,
avait été peuplé de colonies grecques. Avant que la
république romaine eût étendu sa domination sur
toute l'Italie, les provinces méridionales avaient les
regards fixés vers la Grèce, à laquelle les rattachaient
leurs intérêts, leurs voyages maritimes, en même
temps que leurs sympathies. Et quand cette contrée
fut devenue une province romaine, ses habitants furent
toujours appelés Grecs, pour les distinguer des Italiens
du reste de la Péninsule.
Après le partage de l'empire romain par Constantin
et la dissolution de cet empire, la Grande Grèce suivit
surtout la fortune de l'empire d'Orient. Ces provinces
furent les dernières de la Péninsule qui restèrent sou-
mises aux empereurs de Constantinople.
Jusqu'au dixième siècle, les ducs ou maîtres des
soldats de Naples et le patrice de Sicile furent nommés
par Byzance. Quant aux principales villes maritimes
autres que Naples, leurs ducs furent nommés par
l'exarque de Ravenne, tant que cette ville appartint à
l'Empire, c'est-à-dire pendant le septième et le hui-
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324 LA GRANDE GRÈCE.
tième siècles. Mais quand les Lombards, maîtres de
toute l'Italie supérieure, se furent emparés de Ra-
venne, le gouvernement des villes grecques fut par-
tagé, au nom de l'empereur d'Orient, entre le duc de
Naples et le patrice de Sicile, jusqu'au dixième siècle.
Les Lombards, il est vrai, poussèrent leurs excur-
sions et même leurs conquéles jusqu'à l'extrémité
méridionale de la Péninsule; on connaît le trait d'un
de leurs rois, Autharis, qui, parvenu à Reggio, frappa
les flots de sa lance en s'écriant que la monarchie des
Lombards n'aurait pas d'autres limites. Un moment,
cette orgueilleuse prise de possession fut suivie d'ef-
fets : les Lombards s'emparèrent de Rénévent et des
terres environnantes, et les Orientaux continuèrent de
donner le nom de Lombardic à ces provinces, long-
temps après que le vrai royaume des Lombards eut
disparu de la haute Italie. Mais, la province de Réné-
vent, érigée en duché entre les mains des princes lom-
bards, demeura presque indépendante du royaume,
et bientôt elle devint tributaire des empereurs de
Constantinople.
II
Quand les Carlovingiens renversèrent la domination
des Lombards, le royaume fondé par eux s'arrêta au
Vulturne et à l'Aufide ; la Grande Grèce, toujours en
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LA GRANDE GRÈGE. 525
dehors des révolutions italiennes, forma un État à
part, gouverné par le duc de Bénévent sous la suze-
raineté de Byzance.
Pendant les règnes des derniers Carlovingiens et
les règnes des princes indigènes, Bérenger, Hugues,
Bérenger II, les provinces méridionales restèrent
étrangères aux luttes qui agitèrent le royaume de la
haute Italie. Les empereurs grecs en profitèrent pour
faire quelques conquêtes sur les provinces tributaires
possédées par les Lombards de Bénévent. Ce fut ainsi
qu'ils s'emparèrent de presque toutes les villes de la
Pouille.
Les Olhons, empereurs d'Occident, disputèrent long-
temps ces possessions aux empereurs de Conslanti-
nople. Quelques villes, telles que Naples, Salerne,
Gaële, Amalfi, s'étaient rendues indépendantes et se
gouvernaient en république. Toutefois, pour se sous-
traire aux entreprises d'Othon II, elles tirent valoir
leur prétendue fidélité à l'empire d'Orient. Othon fut
battu à Base n tel lo par les troupes grecques renforcées
de quelques bandes de Sarrasins.
Les Grecs ne laissèrent pas échapper cette occasion
de reprendre pied dans la Péninsule. Les villes libres
payèrent cher l'aide qu'elles en avaient reçue. Le droit
de l'empire d'Orient, qu'elles avaient invoqué contre
l'empereur d'Allemagne, devint une réalité. Les Grecs
étendirent leur conquête ; ils firent de Bari la capitale
de leur nouvel établissement, et en confièrent le gou-
vernement à un chef militaire nommé Catapan.
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326 LA GRANDE GRÈCE.
Ainsi Tltalie méridionale, selon sa fortune presque
invariable, était redevenue une province de l'empire
grec.
III
11 ne faudrait pas induire des faits qui précèdent
que la Grande Grèce, par sa position, par l'origine de
ses habitants, par ses souvenirs, par ses intérêts et
ses affinités, était à tout jamais exclue du mouvement
national qui aurait relié toutes les autres parties delà
Péninsule. L'histoire du monde est la preuve évidente
que des éléments bien divers ont concouru à la forma-
tion de toutes les nationalités.
On n'aurait pas besoin de remonter bien haut dans
les origines des nations modernes pour trouver entre
les peuples, destinés pourtant à se grouper dans une
indissoluble unité, des divisions encore plus profondes
que celles qui séparaient les Italiens du Nord et du
centre de la Péninsule de ceux de la Grande Grèce.
Sans parler des quatre races si distinctes qui occu-
paient primitivement la Gaule : les Celtes, les Germains,
les Ibères, les Grecs Massiliotes, et de leurs variétés
innombrables, qu'y avait-il de commun, après la con-
quête des Francs et les grandes invasions des premiers
siècles de notre ère, entre ces peuples qui allaient
former la France : Alains, Burgundes, Goths, Suèves,
Bretons, Gascons, etc., etc.?
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LA GRANDE GRÈGE. 327
Supposez un concours de circonstances qui privent
fatalement ces populations si diverses et si hostiles les
unes aux aulres d'un point de ralliement, d'un centre
national, jamais ce qu'on a appelé les affinités natu-
relles n'auraient suffi pour rapprocher ces peuples,
pour les mêler et les fondre en un corps homogène.
Les divisions qui existent entre les peuples de la
péninsule italienne ne doivent donc nullement faire
préjuger la question de nationalité pour l'avenir.
Nous savons déjà, par les études qui nous ont con-
duits à la fin du douzième siècle, que des causes
exceptionnelles et entièrement étrangères à des diffé-
rences de race et d'origine ont empêché l'unification
de l'Italie.
Si nous avons dû rappeler ces divisions persistantes
entre les provinces méridionales et le reste de la Pé-
ninsule, c'est afin qu'on se rende bien compte de la
politique de la cour romaine, révolutionnaire dans le
Nord, conservatrice dans le Midi, mais surtout atten-
tive à maintenir entre les deux régions une barrière
infranchissable. Du jour où le royaume de la haute
Italie se fût définitivement annexé la Grande Grèce,
plus d'État pontifical possible au ©entre de la Péninsule.
Tant que les deux empires se sont disputé l'Italie,
la politique du saint-siége était toute tracée : dans la
haute Italie, dissoudre toute organisation nationale,
au nom du droit supérieur du saint-empire romain,
sauf à prêcher l'indépendance aux populations quand
l'autorité impériale devenait trop envahissante ; dans les
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528 LES NORMANDS EN ITALIE.
provinces grecques, favoriser le droit des empereurs
d'Orient contre les prétentions des empereurs d'Al-
lemagne.
Quand la force des choses aura définitivement sous-
trait la Grande Grèce à la souveraineté de Byzance,
et que des circonstances inattendues feront surgir un
nouveau pouvoir destiné à régner sur ces provinces,
quelle sera la conduite de la papauté?
Aux premiers moments de la conquête des aventu-
riers normands, la situation était si nouvelle, et les
suites en étaient si incertaines, que les papes durent
se tenir dans une prudente expectative.
IV
C'est au commencement du onzième siècle, vingt
ans après la défaite d'Othon à Basentello, qu'une
quarantaine de pèlerins normands, revenant de la
terre-sainte, se trouvèrent réunis à Salerne et déli-
vrèrent cette ville des attaques des musulmans. Ce
beau fait d'armes donna quelque retentissement au
nom de ces barbares.
Lorsque, quelques années plus tard, une seconde
bande de ces aventuriers vint en Italie tenter fortune,
leurs services furent reçus avec empressement, et ils
fondèrent sans grandes difficultés, en l'année 1029,
le comté d'Averse, sous la suzeraineté de la république
de Naples. Mais ce n'était pas encore de cette petite
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LES NORMANDS EN ITALIE. 320
colonie que devaient sortir les princes destinés à fonder
le royaume desDeux-Siciles. Cette gloire était réservée
à la famille de Tancrède de Hauteville.
Les douze tils de ce seigneur normand débarquèrent
en Italie dans le courant de Tannée 1055, et entrèrent
au service de Guaimar IV, prince de Capoue. Un mo-
ment, ils se mirent à la solde du patrice grec Maniacès,
qui avait à défendre les possessions italiennes de l'em-
pire d'Orient contre les invasions des Sarrasins de
Sicile. Mais ils se brouillèrent bientôt avec ce général,
et, connaissant la lâcheté des Grecs depuis qu'ils les
avaient vus de près, ils résolurent de leur disputer
les positions qui leur restaient dans la Péninsule.
Fortifiés par quelques alliances, ils engagèrent vi-
vement la lutte, remportèrent trois victoires signalées
sur les Grecs, et en deux campagnes ils eurent con-
quis presque toute la Pouille. Cette province fut par-
tagée entre les vainqueurs et divisée en douze comtés :
Siponte, Ascoli, Venosa, Lavello, Monopoli, Trani,
Cannes, Montepiloso, Trigento, Acerenza, San Archan-
gelo et Minerbo. Ces villes formèrent entre elles une
république militaire et oligarchique ayant Melfi pour
capitale. Ces événements se passaient en Tannée 1042.
Ces derniers venus en Italie, qu'on ne l'oublie pas,
étaient des aventuriers et des barbares, habitués à
loules les violences et peu disposés à respecter le
bien d'aulrui. Comme toutes les bandes armées de
cette époque, celle-ci, encore mal assise dans ses
nouvelles possessions, ne vivait que de brigandage.
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550 LES PAPES ET LES PRINCES NORMANDS.
Les comtes normands furent donc des voisins très-
incommodes pour les provinces environnantes et par-
ticulièrement pour les Étals de l'Église. Rien ne faisait
obstacle à leurs déprédations. Ils pillaient les couvents,
les églises, les lieux consacrés par la piété des fidèles.
Le pape Léon IX s'émut de ces désordres et résolut
d'y mettre un terme. Non content de lever lui-même
des troupes dans ses propres États, ainsi que dans
l'Apulie, dans la Campanie, dans la Marche d'Ancône,
il forma la ligue appelée Ligue des deux empires ; puis,
comptant sur l'appui du ciel, il se dispensa de donner
un général à sa nombreuse armée et la conduisit en
personne contre l'ennemi. Au premier choc, cette
armée prit la fuite, et le pape fut fait prisonnier.
* Les Normands, très-catholiques au fond et pleins
de respect pour le saint-siége, se jetèrent à genoux
dès qu'ils se trouvèrent en présence du souverain
pontife, et implorèrent son pardon.
Cette bataille de Civitella, qui eut lieu le 18 juin
1053, fut décisive. Léon IX, ouvrant les yeux, comprit
qu'il avait devant lui non plus des chefs d'aventuriers,
mais une puissance. La Grande Grèce ne tenait plus à
l'empire d'Orient que par un fil; ce fil rompu, les
Normands restaient les maîtres sans partage. L'instinct
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LES PAPES ET LES PRINCES NORMANDS. 331
de la conservation traça tout de suite à la papauté sa
ligne de conduite.
L'empire d'Orient n'élant plus là pour iaire contre-
poids en Italie à l'empire d'Allemagne, il fallait se
faire une alliée de la puissance surgissante et se créer
un point d'appui solide sur l'État nouveau prêt à
s'organiser. Les sentiments religieux des Normands,
d'accord avec leurs intérêts, fournirent à Léon IX une
occasion admirable de poser son premier jalon.
Les fils de Tancrède connaissant le haut prix
qu'avait à cette époque la consécration des pouvoirs
humains par les chefs de l'Église, la demandèrent
humblement à leur tout-puissant prisonnier pour
leurs conquêtes. Léon IX s'empressa de leur accorder
l'investiture, non-seulement des provinces dont ils
étaient déjà en possession, mais encore de toutes celles
dont ils s'empareraient à l'avenir, dans la Calabre,
dans la Pouille et dans la Sicile.
Mais cette investiture ne fut faite qu'à la condition
que ces États seraient à tout, jamais, entre les mains
des Normands, un fief de l'Église. Et en effet, durant
sept siècles, le saint-siége n'a cessé de faire valoir son
droit de suzeraineté sur le royaume de Naples.
Les princes normands ne s'endormirent pas sur
leurs premiers triomphes. Ils étaient impatients d'é-
tendre leur domination sur toutes les provinces com-
prises dans l'inféodation papale. Grâce au prestige que
leur donnait cette investiture, ils complétèrent rapi-
dement leur conquête.
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352 LES PAPES ET LES PRINCES NORMANDS.
Unfroi, dans l'espace de quatre années, soumit
une grande partie de l'Apulie. Son frère Robert Guis-
card lui succéda en 1057. Déjà ce prince avait soumis
la Calabre. Il y établit son frère Roger, avec le titre
de comte. Après s'être emparé, avec l'aide de Roger,
deReggio etdeplusieursautresvilles,il pritlui-même,
en 1060, le titre de duc d'Apulie et de Calabre.
Le pape Innocent II, fidèle à la politique de Léon IX,
s'empressa de confirmer Robert dans sa nouvelle
dignité.
En ce moment, les Grecs ne possédaient plus en
Italie que Bari, Gallipoli, Tarente, Brindes, Otrante et
quelques châteaux. Pendant que Robert Guiscard les
poursuivait dans ces derniers refuges, son frère Roger
conçut le projet de conquérir la Sicile sur les Sarra-
sins qui s'étaient établis dans celte ile dès 822. Roger
profita de la discorde qui existait entre deux émirs.
Appelé par l'un d'eux, il courut à son aide. Les chefs
musulmans étaient si dégénérés et leur puissance si
affaiblie, que ce secours, des Normands assura la vic-
toire à celui qui l'avait réclamé.
A partir de ce jour, Roger renouvela fréquemment
ses expéditions en Sicile, et chaque fois il sut y prendre
des positions solides. Néanmoins, il lui fallut trente
ans pour achever sa conquête.
Il fallut le même temps à Robert Guiscard pour
achever la conquête de l'Apulie. En 1080, il chassa
définitivement les Grecs de l'Italie, et il réunit à ses
États Tarente, Castaneto, Bari et Trani.
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LES PAPES ET LES PRINCES NORMANDS. 335
VI
Cependant, les princes normands n'avaient pas cessé
d'être les alliés fidèles des papes, et chacune de leurs
conquêtes se faisait sous le patronage du saint- siège. La
cour romaine ne manqua jamais l'occasion de s'attri-
buer une par! dans ces conquêtes. Quand Robert s'em-
para, en 1077, de tout ce qui restait, dans la Grande
Grèce, des anciennes possessions lombardes, il céda
la principauté de Bénévent au saint-siège et ne garda
pour lui que Salerne.
La papauté avait désormais dans la Péninsule un
puissant auxiliaire contre l'Empire. Elle ne tarda
pas à le mettre en demeure de prouver sa bonne
volonté par des actes. Grégoire VII était en guerre
avec l'empereur Henri IV. Ce prince l'avait poursuivi
jusqu'à Rome et le tenait assiégé dans le château
Saint-Ange. Au premier appel du souverain pontife,
Robert Guiscard, oubliant qu'il avait été antérieure-
ment l'objet dune excommunication fulminée contre
lui par ce pape, accourt pour le délivrer.
L'empereur, à son approche, lève le siège et s'éloi-
gne sans coup férir.
Ce secours, tout en délivrant le chef de l'Église, fut
désastreux pour Rome, car Robert, en véritable bar-
bare, livra aux flammes la moitié delà ville, après
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534 POLITIQUE DES PAPES.
l'avoir abandonnée au pillage des Sarrasins qui fai-
saient partie de son armée.
En H 27, Roger, fils de Roger Ier grand comte de
Sicile, recueillit l'héritage de tous les fils de Tancrède,
auquel il joignit ensuite la principauté de Capoue et
la république de Naples. Maître de toute la Grande
Grèce et delà Sicile, le nouveau prince ne pouvait plus
se contenter de titres secondaires . il lui fallait la cou*
ronne royale. Comme ses devanciers, il eut recours au
saint-siége. Mais il commit la faute de prendre parti
pour Tanlipape Ànaclet II, et ce fut de lui qu'il reçut
le titre de roi des Deux-Siciles. Cette imprudence
faillit être la cause de sa ruine.
Le pape légitime, Innocent II, pousse les sujets
de Roger à la révolte. L'empereur Lothaire le seconde.
Grâce à ce double secours, la république de Naples,
qui soutenait depuis quelque temps une lutte héroïque,
parvint à reconquérir sa liberté. En un moment,
Roger perdit tous ses États de terre ferme.
Le pape et l'empereur ne pouvaient se trouver en
présence sur des provinces italiennes redevenues libres,
sans qu'à l'instant même des dissentiments éclatassent
entre les deux puissances. Innocent réclamait Salerne
comme appartenant au saint-siége ; il n'en fallait pas
davantage pour jeter la discorde dans le camp des
confédérés.
Roger, profitant de cette querelle, accourt en toute
hâte et recouvre ses États en moins de temps qu'il n'en
avait fallu à ses ennemis pour les lui enlever.
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DANS L'ITALIE MÉRIDIONALE. 335
Innocent II essaya de marcher contre Roger ; mais
il eut le même sort que Léon IX. Comme son prédé-
cesseur, il fut fait prisonnier. Comme lui, il s'empressa
de faire alliance avec le vainqueur et de le confirmer
dans tous ses titres, abandonnant sans scrupule ses
alliés, qu'il avait encouragés à la résistance, (l'est ainsi
qu'il dépouilla juridiquement Robert de sa principauté
de Capoue pour en investir Roger. Et il fit de même
à Tégard de la république de Naples.
De son côté, le roi des Deux-Siciles reconnut Inno-
cent II. 11 put le faire sans violer ses engagements an-
térieurs, l'antipape Anaclet II étant mort quelque
temps auparavant.
VII
Cette seconde épreuve démontra clairement à la
cour romaine que rétablissement nouveau avait des
fondements solides, et qu'il serait plus profitable de
s'en faire un point d'appui que de lui susciter des
obstacles inutiles.
Désormais, tous les efforts de la politique pontificale
vis-à-vis du royaume des Deux-Siciles devaient avoir
un double but : maintenir avec soin le droit de suze-
raineté du saint-siége sur ce royaume; empêcher que,
par des alliances, la couronne de Naples ne passât à un
prince de la maison d'Allemagne.
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530 POLITIQUE DES PAPES.
La première condition fut facile à observer. Il suffi-
sait, pour ne pas laisser péricliter le droit de suzerai-
neté, de renouveler la cérémonie de l'investiture à
chaque nouveau règne; et les papes n'y manquèrent
jamais. La seconde condition offrait plus de difficultés.
La loi de l'État n'excluant pas les femmes du droit de
succéder au trône de Naples, les alliances pouvaient y
faire monter des Allemands; et si les papes avaient
intérêt à écarter ces combinaisons, les empereurs n'en
avaient pas un moins grand à les préparer.
La famille des Hohenstauffen fut la première qui
réunit sur la même tête la couronne impériale et la
couronne de Naples. Nous avons vu plus haut comment
Henri VI, fils de Frédéric Barberousse, succéda, du
chef de sa femme Constance, au roi des Deux-Siciles
Guillaume II, dit le Bon. La cour romaine mil tout en
œuvre pour empêcher Henri de recueillir cet héri-
tage.
Les circonstances furent d'abord très-favorables à la
politique pontificale. Un parti puissant, dont le vice-
chancelier Matthieu était l'âme, avait réussi à élever
au trône Tancrède, comte de Lecce, fils naturel de
Guillaume Ier. « La nouvelle des événements de Palerme
(l'élection de Tancrède) avait comblé de joie le souve-
rain pontife. Celte révolution, en élevant une barrière
entre l'Italie méridionale et l'Empire, servait la poli-
tique traditionnelle de la cour romaine l. »
1 De Cherrier, Histoire de la lutte des papes et des empereurs, t. I,
p. 215.
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DANS L'ITALIE MÉRIDIONALE. 537
Clément III n'hésita pas à se prononcer pour Tan-
crède et à le soutenir de tout son pouvoir. Et cepen-
dant, « cet appui accordé à l'usurpation, au mépris
du droit, était une violation flagrante des traités qui
obligeaient le chef de l'Église à reconnaître pour roi
de Sicile, exclusivement à tous autres prétendants, les
membres de la famille régnante. On n'a pas oublié que
le vasselage des princes normands n'avait été consenti
qu'à cette condition l. »
L'histoire nous a fourni vingt fois la preuve que les
papes se sont toujours crus dispensés de tenir leurs
engagements quand il s'est agi des intérêts temporels
du saint-siége. Et, chose inouïe, la plupart des his-
toriens catholiques trouvent des excuses à cette poli-
tique déloyale. M. de Cherrier lui-même', beaucoup trop
indulgent selon nous, se borne à faire cette réflexion :
«Mais ajoutons, pour être juste, qu'un puissant motif
le sollicite : c'est le besoin de sauver sa propre indé-
pendance, qu'il considère comme étroitement liée à
celle du royaume de Sicile. »
Cependant, malgré tous les efforts de Clément III,
Henri VI finit par l'emporter. S'il ne put évincer son
premier compétiteur Tancrède, il fut plus heureux
envers son successeur Guillaume III, et prit posses-
sion du royaume en 1194.
Ce triomphe de l'empire fut un coup terrible porté
à la puissance pontificale; il assurait, en Italie, la
t De Cherrier, Hist. de la lutte des papes, etc., 1. 1, p. 216.
i. M
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$38 POLITIQUE DES PAPES.
prépondérance au rival si redouté. La cour romaine ne
pouvait rester sous cet échec. On peut s'attendre à la
voir réagir avec son ardeur et sa persévérance habi-
tuelles. A partir de ce moment, en effet, les papes de-
viennent les ennemis irréconciliables de la maison de
Hohenstaufen. Us engagèrent contre elle une lutte
acharnée, et n'eurent point de repos qu'ils ne l'eussent
anéantie; ce qui arriva, en 1266, par l'avènement de
la maison d'Anjou au trône des Deux-Siciles.
Mais, avant de poursuivre, il faut s'arrêter ici un
moment, afin de jeter un coup d'œil général sur l'en-
semble des révolutions qui ont rempli cette première
période de la lutte entre les deux puissances, période
qui nous a conduits jusqu'à la fin du douzième siècle.
Il faut essayer de faire ressorlir les traits principaux
qui caractérisent ces révolutions et les résultats ap-
préciables qu'elles ont produits.
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CHAPITRE XI
coup d'œ.il général sur la première période.
I
Nous avons dit dans un chapitre précédent que
l'Italie du moyen âge fut comme le creuset où s'éla-
borèrent, sous l'influence des principes de la religion
nouvelle et sous la résistance de tous les intérêts du
vieux monde, tous les problèmes qui concernent la
vie sociale et politique des nations. La première pé-
riode, qui va jusqu'à la fin du douzième siècle, fut,
qu'on nous passe le mot, la période d'éclosion. Les
révolutions qui s'y accomplirent eurent pour but de
dégager du chaos du monde barbare tous les maté*
riau* qui devaient servir à l'édification de la société
nouvelle»
Dans celte période, en effet, furent appelés à la vie
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340 COUP DŒIL GÉNÉRAL.
publique, par une série d'émancipations, tous les
éléments vivants, mais jusque-là inertes et sacrifiés,
du corps social. Nulle part cette série d'émancipations,
de transformations, n'a été aussi nette, aussi tranchée,
aussi caractérisée qu'en Italie. A chaque phase, on
dirait une nouvelle couche sociale qui sort de la con-
fusion des époques antérieures et qui prend posses-
sion de sa vie officielle.
Cet avènement de nouvelles classes, appelées à la
participation des droits politiques, s'opère avec tant
de régularité, que les hisloriens, à mesure qu'ils ren-
contrent, de siècle en siècle, ces classes nées à la vie
publique, les désignent sous les noms de premier
peuple, deuxième peuple, troisième peuple, quatrième
peuple. Le monde physique n'a pas des lois plus
exactes et des séries plus logiques. Le savant qui veut
lire dans les entrailles du globe terrestre, ne trouve
pas plus d'ordre et de précision dans la formation des
couches géologiques qui s'offrent à ses regards.
Au treizième siècle, on peut le dire, ce travail d'en*
fantement de la société moderne était accompli ; non
pas en ce sens, bien s'en faut, que le corps social
nouveau eût atteint son plein développement, — pour
cela il fallait encore des siècles, — mais en ce sens que
toutes les forces vives de la nouvelle société étaient
dégagées, toutes les questions sociales et politiques po-
sées, tous les vrais principes proclamés, tous les droits
affirmés. La société chrétienne avait pris possession
d'elle-même dans tous ses éléments essentiels, à l'état
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COUP D'ŒIL GÉNÉRAL. Sil
rudimentaire il est vrai, mais avec des caractères
nettement accusés et indestructibles.
Ce n'était pas seulement l'apparition successive de
classes nouvelles venant revendiquer leur part à la
communauté politique. Chaque émancipation impli-
quait des débats inévitables sur les rapports des nou-
veaux venus avec les classes qui jusque-là avaient eu
le monopole delà vie publique, sur toutes les questions
concernant la souveraineté, la liberté, les droits de
l'État, les droits du citoyen, la propriété de la terre,
les droits de l'industrie et du commerce, en un mot
sur toutes les questions politiques et sociales, de nou-
veau posées, de nouveau élaborées ; et dans toutes les
villes italiennes, parfaitement distinctes et indépen-
dantes les unes des autres, variant à l'infini sur le
même fond de civilisation chrétienne et à travers les
mêmes révolutions, leurs combinaisons politiques, on
comprend combien, sur chaque question, les expé-
riences, les tâtonnements, devaient être multipliés et
mille fois répétés.
Cette variété d'expérimentations qui permettait
d'envisager, dans la pratique même, toutes les faces
des problèmes, contribuait à faire de l'Italie le champ
d'épreuve le plus complet et le plus vivant. C'était bien
là que devait se pétrir le monde nouveau.
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342 PROGRÈS SOCIAL.
11
Mais, si l'indépendance réciproque des villes ita-
liennes servait admirablement ce travail d'élaboration,
elle avait ses inconvénients fort graves ; elle ne per-
mettait pas le travail d'ensemble destiné à faire con«
verger toutes les solutions partielles vers une grande
unité nationale. Tout problème, renfermé dans le
cercle étroit de chaque cité, s'y agitait un moment
sous tous ses aspects, mais l'épreuve s'épuisait bientôt
d'elle-même et restait stérile dans ses résultats, parce
qu'il n'y avait point de lien qui, rattachant les villes
les unes aux autres, fît du débat un débat commun,
des intérêts qui y étaient engagés un intérêt général.
Chaque cité résolvait la question pour son propre
compte, sans solidarité aucune, sans lien national
avec les autres cités républicaines.
D'ailleurs, en l'absence de tout centre national et
de tout pouvoir unitaire, les guerres acharnées et in-
terminables que se faisaient les villes entre elles entra-
vaient et souvent annihilaient le travail de la révolution
sociale. Il arrivait presque toujours qu'à part quelques
villes principales, les cités italiennes, privées de pro-
tection au milieu de ces luttes, finissaient, les unes
par être anéanties, les autres par tomber dans une
impuissance absolue.
Chez un peuple en voie de formation nationale, le
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PROGRÈS SOCIAL. 343
pouvoir central vers lequel tous les éléments conver-
gent, si faible qu'il soit encore, est toujours une pro-
tection pour tous, dans une certaine mesure. Ainsi,
durant le travail d'assimilation qui s'opère le plus
souvent par la guerre entre les grandes villes, entre
les grands centres et les petits, entre les villes et les
bourgs, le pouvoir central est une sorte de modéra-
teur qui empêche ces guerres de devenir extermina-
trices, et ce travail d'assimilation de devenir une
œuvre de destruction tout autour des grands centres.
Ceux-ci, soustraits à ce frein modérateur, tendraient
à ne pas supporter à côté d'eux la formation de nou-
velles villes ou bourgades qui, dans l'avenir, pourraient
devenir des rivales en gloire et en prospérité.
L'Italie manquant d'un pareil pouvoir central et
modérateur, rien ne put empêcher les villes impor-
tantes d'écraser les embryons de communes nouvelles
qui se formaient autour d'elles. A mesure que la do-
mination des comtes était détruite dans les campa-
gnes, les populations rurales aspiraient naturellement
à s'organiser en petits groupes indépendants. Or, que
de tentatives faites par les paysans pour constituer
leur petite république n'a-t-on pas vues échouer sous
les coups de la grande ville voisine ! Il faut lire, dans le
livre de M. Ferrari, l'histoire émouvante de la petite
commune de Simifonti détruite de fond en comble
par Florence sa voisine l .
T. II, p. 241 et suiv.
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SU DÉCADENCE POLITIQUE.
Les empereurs el les papes essayèrent quelquefois
de jouer ce rôle de modérateurs; mais leur autorité
était trop vague pour être efficace. D ailleurs, au lieu
d'avoir intérêt à favoriser la vie nationale sur tous les
points de l'Italie, soit dans les grands centres, soit
dans les petites communes, ils avaient intérêt à la pa-
ralyser, en entretenant, comme nous l'avons vu, des
sujets éternels de guerre entre les villes.
III
Ces divisions fatales, causées par l'absence d'un
centre national, donnent aux révolutions municipales
de l'Italie une physionomie particulière que ne pré-
sente l'histoire d'aucun peuple. Le trait le plus ca-
ractéristique, en effet, de ces révolutions, c'est que
chaque conquête démocratique est accompagnée d'une
décadence politique.
Partout ailleurs, ordinairement, ces deux choses,
le progrès social et le progrès politique, se correspon-
dent. Les conquêtes sociales, il est vrai, n'impliquent
pas toujours, à l'instant même, une réforme dans
l'organisation politique ; il en est qui peuvent s'opé-
rer sans que la question .du gouvernement soit mise
en cause. Mais, lorsqu'une nation au sein de laquelle
s'est produite une révolution sociale considérable, ne
peut plus se mouvoir à l'aise dans sa vieille forme de
gouvernement, une révolution politique est tôt ou tard
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DÉCADENCE POLITIQUE. 345
la conséquence inévitable de la révolution sociale»
Et ce passage d'une forme de gouvernement à une
autre est un progrès politique ; car la forme nouvelle
doit être supérieure à la forme détruite, par cela seul
qu'elle correspond à un ordre social plus élevé. C'est
ainsi qu'en supposant une nation, après une série de
conquêtes démocratiques, arrivée à la pleine possession
de sa souveraineté, de ses droits sociaux et de ses liber-
tés, cette nation aura dû nécessairement passer de la
monarchie absolue, à travers des constitutions de plus
en plus libérales, au régime républicain qui est la
forme définitive de la démocratie.
Mais, cette correspondance entre le progrès social
et le progrès politique ne peut avoir lieu qu'à une
condition indispensable, c'est qu'il n'y ait pas au sein
de la nation une cause permanente qui tende inces-
samment à dissoudre le lien national. Si Ton suppose
en fait chaque lutte, chaque crise sociale, aboutissant
fatalement à un résultat national négatif, quel que soit
le progrès social accompli, on peut s'attendre à une
décadence politique. Car, quoique, en théorie, la
question politique et la question nationale puissent se
distinguer, on peut dire qu'elles se confondent dans
l'application.
Ainsi, on peut très-bien se représenter idéalement
une commune, petite ou grande, abstraction faite de
tout lien national qui la rattache à un centre poli-
tique, accomplissant dans son sein, non-seulement
tous les progrès sociaux et économiques, mais en-
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540 DÉCADENCE POLITIQUE.
core tous les progrès politiques, c'est-à-dire perfec-
tionnant incessamment son gouvernement pour Je met-
tre toujours au niveau de son état social, et arrivant
enfin à la forme républicaine où chaque citoyen a sa
part légitime de souveraineté et sa part légitime de
liberté. Mais, dans la réalité, la chose est impossible,
ou du moins cette grandeur politique d une commune
isolée ne peut être durable. Cette commune, aban-
donnée à ses seules forces, ne faisant point partie
d'un corps national puissamment organisé pour la dé-
fense, sera à la merci de toutes les convoitises environ-
nantes : petite, elle sera une proie facile, et, au premier
choc, elle sera réduite en servitude ou détruite, comme
Simifonti le fut par Florence ; considérable, elle sera
condamnée à soutenir des guerres perpétuelles pour
rester indépendante; l'intérêt de la défense dominera
tous les autres ; le parti ou le personnage le plus ca-
pable de soutenir la lutte contre l'étranger sera tou-
jours maître du gouvernement, et la dictature devien-
dra fatalement le régime en permanence.
La liberté politique suppose l'indépendance vis-à-
vis de l'étranger, la possession incontestée de l'auto-
nomie. Et cette indépendance n'est possible, sauf
quelques exceptions fortuites, telles que celle de la ré-
publique de Saint-Marin, qu'à la condition d'un lien
commun qui relie les cités entre elles, les rende soli-
daires les unes des autres, et les place toutes sous la
haute protection de la puissance nationale.
En fait, il est donc évident, nous le répétons, que
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DÉCADENCE POLITIQUE. # 547
la question politique et la question nationale se con-
fondent. Tout échec national est accompagné ou bien*
tôt suivi, sur tous les points du territoire, d'une
décadence politique, et, dans un avenir plus ou moins
prochain, suivi aussi d'une décadence sociale.
IV
Or, c'est là l'histoire des révolutions italiennes.
Mais, comme le résultat social est visible et immédiat,
et qu'on ne songe guère à la question politique et na-
tionale, au milieu de ces villes en ébullition, les histo-
riens se sont généralement fait illusion sur la nature
des conquêtes réalisées par les révolutions italiennes;
parce qu'ils voyaient un progrès social appréciable, ils
croyaient l'Italie en voie réelle de prospérité. Ils' ne
comprenaient pas que la question sociale et la ques-
tion' nationale sont en quelque sorte indivisibles, et
que l'impossibilité d'un résultat national, quelle qu en
soit la cause, en stérilisant les résultats politiques,
finit à la longue par rendre stériles même les résul-
tats sociaux.
En vain les serfs émancipés décupleront-ils par le
travail libre la valeur de la terre ; en vain le château,
cessant d'être un repaire de bandits répandant la ter-
reur aux alentours, deviendra -t-il le palladium des
franchises communales ; en vain le seigneur, devenu
citoyen, apportera-t-il dans la cité ses capitaux dont
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548 # DÉCADENCE POLITIQUE ET NATIOrNALE.
le peuple des travailleurs fera un merveilleux instru-
ment de richesse publique; en vain le cercle de la
commune officielle, incessamment élargi par les con-
quêtes de l'industrie et du négoce, s'ouvrira-t-il peu
à peu à tous ceux que le travail, l'intelligence, la for-
tune, fruit de l'effort et de l'épargne, élèveront au
rang de citoyens; en vain, dans ces cités pleines de
mouvement, d'activité, de vie publique, le goût des
arts joint à l'orgueil de la patrie créera-t-il, comme
par magie, des monuments splendides, en môme
temps qu'il adoucira les mœurs privées; vainement,
en un mot, la civilisation se sera-t-elle largement dé-
veloppée; tout ce mouvement sera bientôt paralysé,
si, au-dessus des aspirations locales et des progrès
municipaux, ne plane l'idée supérieure de la patrie
commune.
C'est ainsi que les révolutions italiennes, si bril-
lantes d'abord, si fécondes en résultats sociaux, ont
fini par faire de la plus belle et de la plus grande race
du monde une race impuissante pendant de longs
siècles.
On ne comprendra donc rien aux révolutions ita-
liennes, et Ton ne sera pas en état de porter un juge-
ment éclairé sur la part que la papauté et l'empire ont
prise à ces révolutions, si l'on ne distingue avec soin
la question sociale de la question politique et natio-
nale.
Ce qui a égaré la plupart des historiens à cet en-
droit, c'est que, partout ailleurs, dans l'histoire des
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DÉCADENCE POLITIQUE ET NATIONALE. , 3i9
peuples, Us voient ces deux questions n'en faire qu'une.
Ils ont peine à s'imaginer que, seule, l'Italie soit con-
damnée à une exception fatale.
La lumière se serait faite à leurs yeux si, à mesure
qu'ils constataient les progrès de la révolution sociale,
ils avaient suivi attentivement le mouvement antina-
tional qui s'opérait en sens inverse. Ils auraient vu le
royaume des Lombards tomber en ruine; puis le
royaume indigène, qui avait essayé d'en recueillir et
d'en reconstituer les débris, se dissoudre à son tour;
puis, avec le pouvoir des comtes et des châtelains,
disparaître les dernières assises de l'antique édifice.
Désormais, rien n'est substitué à l'ancienne unité
royale. Aucun lien politique entre les villes ne rem-
place cette organisation puissante qui faisait de la
haute Italie un corps de nation, et qui, un moment,
avait semblé devoir embrasser la Péninsule tout entière
dans une grande unité nationale.
A partir de la destruction du royaume, le ciment
politique, qui avait uni les diverses parties de l'Italie,
alla se dissolvant de plus en plus, jusqu'à ce qu'enfin
le sentiment national lui-même se perdit complète-
ment dans ce malheureux pays.
Quelle est la cause de cette décadence politique, à
mesure que s'opère le progrès social en Italie ? pour-
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350 LA PATRIE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES.
quoi le lien national se relâche-t-il de plus en plus?
La plupart des historiens n'ont pas même traité la
question. Ceux qui s'en sont préoccupés, voyant que,
dans le travail social, le clergé a eu la plus large
part d'influence, ont été portés à considérer ces deux
faits contradictoires, le progrès social et la décadence
politique, comme deux effets logiques d'une même
cause ; et cette cause, ce serait le principe même de
la doctrine catholique.
Il faut avouer qu'à s'en tenir à l'Italie, l'apparence
donne quelque fondement à celte opinion. La présence
du chef de l'Église, l'action constante du clergé sur la
vie publique et privée de ces populations, le rôle dé-
mocratique que jouèrent le plus souvent les évêques
dans les révolutions italiennes, et la stérilité politique
et nationale de ces révolutions, ont bien pu faire
croire que le christianisme, en même temps qu'il a
une influence démocratique très-réelle, a pour con-
séquence naturelle de produire la dissolution du lien
politique ; en sorte que des nations fortes et homogè-
nes ne pourraient se former avec le travail de la ré-
volution sociale par le catholicisme.
Le lecteur ne s'attend pas à trouver ici un traité ex-
professo sur la portée sociale de la doctrine chrétienne,
sur la part d'influence favorable ou négative que cette
doctrine a eue dans la formation des nations modernes,
et en particulier sur la portée sociale et politique du
catholicisme soit en théorie soit en fait.
Outre l'étendue du sujet lui-même qui n'embrasse
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LA PATRIE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES. 551
rien moins que l'histoire des dix-huit siècles de notre
ère, ou plutôt, pour remonter aux origines, l'histoire
de tous les siècles, nous aurions à peser toute la con-
troverse moderne, qui non contente d'attaquer, au ,
nom des intérêts temporels des sociétés, la forme ca-
tholique, a remis tout en question, même l'œuvre
sociale de la primitive Église, même la cause vérita-
ble du grand fait qui a creusé un abîme entre le monde
païen et le monde nouveau, l'abolition de l'esclavage;'
nous aurions à réfuter l'opinion, si générale parmi
les publicistes modernes et surtout parmi nos amis
politiques, qui bien loin de faire honneur au catholi-
cisme d'aucun des progrès sociaux et politiques, af-
firme que toutes les conquêtes libérales et nationales
ont été faites contre le catholicisme.
Ce serait un livre immense dans un livre. Tel n'est
pas notre dessein. En attendant que nous puissions
envisager de près ces questions soulevées par le ra*
tionalisme, nous nous bornons à invoquer le témoi-
gnage de vingt générations qui, d'une voix unanime,
ont appelé l'ensemble des développements sociaux et
politiques des sociétés modernes la civilisation chré-
tienne.
Or> celte civilisation chrétienne n'a pas empêché
des nations parfaitement distinctes et fortement con-
stituées de se former sur tous les points de l'Europe,
quelle que fiît d'ailleurs la fortne religieuse qu'eût
prise l'idée chrétienne chez ces peuples divers, ici le
Catholicisme^ là le protestantisme à tous les degrés*
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552 LÀ PATRIE DANS LES SOCIÉTÉS CHRÉTIENNES.
Où trouver, dans l'antiquité, des nations plus distinctes
et plus homogènes que la France, que l'Espagne, que
T Angleterre etc.?
Parce que ridée de patrie, chez les modernes, n'a
plus le sens barbare qu'elle avait chez les anciens,
parce que, grâce au sentiment de fraternité qui fait
de tous les hommes une même famille sous la loi du
Christ, le mot étranger n'est plus synonyme d'ennemi,
cela ne veut pas dire que le sentiment national soit
détruit. De même que l'union des chrétiens dans une
même société spirituelle, bien loin d'affaiblir le senti-
ment de la famille, a servi à le fortifier en l'élevant,
en le purifiant, en faisant du foyer domestique un
sanctuaire digne de tous les respects; de même, le
cosmopolitisme chrétien, tout en rendant les hom-
mes plus bienveillants les uns aux autres, les laisse
se grouper selon les exigences de leurs destinées tem-
porelles.
Les peuples chrétiens ne sont pas moins distincts
entre eux que les peuples antiques ; seulement, ils se
sentent faits pour vivre en frères, au lieu de se traiter
éternellement en ennemis.
VI
L'Italie aurait eu le même sort que tous les autres
peuples de l'Europe, si l'action du christianisme s'y
fût exercée dans les mêmes conditions. Mais on sait
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L'ITALIE SACHiFIÉE. 355
que des causes toutes spéciales ont fait à l'Italie une
situation exceptionnelle. Lorsque, au temps de la
domination romaine, l'Italie n'a pu être une nation,
le christianisme n'existait pas. Si, plus tard, la révor
lution sociale opérée par les évoques a été accompagnée
chez elle de la dissolution du lien politique, cela tient
aussi à des causes particulières.
Que le clergé soit responsable de ce résultat, rien
n'est plus juste ; mais la religion catholique est par-
faitement innocente de la conduite de ses ministres ;
elle n'est nullement responsable de l'ignorance et des
préjugés qui les ont conduits à donner au culte pour
point d'appui une institution politique, et à préférer,
pour propager la loi évangélique, les moyens humains
et la force brutale à l'apostolat.
Les vraies causes qui ont fait que le clergé catholi-
que a exercé sur les destinées nationales de l'Italie
une influence si funeste, nous les avons déjà signalées ;
elles se résument en une seule : le projet impertur-
bablement poursuivi par les papes de créer à la pa-
pauté nne assiette temporelle. Il fallait former autour
de Rome un État pontifical au moyen de lambeaux
détachés de l'Italie. Tout ce qui tendait à faire de la
Péninsule une nation homogène était donc un obsta-
cle à la réalisation de ce projet.
. Voilà pourquoi l'influence du clergé tendit invaria-
blement à renverser tout pouvoir destiné à devenir un
centre national ; voilà pourquoi la papauté détruisit
le royaume ; voilà pourquoi elle se garda de transfor-
i. 23
Digitized by VjOOQIC
354 L'ITALIE SACRIFIÉE.
mer les ligues formées pour la guerre en , véritables
confédérations politiques. L'idée de l'empire secondait
mieux ses desseins ; aussi ne cessa-t-elle d'exploiter
cette idée pour empêcher la formation d'une nation
italienne.
Dans celte œuvre antinationalc, les empereurs,
nous lavons vu, furent toujours les complices in-
téressés de la cour romaine. Nous avons dit plus haut
comment s'était opérée la destruction du royaume
italien. Charlemagne et ses successeurs avaient com-
mencé de le dissoudre. Les Othons en achevèrent la
ruine. Et, chose remarquable, ce fut par la révolu-
tion sociale que ces princes accomplirent cette démo-
lition politique; comme les évoques, ils faisaient
un moyen de destruction de ce qui, partout ailleurs,
servait si puissamment au travail d'organisation na-
tionale.
Nous ne nous lasserons pas de le répéter, il faut se
garder de croire que, dans la lutte éternelle entre la
papauté et l'empire, le but de la papauté ait jamais
été de détruire la puissance rivale. Toute la question
était de savoir lequel des deux pouvoirs aurait la su-
prématie, mais nullement lequel des deux survivrait
à l'autre; leurs alliances les servaient trop bien à
tenir l'Italie dans une anarchie incurable, et, par la
décadence politique de l'Italie, à se garantir récipro-
quement à l'un sa suzeraineté, à l'autre ses possessions
temporelles.
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SON ACTION CIVILISATRICE PARALYSEE. 355
YII
Si cet obstacle à jamais déplorable de la papauté
temporelle n'eût pas existé, nous sommes convaincu
que l'Italie, non -seulement serait devenue une grande
nation, mais que, par sa manière d'entendre et d'ac-
complir dans son sein la révolution sociale chrétienne,
elle eût exercé une influence incomparablement plus
grande sur la civilisation européenne, une influence
décisive.
Même, malgré sa décadence politique et l'anarchie
qui en résultait, chacune de ses révolutions sociales
avait un contre-coup inévitable dans toutes les nations
de l'Europe ; c'est d'elle que partait toute impulsion
rénovatrice. « Politiquement vaincue, la ville italienne
ne cherche que des victoires sociales, et, sur ce terrain,
l'Europe est subjuguée par la révolution italienne1. »
Nous l'avons déjà vu, c'est là, c'est dans ce foyer, que
se préparent pour le monde tous les éléments sociaux
de la civilisation chrétienne.
Supprimez par la pensée la papauté temporelle et
permettez ainsi à l'Italie de devenir une nation ; son
action politique sur le monde pût été égale à son
action sociale. En résolvant pour son propre compte
toutes les questions politiques selon l'esprit même de
la doctrine chrétienne, et opérant 6on œuvre de 'con-
1 Ferrari, t. î* p. 275*
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35 LE GÉNIE POLITIQUE DE L'ITALIE.
slilution nationale selon la mélhode la plus conforme
à la liberté évangélique, elle eût donné aux peuples
un exemple admirable d'un double travail municipal
et national, social et politique, accomplissant toutes
les réformes, tous les progrès, par la voie de. la li-
berté, par la fusion, la combinaison spontanée et
progressive de tous les éléments destinés à former
une grande et vivante unité politique.
« Il est deux voies opposées pour opérer l' unité
nationale, ou la conquête ou les conventions ; ou la
dictature ou la liberté; ou la méthode française,
d'essence monarchique, qui réalise l'unité en procé-
dant du centre à la circonférence, ou la méthode amé-
ricaine, d'essence démocratique, qui procède de la
circonférence au centre f. »
La seconde méthode agissant par l'annexion volon-
taire et spontanée des diverses parties d'une nation
à un centre commun vers lequel elles convergent, en
vertu d'affinités et d'attraction naturelles, a toujours
été le procédé instinctif et traditionnel des peuples
italiens, surtout des peuples de l'Étrurie. C'est ce qui
fait que l'unité romaine, procédant par la force, par
la conquête, eut peu de prise sur ces populations.
La domination romaine domptait un moment, plutôt
qu'elle ne s'annexait réellement, les cités italiennes;
elle n'opérait pas entre elles une fusion nationale au-
tour de la ville des Césars.
1 MontanelU, Mémoires sur l'Italie, voir notre traduction, t. II
p. 18.
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LE GÉNIE POLITIQUE DE L'ITALIE. 557
. Du reste, Rome opérait ses conquêtes, non en vue
de constituer une Italie, mais en vue de constituer
l'empire du. monde. Voilà pourquoi les villes italiennes,
entrant volontiers dans la vaste orbite de l'empire,
mais répugnant à subir le procédé césarien de la con-
quête pour ce qui concernait l'unification nationale,
s'habituèrent à se renfermer dans leur vie municipale;
voilà pourquoi le sentiment national, n'ayant pas la
possibilité de se manifester et de se développer en
vue d'un but réalisable, finit par s'éteindre entière-
ment dans ce malheureux pays.
VIII
Pour que Rome devînt un centre national, il fallait
qu'elle cessât d'être le centre d'un empire universel
cl qu'elle abandonnât le procédé despotique de l'unité
par la force. Bientôt alors, de proche en proche, son
influence eût rayonné sur les communes. Sans mettre
obstacle au mouvement social qui, peu à peu, trans-
formait ces communes, elle eût provoqué entre elles
des alliances librement formées, qui auraient relié et
combiné tous leurs efforts et fait de l'ensemble des con-
quêtes municipales un fonds national indestructible.
Singulière destinée des choses humaines! Ce qui
a perpétué l'idée funeste de l'empire, ce qui a empê-
ché l'Italie de se constituer suivant sa méthode poli-
tique de prédilection, qui est en même temps la
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558 L'ITALIE DANS UNE IMPASSE.
méthode essentiellement chrétienne, c'est la papauté.
C'est la papauté, tellement aveuglée par de misérables
préoccupations ierrestres, qu'elle a agi, au centre
même du monde catholique, en sens inverse de l'es-
prit de la révolution évangélique.
Combien n'eût-elle pas mieux servi la civilisation,
si elle eût laissé l'Italie, cette terre classique de la
liberté, cette nation à la fois la plus conservatrice et
la plus progressive, suivre la voie que lui traçaient
et ses traditions antiques, et sa mission nouvelle.
Dans cette voie de formation nationale par la liberté,
l'Italie, aussi propre à résoudre les questions politi-
ques que les questions sociales, eût été un phare pour
toutes les nations.
Cet exemple eût évité à l'Europe bien des malen-
tendus, bien des révolutions. Que de questions, sur
l'autorité, sur la liberté, qui troublent encore nos
sociétés privées de boussole, eussent été à tout jamais
résolues 1 on ne peut s'imaginer le mal immense que
la papauté temporelle a fait au monde.
IX
A la fin de la première période de ses révolutions,
l'Italie semblait pour ainsi dire arrivée dans une im-
passe. Elle possédait tous les éléments d'une société
modèle; ses révolutions avaient résolu ou tout au
moins nettement posé tous les problèmes importants
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L'ITALIE DANS UNE IMPASSE. 359:
de Tordre social ; et pourtant, rien ne pouvait aboutir,
à un résultat national. Cette impuissance était-elle le:
dernier mot de l'histoire italienne?
Non, la cause qui empêchait le travail d'enfantement
disséminé sur tous les points de l'Italie d'aboutir à
une solution générale, c'est qu'il restait à résoudre
une question capitale, mais celle-là dominant toutes
les autres, et dont la solution était la condition sine
qua non de la réconciliation de tous les intérêts en
lutte, du désarmement de tous les partis, de la ces-
sation de tous les malentendus, de la conciliation de
tous les droits légitimes, en un mot, de l'harmonie
sociale et nationale; c'était la question môme de la
papauté et de l'empire.
Le moment était venu de la résoudre; et l'Italie
était sommée de le faire, si elle ne voulait se condam-
ner à une anarchie éternelle et à une impuissance
irrémédiable.
I/Italie le sentit si bien, la logique des événements
lui posait d'ailleurs si impérieusement ce problème,
qu'elle sembla suspendre tout autre intérêt, imposer
silence à toute autre préoccupation, pour se jeter avec
une sorte de fureur dans la guerre nouvelle que
suscita ce problème. L'Italie comprenait qu'il y allait
pour elle dune question de vie ou de mort. Elle se
demanda enfin ce qu'étaient au fond, ce que représen-
taient réellement ces deux puissances qui s'étaient
trouvées mêlées à toutes ses affaires.
Ce n'était donc plus seulement par leur influence
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350 LA QUESTION SOCIALE A SA RACINE.
sur les problèmes particuliers agités au sein de la
société italienne que ces puissances allaient intervenir;
c'étaient elles-mêmes qui étaient directement mises
en cause ; il fallait savoir quel est le rôle que l'élément
religieux doit jouer dans les sociétés modernes. Et
l'Italie entrait ainsi dans cette deuxième période que
nous avons annoncée.
La question était bien toujours une question sociale,
les peuples ne se passionnant point pour des théories
philosophiques ou religieuses qui n'auraient nul rap-
port avec leur \ie temporelle. Mais c'était la question
sociale, non pas en vue de tel ou tel intérêt particulier,
de tel ou tel droit politique, économique ou religieux,
mais la question sociale prise à sa racine même, et
dont la solution e$t la clef de toute la civilisation
moderne.
A partir de ce moment, il n'y a donc plus qu'une
question au fond de toutes les luttes, la question de
la papauté et de l'empire. Tout parti, quelle que soit
l'origine du débat, 'est obligé d'arborer le drapeau
guelfe ou le drapeau gibelin.
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DEUXIÈME PÉRIODE
JUSQU'AU SEIZIÈME SIÈCLE
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
I
Tant que la révolution sociale fournit un objet di-
rect et saisissable aux guerres intestines de la Pénin-
sule, c'est-à-dire tant qu'il s'agit d'opérer la démoli-
tion du régime féodal et d'appeler à la vie publique
les .éléments destinés à. former la nouvelle société, le
parti de l'empire et le parti de la papauté purent s'ap-
puyer sur des intérêts positifs, vivaces, et faire illu-
sion aux instincts patriotiques soit de l'aristocratie
qui regrettait l'ancien royaume, soit de la démocratie
qui aspirait à fonder une Italie nouvelle.
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502 LE PROBLÈME A RÉSOUDRE.
Maintenant que celte œuvre de démolition était à
peu près consommée, les choses en étaient arrivées à
ce point que pour que la commune italienne pût re-
cueillir les fruits des révolutions antérieures et se
constituer sur des bases solides, il fallait de toute né-
cessité que la question nationale fût résolue.
Or, comme l'empire et la papauté étaient, nous l'a-
vons surabondamment démontré, la négation même
du droit national italien, ces deux puissances n'au-
ront plus désormais dans les affaires de la Pénin-
sule qu'une action dissolvante. Dans le passé, les
services qu'elles rendirent alternativement à la civi-
lisation, Tune en secondant l'émancipation de l'élé-
ment laïque, l'autre en créant l'égalité civile et
politique, voilèrent aux yeux des Italiens la commune
conspiration des deux puissances contre leur nationa-
lité. Au moment où nous sommes arrivés, sans que le
voile se déchirât entièrement, les cités italiennes
commencèrent à sentir le néant de celte prétendue
tutelle de l'empire et de la papauté; sans comprendre
clairement que c'était cette double influence qui sté-
rilisait toutes leurs entreprises, elles n'en conçurent
pas moins une secrète défiance ; peu à peu s'évanouit
le prestige qui environnait les deux puissances, et
elles finirent par tomber dans une déconsidération
générale.
Et pourtant, nous l'avons dit, la question du sacer-
doce et de l'empire était devenue Tunique intérêt de la
situation . Dans ce problème se résumaient tous les pro-
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LE PROBLÈME A RÉSOUDRE. 303
blêmes antérieurs. Quel es lie domaine légitime de l'au-
torité religieuse ? quel est celui de l'autorité temporelle?
Les cités italiennes ne reprendront leur marche as-
censionnelle, et la nation italienne ne sera possible,
que lorsque cette question sera résolue.
Les partis ne voient pas nettement la question,
mais ils la pressentent. A partir de ce moment, ce ne
sont plus des partis politiques, «ce sont des sectes ;
c'est par ce nom que les historiens les désignent, et
les luttes qui vont s'engager entre elles sous le dra-
peau guelfe et le drapeau gibelin vont prendre tout
l'acharnement des guerres religieuses.
II
Qu'on saisisse bien cette situation, unique dans
l'histoire du monde : au moment où un discrédit mér
rite s'attache à la dignité impériale et au siège aposto-
lique, une logique inflexible substitue à toutes les
querelles italiennes la lutte de l'empire et du sacer-
doce. L'Italie poursuit de ses dédains l'empereur ab-
sent et le pape fugitif; elle se croit maltresse d'elle-
même parce que les deux Césars ne foulent plus le sol
de la Péninsule ; et au fond un seul intérêt la captive,
une seule passion l'agite : sera-t-elle guelfe? sera-l-elle
gibeline?
Pour l'empire, c'est l'époque du grand interrègne
dans le treizième siècle ; pour la papauté, c'est la cap-
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361 LE PROBLÈME A RÉSOUDRE.
tivité de Babylone dans le quatorzième siècle, et le
grand schisme d'Occident dans la première moitié du
quinzième. N'importe ; de loin comme de près, décon-
sidérées comme environnées de tout leur prestige,
les deux puissances ou plutôt les deux idées qu'elles
représentent dominent les événements et leur impri-
ment un caractère invariable; quelle que soit la cause
immédiate de chaque querelle, on ne voit flotter sur les
deux camps ennemis que le drapeau guelfe et le dra-
peau gibelin.
Et celte lutte s'éternisera parce que la question est
mal posée : pour la secte gibeline, les droits de la
société laïque se résument dans l'idée du saint-empire ;
pour la secte guelfe, tout droit social se résume dans
l'idée de la théocratie pontificale. Ainsi deux instincts,
indestructibles dans la conscience des peuples chré-
tiens, l'instinct de la souveraine indépendance des so-
ciétés politiques, l'instinct du droit inviolable de Télé*
ment divin dans l'homme, pour avoir été faussés par
deux partis également fanatiques, se trouvent con-
damnés à une guerre aveugle et sans fin. Impérissa-
bles puisqu'ils correspondent à un besoin réel, à un
droit essentiel de la nature humaine, les deux grands
intérêts qui sont au fond du débat ne peuvent se ren-
contrer et se concilier à cause de la part d'erreur
que l'ignorance et les passions ont ajoutée à ce qu'il y
a en eux de légitime.
* 11 dut s'ensuivre une confusion . singulière dans
tous les débats de cette époque, puis un décourage-
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LE PROBLÈME A RÉSOUDRE. 5(;5
ment universel. Une sorlc de scepticisme douloureux
s'empara des esprits, et l'Italie, après s'être obstinée
à chercher sa grandeur dans des chimères, se trouva
préparée pour la conquête.
Un coup d'œil rapide sur les révolutions de cette
époque qui va nous conduire, de décadence en déca-
dence, jusqu a la dernière immolation de l'Italie sous
l'égoïste concert du pape et de l'empereur, nous fera
saisir nettement le caractère intime de cette période
où les questions politiques et sociales, devenues l'ob-
jet accessoire et l'intérêt secondaire de la lutte, ne
sont plus que des armes toujours renaissantes entre
les mains des guelfes et des gibelins ; il mettra en
même temps en évidence l'action désormais essentiel-
lement négative et dissolvante de la politique ponti-
ficale.
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LIVRE PREMIER
— TREIZIÈME SIÈCLE —
LA GUERRE CIVILE EN PERMANENCE
CHAPITRE PREMIER
IMPUISSANCE ET CHUTE DU PODESTAT.
I
Nous avons laisse les républiques italiennes sous le
gouvernement des podestats. Magistrat suprême, le
podestat réunit en lui deux fonctions contradictoires :
il est au-dessus des lois en sa qualité de dictateur mili-
taire ; il est le représentant de la loi et du droit en sa
qualité de juge.
Dans les premiers temps, armé de la force qu'il tient
de son origine méme9 il est surtout dictateur; il est
— —
508 LE PODESTAT ET LA NODLE-SE.
l'homme de la nécessité violente. Alors, chez lui, le
rôle de juge est secondaire. Entre les deux partis, il
tranche les questions plutôt qu'il ne les résout ; mais,
représentant de la révolution, c'est surtout contre les
châtelains (devenus citoyens) que tombent ses coups.
Le dictateur efface le juge.
Ainsi, la dictature révolutionnaire du podestat do-
mine quelque temps la lutte entre les citoyens et les
concitoyens, entre la noblesse et la bourgeoisie.
Nous avons vu qu'à la fin du douzième siècle, la no-
blesse, après avoir été vaincue dans ses retraites féo-
dales et contrainte de faire alliance avec la bourgeoisie,
avait tâché de regagner dans la cité le terrain perdu
dans la campagne. Trop heureuse d'abord d'être ad-
mise à la participation des droits civiques, elle reprit
peu à peu une importance très-grande dans le gouver-
nement de la commune et finit par s'emparer du
pouvoir.
La noblesse sut profiter, pour atteindre son but, de
toutes les circonstances. Le premier et plus puissant
concours lui vint du parti impérial qui avait tout inté-
rêt à ne pas laisser les communes trop s'habituer à la
liberté républicaine. Les empereurs, afin de détruire
l'ancien royaume, avaient antérieurement favorisé la
révolution bourgeoise contre les châtelains. Une fois
cette œuvre de démolition accomplie, les empereurs
ne demandaient pas mieux que de restituer à la classe
aristocratique une influence qui fit conlre-poids à la
puissance envahissante de la démocratie.
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LE PODESTAT ET LA NOBLESSE. 569
Du reste, il faut le dire, les anciens châlelains surent
trouver des ressources non moins grandes dans leur
valeur personnelle. Tant qu'avaient duré les glorieuses
luttes des villes italiennes contre l'empire, ils avaient
vaillamment payé leur tribut à la cause nationale. Dans
la fameuse bataille de Legnano, par exemple, c'était
deux puissants seigneurs, Anselme de Doara et Ecce-
lino le moine, qui commandaient l'armée lombarde.
Ces services éclatants relevèrent la noblesse aux
yeux du peuple. La commune, satisfaite d'avoir conquis
le droit, s'empressa de confier les premières dignités
à ceux d'entre les nobles quit avaient acquis quelque
illustration dans les camps ou dans la cité. Il arriva
bientôt que la charge de podestat fut, presque dans
toutes les villes, entre les mains de la noblesse.
II
A partir de ce moment, on vit partout s'engager
une lutte ardente entre les grandes familles qui se
disputèrent cette magistrature suprême. Vérone obéis-
sait alternativement aux Montecchi et aux Saint-Boni-
face ; Ferrare aux Salinguerra et aux d'Esté ; Vicence et
Padoue aux Eccelin de Romano et aux Camposam-
pieri... Chaque cité, divisée en deux factions organi-
sées, devint un champ de bataille.
Au milieu de ce conflit armé, que pouvait le podes-
tat? Créé en vue d'une situation tout opposée, c est-à*
i. 24
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37 LE PODESTAT IMPUISSANT.
dire chargé, le lendemain d'une révolution sociale, de
ouer le rôle de modérateur entre les anciens et les
nouveaux citoyens mis un moment sous le niveau de la
loi commune, il devenait un non-sens entre deux
factions irréconciliables. Aussi son prestige disparaît-
il peu à peu ; son pouvoir dictatorial s'émoussc; chaque
parti le brave et reste armé pour la lutte.
Toutes les précautions qui ont été prises pour ga-
rantir l'impartialité et l'autorité de ce magistrat ne
peuvent arrêter sa chute. C'est en vain qu'on le prend
hors de la cité ; c'est en vain que, dans plusieurs villes,
pour satisfaire à la fois les grandes familles rivales, on
partage entre elles l'élection à cette fonction tant
convoitée. Le podestat doit tomber parce qu'il n'a plus
de raison d'être.
Il ne reste plus dans le personnage du podestat que
\ejuge, mais le juge déconsidéré, impuissant; il n'est
plus qu'un modérateur inutile entre Jes deux partis.
Cette digue rompue, les citoyens et les concitoyens se
trouvent en présence avec leurs vieilles rancunes et
les nouvelles haines accumulées, et la lutte recom-
mence avec cent fois plus d'acharnement; la guerre
civile est en permanence entre deux factions bien Iran*
chées qui s'écrasent ou s'exilent en masse, après
chaque victoire alternative.
Ce n'est plus aujourd'hui la guerre de la ville contre
la campagne féodalei comme à l'époque où les nobles
occupaient leurs châteaux. La lutte, toujours au fond
lutte sociale* est transportée tout entière dans la cité
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LE PODESTAT IMPUISSANT. 371
d'où les châtelains ne songent plus à sortir. Leurs in-
térêts sont désormais confondus avec ceux de la ville ;
il s'agit seulement de savoir s'ils y domineront.
Les deux partis ou plutôt les deux camps qui se dis-
putent le pouvoir sont toujours en éveil, toujours prêts
à en venir aux mains. Chacun d'eux a ses chefs, son
assemblée, ses capitaines, ses finances, son gouverne-
ment ; il correspond par de véritables ambassadeurs
avec le même parti dans les autres villes de la Pénin-
sule. Alors, au lieu d'un chef commun, il y a les chefs
de chaque faction, et quand l'un des partis triomphe,
ce n'est pas le podestat qui est maître de la situation,
mais le capitaine qui a procuré la victoire à son
parti.
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CHAPITRE II
LA DICTATURE DES FACTIONS
I
Ce nouveau dictateur, qui reçoit dans toutes les
villes le nom de Capitaine du peuple} l'égal de l'ancien
podestat par la puissance, en est tout l'opposé par
l'origine et le but de son institution. Le premier, des-
tiné à tenir un glaive impartial au-dessus des partis,
était choisi hors de la cité ; le capitaine du peuple sur-
git au contraire tout armé de la guerre civile. Comme
le podestat, il domine la cité, il est chef de l'armée,
chef de la garde civique, président de la république;
en apparence, c'est le môme magistrat, indigène au
lieu d'être étranger ; mais, en réalité, c'est l'homme
de la secte victorieuse, comme il en a été l'instrument
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LE CAPITAINE DU PEUPLE. 375
pendant la guerre. C'est l'ennemi le plus cruel des pros-
crits, le chef le plus compromis parmi lesproscripteurs.
Le podestat lui-même, quoique réduit aux fonctions
judiciaires, devient aussi l'agent partial du parti vain-
queur qui le nomme ; il est, non le représentant de la
loi, mais le serviteur docile de la volonté du nouveau
dictateur.
Il est digne de remarque que partout, quel que soit
le parti qui triomphe, ce chef suprême est désigné par
le même titre de Capitaine dupeuple. Presque toujours,
il est vrai, c'est un membre d'une grande famille qui
en est investi, et les deux factions qui partagent la
cité sont organisées au profit de quelques grands qui se
disputent le pouvoir. Mais cela ne veut pas dire que ces
révolutions soient des révolutions aristocratiques. Au
fond, c'est le mouvement démocratique qui se pour-
suit dans la commune.
Ces nobles qui, par ambition personnelle, mettent
tout en feu, n'ont pas d'autre point d'appui que le
peuple. Guelfes ou gibelins, ils sont obligés de caresser
la multitude. Les espérances chimériques qu'ils font
briller 5 ses yeux diffèrent, selon les perspectives de la
théocratie pontificale ou de la glorieuse unité du saint-
empire ; mais, réelles ou illusoires, désintéressées ou
hypocrites, ces promesses faites à la foule sont un
hommage rendu à la puissance nouvelle, et les efforts
que font les grands pour devenir populaires tournent
au profit de la révolution.
Même quand le peuple, croyant se donner un libé-
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574 LE CAPITAINE DU PEUPLE.
râleur, s'est donné un maître, il faut, par le nom que
prendra son oppresseur, lui laisser croire qu'il
triomphe.
II
L'une des premières républiques qui nommèrent un
Capitaine du peuple, fut Milan. L'année 1241 9 voulant
mettre un frein aux prétentions toujours croissantes
des nobles, et un terme à leurs dissensions qui trou-
blaient incessamment l'État, les Milanais investirent
de pouvoirs dictatoriaux Pagano délia Torre qui joignait
à l'illustration de la naissance la gloire d'avoir préservé
sa patrie d'une ruine complète, après la défaite de
Corte Nuova. Plus tard, en 1259, ce fut sous une autre
dénomination que l'héritier de Pagano, Marlino délia
Torre, exerça les mêmes fonctions. 11 fut appelé An-
ziano (ancien) et Seigneur du peuple. Aussi populaire
que son prédécesseur, il ne ménagea point la no-
blesse.
Le nom de podestat ne disparut pas partout instan-
tanément ; il survécut quelque temps à la dignité pour
laquelle il avait été créé. Les historiens, pendant tout
le cours du treizième siècle, appellent indifféremment
podestat ou capitaine du peuple le chef que la faction
victorieuse a mis à la tête de la république; et cette
confusion jette une certaine obscurité sur le caractère
de cette époque.
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LA DICTATURE DES FACTIONS. 375
Nous ne reconnaissons plus le podestat primitif dans
les dictateurs indigènes qui dominent les cités, ici au
nom des guelfes, là au nom des gibelins. Ce sont de
vrais capitaines du peuple qui, sous le nom de po-
destats, gouvernent en maîtres absolus : à Ferrare les
marquis d'Esté représentants du parti guelfe; à Vicence,
Vérone, Padoue, Trévise, les Eccelins chefs du parti
gibelin. Il en est de même des Traversa ri à Ravenne,
d'Ansald de Mari à Gènes, des Malatesti à Rimini, des
Manfredi à Faenza, etc., etc. ,
Cependant, le titre de capitaine du peuple finit par
prévaloir, et celui de podestat ne sert plus, dans
quelques villes, qu'à désigner un fonctionnaire sub-
ordonné au chef de la république. C'est ainsi qu'à
Milan, vers 1263, Martino délia Torre, tout-puissant
par sa charge de capitaine du peuple, accepta pour
podestat sous ses ordres le marquis Palavicino, l'un
des seigneurs les plus puissants et les plus redoutés
de toute la haute Italie, à cause des troupes dont il
disposait. Philippe délia Torre, successeur de Martino,
qui, non content de gouverner Milan, était devenu
seigneur (capitaine du peuple) de Novare, Côme, Ver-
ceil, Bergame, congédia Palavicino et fit nommer
podestat à sa place Barrai de Baux, sujet de Charles
d'Anjou.
En réalité, c est la confiscation de tous les bénéfices
de la révolution démocratique au profit de quelques
familles que nous verrons, à la fin de ce siècle et dans
le siècle suivant, s'inféoder le pouvoir.
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378 LES PARTIS DEVIENNENT DES SECTES.
III
Ce résultat immédiat des querelles qui ensanglan-
tèrent l'Italie dans tout le cours du treizième siècle, a
donné le change sur la cause intime de ces querelles
et sur la nature du débat qu elles couvraient.
Nous l'avons dit, le moment où apparaissent ces
deux mots guelfes et gibelins pour désigner les partis
opposés, où chaque cité est divisée sous ces deux dra-
peaux en deux camps irréconciliables, est précisément
l'époque où l'empereur ne joue aucun rôle important
dans la Péninsule et où le pape n'y exerce presque
aucune influence. Ajoutons que lorsque l'empereur ou
le pape interviennent dans ces querelles municipales,
ce n est pas toujours avec une politique respective-
ment identique; le premier n'est pas toujours avec les
gibelins, le second toujours avec les guelfes ; souvent
les empereurs viendront en aide au parti guelfe, té-
moin Rodolphe de Hapsbourg, Charles IV, Robert, etc.,
et, par contre, des papes tels que Nicolas IV, Mar-
tin III, Jules II, Léon X, Clément VII agiront en gibelins.
C'est là plus qu'il n'en fallait pour que les historiens
en aient conclu avec une apparence de vérité que la
querelle des deux sectes, guelfe et gibeline, se dis-
tinguait complètement de la querelle entre la papauté
et l'empire. L'illusion des historiens se comprendra
mieux encore si l'on envisage la lutte dans ses raani-
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LES PARTIS DEVIENNENT DES SECTES. 377
festations locales et dans ses résultats sociaux les plus
immédiats. Il est constant, en effet, que, dans chaque
ville, à l'apparition des deux sectes au commencement
du treizième siècle, le parti de la bourgeoisie s'ap-
pelle le parti guelfe, que celui des anciens nobles
devenus citoyens s'appelle le parti gibelin ; et ce fait
se rapporte exactement au moment où Frédéric II
échoue dans sa tentative de mettre un terme à l'achar-
nement de la guerre civile.
Il faut donc le reconnaître, au point de départ, les
deux sectes entrent en scène, non pas sous l'impulsion
de l'empereur ou du pape, mais malgré ces deux
puissances qui s'efforcent de les arrêter. C'est d'un
côté la révolution qui tend à poursuivre ses conquêtes,
de l'autre les privilégiés du vieil ordre social qui
essayent de relever des ruines et de résister au torrent
qui les emporte.
Mais à force de se débattre, de lutter, de mettre à
nu par des démolitions successives les éléments primor-
diaux et constitutifs du corps social, les partis avaient
fini par toucher au fond même de l'abîme. Sans avoir
su y faire pénétrer la lumière, ils sentaient que c'était
là que se devaient poser les fondements du nouvel édi-
fice, et, dans ces profondeurs que le paganisme n'avait
jamais sondées et où la révolution chrétienne aboutis-
sait, la question sociale et la question religieuse n'en
faisaient qu'une.
La société temporelle et la société spirituelle étaient
en présence à la racine de tout droit et de toute au-
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578 LES PARTIS DEVIENNENT DES SECTES.
torité. L'homme et le prêtre se rencontraient enfin
pour se regarder en face, pour se demander compte
de leurs droits respectifs, non point sur tel détail de
la vie privée ou de la vie publique, mais sur le prin-
cipe de tout droit humain et de tout droit divin dans
l'organisation des sociétés.
C'était la question du sacerdoce et de l'empire dé-
gagée des considérations secondaires de la politique
des princes ; question si fondamentale, si radicale,
qu'elle domine toutes les autres questions, qu'elle
envahit le champ de la politique, que non-seulement
elle est présente à toutes les luttes, mais qu'elle les
transforme pour absorber tous les intérêts en un seul.
IV
Qu'importe que l'empereur n'intervienne ni de sa
personne ni par ses agents ; qu'importe que le pape
soit en ce moment sans influence sur les affaires de
la Péninsule. C'est une preuve de plus que cette
grande préoccupation de l'Halie est née delà situation
même : à chaque querelle sur des questions spéciales
de gouvernement, de nationalité, d'économie sociale,
les partis antagonistes ont rencontré l'inévitable
question du sacerdoce et de l'empire dont la solution
est indispensable pour que les autres soient résolues.
C'est pourquoi les deux partis politiques sont de-
venus deux sectes. Tune cherchant le principe du
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LE DÉBAT SE GÉNÉRALISE ET SE PRÉCISE. 579
droit social dans l'autorité suprême et universelle du
sacerdoce, l'autre croyant le trouver dans un pouvoir
supérieur et également universel qui commande au
prêtre aussi bien qu'au citoyen.
Et, chose remarquable, malgré le discrédit où sont
tombées les deux puissances, ce double rêve s'est
agrandi dans l'imagination des Italiens, à mesure que
les révolutions ont étendu le champ de la politique et
donné un but plus élevé aux luttes sociales. Chacun,
guelfe ou gibelin, cherche une formule supérieure
qui corresponde aux conquêtes sociales réalisées et
aux horizons indéfinis qu'elles ont ouverts.
En même temps que l'idée qui, est au fond du débat
s'élève, elle prend un caraclère plus précis; on voit
manifestement, soit dans la formule guelfe, soit dans
la formule gibeline, à quel point la question religieuse
et la question sociale se sont confondues, et comment
le principe politique primitif de chacun des deux
partis a cherché dans le dogme chrétien un point de
vue qui correspondit au but qu'il voulait atteindre.
La démocratie guelfe, essentiellement révolution-
naire, après avoir porté le marteau sur tous les pri-
vilèges de l'ancien monde, détruit le château féodal,
soumis le noble au niveau de la loi générale dans la
commune, appelé à la vie publique par des émanci-
pations successives toutes les classes déshéritées, relie
tous ces éléments pleins de force expansive sous
l'autorité unique, suprême, universelle du pontificat
romain, providence visible de Dieu sur la terre,
—
380 LA THÉOCRATIE ET LE SAINT-EMPIRE.
chargée de garantir tous les droits, de veiller à la
conservation des conquêtes sociales réalisées et d'em-
pêcher toutes les tentatives nouvelles d'usurpations
aristocratiques.
Dans ce système, où le monde féodal, qui était le
monde de l'empire, disparait pour faire place au
inonde nouveau des marchands, des industriels, des
marins, au monde du travail, de la valeur personnelle,
de l'égalité civile et politique, le personnage de lem-
pereur devenait un personnage inutile ou tout au
moins le vassal de l'Église.
Le saint-empire gibelin, renonçant à reconstruire
la société féodale écroulée, mais essentiellement in-
compatible avec cette société si variée, si vivante, si
consciente de sa valeur et de ses droits dans chacun
de ses membres, avec ces agitations de la place pu-
blique, avec ce mouvement de l'industrie et des arts,
source inépuisable de richesse et de puissance, le saint-
empire gibelin supprimait tout cela dans son rêve.
Ne pouvant remonter le courant de la révolution,
il la poussait d'un seul coup à son point extrême, il
passait le niveau égalitaire sur cette bourgeoisie qui
avait la prétention de s'élever au-dessus de la plèbe.
Ainsi délivré des assemblées républicaines où les
citoyens se sentent trop vivre et des associations pro-
tectrices où le despotisme du pouvoir ne les peut
atteindre, il n'a plus sous sa domination que deux
termes extrêmes, quelques grands et la vile multi-
tude, sans éléments intermédiaires qui servent de
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LA THÉOCRATIE ET LE SAINT-EMPIRE. 381
degrés ascensionnels à celte multitude déshéritée en
masse et de frein à la toute-puissance des privilégiés.
Dans ce système, le pape, indépendant, serait un
danger permanent, et son influence un appel incessant
à la revendication des petits et des faibles. Il faut donc
que le pape soit le sujet de l'empereur.
V
Mais les deux formules seraient incomplètes et par
conséquent inexactes si Ton négligeait de faire ressor-
tir un trait, le plus caractéristique peut-être qui
distingue les deux systèmes : à la tête du premier,
c'est le prêtre ; à la tête du second, c'est l'homme. Et,
dans l'esprit des deux sectes, c'est là le principe de
leur irrémédiable antagonisme.
Le pape a beau consommer la révolution démocra-
tique et accorder une égale protection à tous les droits
et à tous les intérêts légitimes ; en sa qualité de mi-
nistre de la vérité éternelle, il affirme et impose ses
doctrines, il pèse sur la pensée humaine. Que les peu-
ples s'agitent, se développent, prospèrent matérielle-
ment et moralement; mais, sous la loi immuable
conservée par le chef suprême, malheur à qui mettrait
en doute l'infaillibilité de ses oracles! Dans ce système,
la liberté n'existe pas; et les gibelins croient la trou-
ver dans le saint-empire.
Là, c'est la société laïque tout entière qui semble se
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582 LA THÉOCRATIE ET LE SAINT-EMPIRE,
résumer dans l'autorité d'un pouvoir humain. La
conscience individuelle se sent plus libre en face de
l'homme qu'en face du prêtre, en face de l'empereur
qu'en face du pape. Les philosophes, les poètes, les
savants, les réformateurs, se croient plus en sécurité
sous le pouvoir élastique du saint-empire que sous
l'inflexible tutelle de la cour de Rome; oubliant
hélas ! que les empereurs, quand leur intérêt l'exige, li-
vrent les courageux novateurs aux flammes sacerdota-
les, ou se font eux-mêmes les exécuteurs sanglants .
des jugements prononcés par l'autorité religieuse
contre les hérétiques.
Quoi qu'il en soit, telle était la position respective
des deux sectes, et c'est en ce point fondamental
qu'elles continuent, en la généralisant et en la pré-
cisant, la querelle du sacerdoce et de l'empire, de l'é-
lément religieux et de l'élément laïque, querelle qui
date, avons-nous déjà dit, du jour où les pouvoirs po-
litiques et le sacerdoce chrétien se sont rencontrés.
Nous le répétons, cette lutte des deux sectes efface
et annule toutes les autres. Si des questions d'un
autre ordre s'agitent au sein des républiques, si des
révolutions sociales s'accomplissent, elles sont un ali-
ment à la guerre entre les deux sectes et des armes
nouvelles qui la rendent de plus en plus acharnée.
Et cette condition de la lutte est si nécessaire, si uni*
Verselle, si dominatrice, que toute question, si mi*
nime qu'elle soil, se posant dans une cité, a aussitôt
son contrecoup dans toutes les villes; Comme par
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LA LUTTE EST SANS ISSUE. 383
une commotion électrique, elle devient à l'instant
l'intérêt de l'Italie tout entière, en se confondant
dans la querelle du sacerdoce et de l'empire.
VI
Celte guerre comme les précédentes, est sans issue;
et la plupart des historiens en ont attribué la cause
. à l'opposition radicale qui rend irréconciliables les
deux éléments sociaux antagonistes.
Mais, c'est ne rien expliquer ; car ces deux éléments
opposés, l'élément féodal résistant à tout progrès,
l'élément révolutionnaire appelant successivement à
la Vie sociale les classes déshéritées, se trouvent en
lutte chez tous les peuples; partout la résistance des
intérêts menacés est opiniâtre, et l'attaque des intérêts
surgissants implacable. On dirait que rien de vivant et
d'harmonique ne peut sortir de cette guerre d'exter-
mination.
Et cependant ces luttes ne sont pas sans issue;
peu à peu, de ce conflit entre des éléments, opposés
en apparence, et correspondant à des besoins divers
mais également légitimes de la nature humaine, se
dégagent des intérêts nouveaux^ des aspirations plus
élevées, des rapports sociaux plus conformes à la
justice, en un mot un ordre social supérieur.
Si l'Italie, au lieu de suivre cette marche ascen-
dante^ semble condamnée à une impuissance irré-
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384 LA LUTTE EST SANS ISSUE.
médiable, si chacune de ses révolutions aboutit a un
avortement, il ne suffit donc pas d'alléguer l'opposi-
tion irréconciliable des deux éléments du conflit. Il y
a une autre cause, et cette cause ne tient nullement
à l'essence des deux termes opposés.
Si, en Italie, les luttes s'éternisent, si le problème
est sans solution possible, c'est que les deux idées ou
plutôt les deux illusions de la papauté universelle et
du saint-empire sont mêlées au débat et le dominent.
M. Ferrari comprend très-bien que là est le nœud de ,
la question quand il dit qu'en supposant même qu'à
un moment donné, l'un des partis rivaux étant
anéanti, l'autre restât seul, « la dualité reparaîtrait
plus forte, plus brillante qu'auparavant, non pas à
cause de celte nécessité vulgaire qui donne des réac-
tions à toutes les révolutions, mais parce que les
guelfes admettent l'empire, les gibelins admettent i'É-
glise. »
Il reste donc au-dessus du débat quelque chose que
les deux adversaires admettent également et qui sur-
vit toujours, et ce quelque chose est cette dualité
même qui a engendré la lutte et qui la perpétue. Tou-
jours en effet le guelfe se retrouve dans le gibelin, et
toujours le gibelin dans leguelfe ; l'Italie est tout à la fois
guelfe et gibeline, « elle demande aux guelfes le pro-
grès, la vie, la mobilité, l'égalité, la démocratie ; aux
gibelins l'intelligence, la consistance, le génie, l'inspi-
ration, la liberté1. »
1 Ferrari, t. II, p. 410.
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ANTAGONISME APPARENT. 385
VII
Mais pourquoi, si chacune des deux sectes corres-
pond à un besoin légitime des peuples, ne finissent-
elles pas par trouver entre elles le point de concilia-
tion?
C'est ici que recommence la confusion pour
M. Ferrari comme pour le plus grand nombre des pu-
blicistes. A leurs yeux, cette dualité qui fait le mal-
heur de l'Italie n'est autre chose que le principe
même de la distinction des deux pouvoirs, la foi et le
droit, Tordre religieux et l'ordre politique, l'autorité
et la liberté, l'affirmation dogmatique du prélre et la
conscience inviolable du citoyen ; distinction fausse
suivant eux, qui scinde l'homme, divise la société en
introduisant dans son sein, à côté du droit humain, un
élément factice, un pouvoir usurpateur.
C'est n'avoir du sujet qu'une vue incomplète que
de considérer ces termes ainsi posés comme inconci-
liables, et les partis qui les représentent dans la so-
ciété comme irréconciliables; et c'est ne pas compren-
dre le génie profond de la révolution chrétienne que de
rejeter le principe de la distinction des pouvoirs
comme faisant obstacle à l'unité politique et sociale
chez les peuples. Ces deux éléments, en lutte acharnée
dans les temps barbares par l'effet de l'ignorance qui
i. 25
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386 DISTINCTION DES DEUX POUVOIRS.
en dénaturait le caractère, mais aussi légitimes l'un
que l'autre parce qu'ils correspondent à des intérêts
et à des droits également respectables, sont destinés
à se concilier dans une grande et haute synthèse
ayant justement pour base ce principe de la distinc-
tion des pouvoirs qui donnera une égale satisfaction
à la conscience de l'individu et aux droits de la so-
ciété.
L'antagonisme, nous le répétons, n'est pas dans les
deux termes du problème, mais dans les éléments
étrangers que les préjugés et les passions politiques y
ont introduits. L'idée de la papauté et de l'Empire r
telle qu'elle a pesé sur l'Italie, bien loin d'être la vraie
formule du principe de la distinction des pouvoirs, en
était la négation au fond, tout en la supposant en ap-
parence.Elle distinguait, au sommet de l'échelle so-
ciale, la personne du pape et celle de l'Empereur;
tandis qu'à chaque degré, sous prétexte d'alliance de
la religion et de l'État, elle faisait un alliage adultère
de la loi religieuse et de la loi civile, elle faisait in-
tervenir le glaive matériel dans des régions qui doi-
vent être l'asile inviolable de la conscience, et les
foudres du prêtre dans un domaine où doivent régner
sans partage les droits du citoyen. C'est ainsi que les
deux termes devenaient inconciliables.
Telle est la cause qui rendait, en Italie, toutes les
questions insolubles et toutes les révolutions stériles,
et non point le principe de la distinction des pouvoirs.
Ce principe, bien compris , au lieu d'entretenir l'il-
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DISTINCTION DES DEUX POUVOIRS. 387
lusion de la papauté théocratique et du saint-empire,
l'aurait détruite à tout jamais, et, depuis longtemps,
il aurait donné à l'Italie et par l'Italie au monde la
véritable unité chrétienne qui conciliera les droits de
la conscience individuelle et les droits de l'État, l'au-
torité sociale et la liberté.
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LIVRE II
ROLE DE LA PAPAUTÉ PENDANT LE TREIZIÈME SIÈCLE
Le grand malheur de l'Italie, c'est que les papes ne
soupçonnèrent même pas ce but élevé de la révolution
chrétienne ; et même, lorsqu'ils essayèrent de jouer
le rôle de modérateurs, au milieu de l'acharnement
des guerres municipales, ils ne firent qu'envenimer
les querelles en éternisant les malentendus et les illu-
sions qui les avaient allumées.
Pendant la première moitié du treizième siècle,
toute la politique du saint-siége est dirigée contre la
maison impériale de Hohenstauffen qu'elle veut abso-
lument anéantir. Pendant la deuxième moitié de ce
siècle, tous les efforts delà cour romaine ont pour but
d'empêcher l'Italie de faire tourner l'éclipsé de l'Em-
pire au profit de sa nationalité.
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CHAPITRE PREMIER
POLITIQUE DE LA PAPAUTÉ PENDANT JA PREMIÈRE MOITIE
DU TREIZIÈME SIÈCLE
Cette période d'un demi-siède fut Tune des plus
glorieuses pour lesaint-siége, si-la gloire du sacerdoce
chrétien se mesure, non aux vrate services rendus à la
causé des peuples et de la civilisation mais à la valeur
personnelle des pontifes et aux intentions qui inspirè-
rent leur politique. 'r
Quatre papes doués de facultés exceptionnelles, aussi
éminents par leur science et leur activité prodigieuse
que par leurs vertus, remplirent le monde du bruit de
leur lutte opiniâtre avec l'Empire, dictêreàt des lofe à
toute l'Europe, armèrent partout le bras des princes
cohtre l'hérésie, et furent souvent, entre les plus puis-
sants monarques, les arbitres de leurs querelles. Héri-
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LES GRANDS PAPES THÉOCttATES, 391
tiers des vastes desseins de Grégoire VII, Innocent III,
Ilonorius M, Grégoire IX, Innocent IV, tout en variant
les moyens suivant les circonstances, marchèrent à
leur but avec une énergie imperturbable qui finit par
triompher des efforts non moins persévérants d'un
Empereur digne de leur tenir tête.
Certes, des caractères ainsi trempés étaient bien
faits pour asseoir sur des fondements indestructibles
l'édifice théocratique du moine Hildebrand, si celte
conception gigantesque n'eût été un rêve insensé pré-
tendant diriger le mouvement du monde en cens in-
verse de Pesprit libéral du christianisme. Cet esprit
de domination du clergé dans l'ordre politique, après
avoir subjugué un moment les princes et les nations
par la crainte des foudres spirituelles, eut pour effet
inévitable de soulever contre le pontificat romain la
conscience humaine qui avait soif de liberté.
La réaction devait être aussi extrême que les pré-
tentions des papes théocrates avaient été exagérées»
Non-seulement ces moyens redoutables, l'interdit des
royaumes, l'excommunication et la déposition des
princes, deviendront des armes dérisoires dans les
mains débiles de leurs successeurs, mais la papauté
amoindrie et dépouillée de son antique prestige cessera
d'exercer sur les sociétés cette influence morale qui la
fit, pendant des siècles, la gardienne vépéifée de tous
les droits et l'initiatrice de tous les progrès.
Aussi, ne pouvons-nous partager le sentiment des
panégyristes de ces papes illustres. Il y eut de la
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392 LES GRANDS PAPES THÉOCRATES.
grandeur dans le point de départ et dans l'unité de
leur système, comme il y eut de la grandeur dans te
rêve de César, de Charlemagne ou de Napoléon, comme
dans tout ce qui témoigne des merveilleuses ressources
de l'esprit de l'homme et de la puissance de sa volonté ;
mais, faut-il donc, pour juger les dépositaires de la
doctrine évangélique, les peser dans la même balance
que les conquérants et les despotes? Et si la philoso-
phie de l'histoire ne doit pas épargner à ceux-ci les
sévérités de ses jugements, quand leur orgueil et leur
ambition ont rendu stériles leurs intentions pre-
mières et leurs vues généreuses, à combien plus forte
raison ne doit-elle pas demander aux chefs de l'Église
un compte sévère de leur politique et des résultats
qu'elle a préparés ?
Plus leurs facultés auront été éminentes et leurs
vertus dignes de successeurs des apôtres, plus il fau-
dra déplorer le système qui fit produire à leur zèle
tant de fruits amers. Si la grande figure d'Innocent III
domine tout son siècle, pourquoi faut-il qu'elle se dé-
tache en traits sombres et violents, au lieu de resplen-
dir comme celle du Christ par la sérénité et la man-
suétude ! Dans ces pontifes qui prétendent mettre à
leurs pieds tous les empires de la terre, comment
reconnaître les vicaires de celui qui dit : « Mon
royaume n'est pas de ce monde? »
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LA DOCTRINE THÉOCRATIQUE 593
§ lw. — Innocent III
I
Tandis qu'Ofhon et Philippe se disputaient la cou-
ronne impériale, Innocent III, revendiquant le droit de
décider entre eux, fit entendre ces paroles aux envoyés
de Philippe : « Depuis longtemps on aurait dû soumettre
à notre décision une cause sur laquelle il nous appar-
tient de statuer en dernier ressort, » Puis, dans une mé-
morableinstruction envoyée à ses légats d'Allemagne, il
ajoute : « Il est d'un intérêt d'autant plus grand pour
nous deveiller àce quel'État soit pourvu d'un chef, qu'on
sait que ïEmpre appartient à l'Église romaine en prin-
cipe et endéfinitive. N'est-ce pas en effet par elle et pour
sa sûreté qu'il a été transféré de la Grèce en Occident?
N'est-ce pas le souverain pontife qui donne le diadème
au prince élu en Allemagne et qui l'investit de la di-
gnité impériale, complément nécessaire du vote des élec-
teurs * ? »
Tous les sophismes furent mis au service de ces pré-
tentions théocratiques. On trouve le système exposé
sans détouret généralisé dans une lettre d'Innocent 111
du 12 novembre 1299. C'est là que se lit ce passage si
souvent cité . « Le pouvoir spirituel est au-dessus du
temporel autant que l'âme est au-dessus du corps, » et
cet autre : « Vous deviez encore savoir que Dieu a fait
deux grands luminaires dans le ciel, l'un pour présider
* V. M. de Chèrrier, 1. 1. p. 385, 586.
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501 ■ LÀ DOCTRINE THÉOCRATIQUE.
au jour, l'autre à la nuit, c'est-à-dire qu'il a mis dans
V Église deux grandes dignités, la pontificale et la royale ;
Tune pour présider aux choses spirituelles, l'autre aux
corporelles, ce qui met entre elles autant de diffé-
rence qu'entre le soleil et la lune *. »
Ainsi, voilà le système réduit à sa plus simple for-
mule : il n'y a plus dans le monde qu'une société,
l'Église, qu'un chef suprême, le pape, et les princes
ses ministres. Innocent III complète dignement Gré-
goire VII.
Qu'importe, après cela, que les papes n'aient jamais
prétendu au gouvernement direct et à la possession
matérielle des royaumes « hors des limites de PItalie?»
qu'importe qu'Innocent ait laissé aux rois l'exercice
du pouvoir politique? Leur en faire un mérite, c'est
tout simplement les louer d'avoir renoncé à l'impos-
sible. Toujours est-il qu'ils gardaient leur suprématie
avec un soin jaloux, et qu'ils ne manquaient pas de la
faire sentir aux princes par les excommunications et
les interdits, quand l'un d'eux résistait aux ordres dû
saint-siége.
Du reste, ainsi que nous l'avons dit à propos de
Grégoire VII, le droit supérieur de la papauté sur les
États prenait le caractère féodal de toutes les institu-
tions de cette époque. « Empruntant au régime féodal
la forme de son organisation, il (Innocent III) prenait le
titre de suzerain, et stipulait, comme marque de vasse-
1 Fleury, Histoire ecclésiastique, 1. LXXV, cb. xiv.
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LA DOCTRINE THÉOCRATIQUE. 595
lage, un cens assez faible au profit de l'Église romaine.
Il donnait des investitures et recevait le serment de
fidélité... Déjà, pendant le pontificat de Luce II (1 144)
Alphonse Ier, roi de Portugal, s'était soumis à une re-
devance envers le saint-siége. Sanche, qui lui succéda,
ayant, en 1199, renouvelé cet engagement et promis
d'acquitter le tribut annuel de cent bysantines d'or,
fut placé, lui, son royaume et ses biens présents et à
venir, sous la protection du prince des apôtres. Le roi
d'Aragon fit plus encore (1204): il déposa sa couronne
sur le maître-autel de la basilique de Saint-Pierre, et
le pape la lui rendit moyennant le cens de 250 mas-
mondiennes d'or (environ 3,750 fr. de notre monnaie)
et le serment de fidélité. Déjà la Suède et le Danemark
payaient tribut; la Pologne devait bientôt suivre cet
exemple (1207). Enfin, six ans plus tard, le roi Jean
d'Angleterre, pour échapper à l'invasion dont le me^
naçait Philippe Auguste, allait faire à son tour l'hom-
mage lige à l'Église romaine à peu près dans les mêmes
termes que les rois de Sicile, et payer annuellement
mille marra sterling, sans préjudice du denier de Saint*
Pierre payé par quinze diocèses et qui montait à
198 livres et 8 sous i. »
•
il
Le système inauguré par Grégoire VII avait atteint
ses dernières limites. Les successeurs d'Innocent III
* De Charrier, t. I, p. 308, 599.
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596 LA DOCTRINE THÉOCRATIQUE.
n'eurent rien à y ajouter; mais il faut dire qu'en cei-
gnant la tiare, chacun d'eux se faisait un devoir d'hon-
neur en même temps que de conscience de maintenir
le siège apostolique dans ces hautes régions d'où il
dominait sur toutes les souverainetés de la terre, d'où
il distribuait à son gré et enlevait les couronnes et
jetait l'interdit sur les royaumes.
Grégoire IX et Innocent IV mirent au service de cette
cause, qu'ils croyaient celle de Dieu et de l'Église, des
talents supérieurs et une énergie indomptable; ils
parlèrent et agirent en maîtres de l'univers. Quelle
mesure pouvaient garder des pontifes qui, de bonne
foi, croyaient tenir du Ciel le pouvoir de tout juger
parmi les hommes ! Un sophisme, en faussant par une
confusion déplorable le principe même de la souve-
raineté spirituelle du sacerdoce chrétien, avait fait un
instrument de despotisme du pouvoir qui fut donné
aux apôtres de lier et de délier.
L'extension abusive de ce droit de juridiction de
l'Église n'était que trop facile en un temps où la so-
ciété religieuse et la société politique étaient, en fait,
aussi étroitement mêlées que dans l'antiquité païenne.
Qu'on oublie, en effet, qu'à côté du pouvoir de lier et
de délier, Jésus-Christ a posé à l'Église cette limite in-
franchissable : Mon royaume n'est pas de ce monde;
qu'on s'abstienne d'opérer au point de départ cette
distinction qui est le fondement de toute la doctrine
évangélique, et alors on est fatalement poussé à toutes
les folies théocratiques du moyen âge.
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LA DOCTRINE THÈOCRATIQUE. 397
Cette doctrine, traduite dans sa formule la plus
simple, la voici : Tous les actes humains, soit de la
vie privée, soit de la vie publique, se réduisent à un
cas de conscience; or le juge du cas de conscience,
c'est le prêtre ; donc la puissance sacerdotale embrasse
la vie de l'homme tout entière. Cette doctrine fut pro-
clamée sans détour par Innocent III dans sa fameuse
décrétale Novit. Ce pape, revendiquant le droit d'in-
tervenir comme arbitre dans la querelle entre Phi-
lippe Auguste et Jean roi d'Angleterre, se fonde sur
le péché qui pouvait accompagner la guerre.
Que si, à cette illusion sur la légitimité de leur
droit, vous joignez les devoirs de cette tutelle morale
dont les circonstances et le vœu des peuples avaient
investi les chefs de l'Église, vous comprendrez l'ardeur
et la persévérance qu'ils montrèrent dans l'exercice
de cette mission prétendue divine. Rien ne devait les
arrêter dans cette voie. Plus ils apportaient sur le
trône pontifical de talent, de génie, de zèle pour la
vérité et pour la justice, plus ils furent audacieux
dans leurs entreprises et inébranlables dans leurs ré-
solutions.
Ce fut surtout dans leur lutte contre les empereurs
d'Allemagne qu'ils déployèrent une énergie étonnante
et des ressources infinies. Il s'agissait toujours d em-
pêcher la prépondérance de l'Empire en Italie. Les
deux points importants de la possession desquels dé-
pendait la domination de la Péninsule, c'étaient le
royaume de Naples et la province romaine. On sait
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398 TESTAMENT DE HENRI VI.
que le saint-siége avait résolu la ruine de la maison
de Hohenstauffen, à partir du jour où les princes de
cette famille avaient mis la main sur le trône de
Naples.
m
L'empereur Henri VI était mort détesté de ses peu-
ples des Dcux-Siciles. A la dernière heure, saisi de
"terreurs religieuses, craignant d'être compris dans
une sentence d'excommunication fulminée par le pape
Célestin contre ceux qui avaient emprisonné Richard
Cœur-de-Lion à son retour de la terre sainte, Henri VI
fit amende honorable. Dans un testament retrouvé
par Baronius, dans les archives d'Avignon, il ordonne
« que les droits qui appartiennent au seigneur pape
et à l'Église romaine et que l'hommage auquel les
rois de Sicile sont tenus envers eux leur soient main-
tenus par l'impératrice son épouse et par Frédéric son
fils, qui devront les défendre au besoin et donner les
sûretés nécessaires, ainsi que l'ont fait ses prédéces-
seurs. » Par une clause formelle de ce testament, si
le fils de Henri VI venait à mourir sans postérité, le
royaume des Deux-Siciles devait appartenir à l'Église
romaine. Il est en outre ordonné que les terres de la
comtesse Mathilde seront restituées au saint-siége,
ainsi que les terres comprises de Ponte-Payle àCeprano
et Montefiascone avec ses dépendances1.
4 F. de Cherrler, 1. 1, p. 327 et 328.
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. INNOCENT III TUTEUR DE FRÉDÉRIC. 399
Le successeur de Cèlestin, Innocent III, avait donc
tout intérêt à ménager la veuve de Henri Yl et à proté-
ger son fils encore au berceau contre tous les préten-
dants au trône de Naples. La reine Constance sentit
si bien que cette fois la cause du pape était liée à celle
de son fils, qu'en mourant elle confia à Innocent III
la tutelle de Frédéric à peine âgé de deux ans. Inno-
cent s'empressa de montrer qu'il entendait prendre
au sérieux sa mission envers le jeune prince. Il se
pronença ouvertement contre le parti national qui
engageait vivement la lutte sous la direction de Mark-
wald d'Anweiler.
Toutefois, le prudent pontife, en prévision de diffi-
cultés qui pourraient surgir plus tard entre le saint-
siége et Frédéric, eut soin de ménager pour l'avenir
un rival à son pupille. Dans ce but, il donna pour
époux à une fille du prétendant (le comte deLecce),
un chevalier brave et ambitieux, Gauthier de Brienne.
Quant au présent, Innocent III n'avait pas à s'in-
quiéter des titres de son pupille à la couronne impé-
riale. L'élection de Frédéric à l'Empire du vivant de
son père, n'était reconnue par personne, pas plus que
la clause du testament d'Henri VI, laquelle préten-
dait lui assurer l'héritage paternel. « On a remarqué
sans doute, dit M. de Cherrier, que, dans les négocia-
tions pour l'Empire, aucun parti n'avait prononcé la
déchéance du fils de Henri VI, son élection ayant en
quelque sorte été considérée comme nulle et non
avenue. Ce jeune prince avait bien encore quelques
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400 CONQUÊTES DE LA PAPAUTE DANS ROME.
partisans qui rêvaient son retour ; mais nul n'osait
élever la voix, et sa cause semblait perdue à jamais.
La certitude que ses droits ne seraient pas reconnus
par la diète germanique dut rendre plus facile la con-
clusion d'un accord entre l'impératrice et le saint-siége,
pour l'investiture des États siciliens l. »
Ce n'était donc pas dans la personne inoffensive de
Frédéric enfant qu'Innocent III devait poursuivre la
maison de Hohenstauffen. Le grand intérêt pour le
saint-siége était du côté de l'Allemagne où il fallait à
tout prix empêcher l'élection de Philippe de Souabc.
Innocent III, après avoir laissé longtemps les deux
compétiteurs débattre devant lui par leurs représen-
tants leurs titres à l'Empire, finit par se prononcer
pour le guelfe Othon de Brunswick.
Celte faveur valut à la cour romaine des concessions
importantes. Le candidat préféré garantit au saint-
siége la possession du duché de Rome, les marches
d'Ancône, de Spolète, et la partie méridionale de la
Toscane, d'Aquapendenle à Montefiascone. Déjà Inno-
cent DI, profitant de la lutte qui retenait en Allema-
gne les deux compétiteurs à l'Empire et détournait
leur attention de la Péninsule, s'était attaché à rétablir
dans Rome le pouvoir du saint-siége qu'il y avait
trouvé presque entièrement anéanti.
L'autorité municipale y était exercée par un ma-
gistrat unique nommé sénateur, en même temps que
1 F. de Cherrier, 1. 1, p. 354.
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TA L!GUE TOSCANE. 401
le pouvoir impérial y était représenté par un préfet.
Ce dernier magistrat était peu populaire ; il héritait
de la haine profonde que les Romains avaient vouée
au dernier Empereur. Innocent III n'avait pas eu de
peine à lui imposer le serment de fidélité envers la
cour pontificale.
Ce premier succès obtenu, il avait dirigé ses efforts
contre le sénateur, l'avait fait renverser par une
émeute excitée à prix d'argent, avait fait nommer à
sa place une de ses créatures et reçu du nouveau ma-
gistrat un serment, sinon de vassalité, au moins de
respect et de fidélité. Après quoi, arborant le drapeau
de l'indépendance italienne, il avait soulevé les po-
pulations contre les ducs de Romagne et de Spolète,
qui représentaient le parti de l'Empire.
Le terrain était ainsi préparé dans ces provinces et
dans la ville pontificale, lorsque Othon vint y confirmer
l'autorité du saint-siége.
Restait l'héritage de la comtesse Mathilde dont
Philippe de Souabe était en possession. L'infatigable
pontife, sans perdre une minute, employa pour agiter
la Toscane le moyen qui lui avait si bien réussi dans
les Romagnes. Il appela autour du drapeau guelfe le
grand parti national contre l'étranger. A l'exception
de Pise et de San Miniato, toutes les cités répondirent.
Leurs députés, réunis sous la présidence de deux car-
dinaux, formèrent entre eux une ligue appelé Ligue
toscane; ils jurèrent de ne pas reconnaître d'autre
Empereur que celui adopté par la cour romaine.
i. 26
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402 LA PAPAUTÉ RÉVOLUTIONNAIRE.
IV
En même temps, les agents du pape secondaient au
sein des républiques italiennes le mouvement démo-
cratique, qui poursuivait son œuvre de démolition
contre la féodalité. C'était le moment où le parti im-
périal, après avoir pris pendant longtemps une part
active à cette révolution émancipatrice, tant qu'il
s'était agi de faire disparaître les derniers vestiges de
l'ancien royaume, s'efforçait de relever la noblesse et
de lui assurer la prépondérance dans la commune *.
La papauté, engageant la lutte contre la maison im-
périale de Souabe, avait sa place tout naturellement
marquée dans le camp de la démocratie. Cette cir-
constance, coïncidant avec la première apparition des
mots guelfes et gibelins, transportés d'Allemagne en
Italie pour désigner les deux partis en lutte, a beau-
coup contribué à accréditer l'opinion si généralement
admise que la papauté, à la tête du parti guelfe, re-
présente dans l'histoire italienne la cause nationale et
démocratique, par opposition au parti gibelin repré-
senté par l'Empereur. L'illusion, il faut en convenir,
était presque inévitable en présence de ces deux faits
qui ouvrent la période proprement dite delà guerre des
guelfes et des gibelins : d'une part, la tentative natio-
nale de la ligue toscane contre Philippe de Souabe,
sous l'inspiration d'Innocent III , d'autre part, l'inter-
1 V. p. 262.
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INNOCENT ffl ET OTHON ÎV. 403
vention de la papauté dans les cités italiennes en fa-
veur de la démocratie contre la réaction tentée par la
noblesse. On a pris pour la règle ce qui n'était qu'un
accident.
Cependant, Othon IV, l'allié du pape, vint à Rome
recevoir solennellement la couronne impériale des
mains d'Innocent III. Un Empereur ne pouvait mettre
le pied en Italie sans qu'à l'instant même se réveillât
l'éternelle querelle de l'empire et du sacerdoce. A
peine investi de l'autorité suprême, Othon prit à Rome
l'attitude qu'y avaient prise tous les Empereurs ; il pré-
tendit subordonner le pouvoir politique du saint-siégç
au droit souverain du saint-empire.
L'état der la Péninsule lui parut favorable à ses des-
seins, Son.compétiteur, Philippe de Souabe, était mort
en 1208. Cet événement devait rallier à sa cause tout
le vieux parti gibelin en Italie ; il espérait en outré, à
la faveur de son titre de chef du parti guelfe, en Alle-
magne, retenir sous son drapeau le parti guelfe son-
levé par le pape dans toute la Péninsule, et particuliè-
rement en Toscane, contre le gibelin Philippe de
Souabe.
Croyant le succès assuré, il ne dissimule plus ; il
essaye de restaurer dans Rome le pouvoir impérial.
Quant à l'héritage de la comtesse Mathilde, bien loin
d'aider le pape à le recouvrer, il le revendique pour
son propre compte. L'exécution suit de près la fiae-
nace ; il donne le duché de Spolète à l'un de ses favoris,
Léopold. En même temps, portant ses vues jusque swr
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404 INNOCENT III ET OTHON IV.
l'Italie méridionale, il veut s'emparer des États du
jeune Frédéric, bravant ainsi Innocent III dans la per-
sonne de son pupille. Il envahit l'Âpulie et marche sur
Naples.
Innocent tient tête à Forage ; il déclare la guerre à
Othon et fulmine une excommunication contre lui.
Pour fortifier Frédéric, il lui fait épouser une fille du
roi d'Aragon. Enfin, rendant à son adversaire attaque
pour attaque, il le déclare déchu du trône et lui oppose
comme prétendant à l'Empire ce même Frédéric II,
son pupille, fils de cet empereur Henri YI auquel le
saint-siége avait fait une guerre d'extermination, par
eela seul qu'il réunissait sur sa tête la couronne impé-
riale et celle des Deux-Siciles.
Il fallait des circonstances bien exceptionnelles et
bien impérieuses pour commander ce revirement sou-
dain de la politique pontificale. Entre deux dangers,
l'un imminent, l'autre éloigné, il n'y avait pas à
hésiter. Othon, c'était le triomphe du saint-empire sur
la papauté théocratique ; c'était la souveraineté tempo-
relle du saint-siége amoindrie de nouveau et renfermée
dans les plus étroites limites. Les mêmes difficultés
pouvaient bien surgir plus tard et les mêmes préten-
tions se manifester à la majorité de Frédéric II ; mais
on avait l'avenir devant soi ; et d'ailleurs, Innocent III,
en offrant son concours à Frédéric, eut soin de lui im-
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CONFUSION DES PARTIS. 40*
poser pour condition qu'il ne réunirai! jamais la cou-
ronne impériale à celle de Sicile.
Ce changement dans la politique du saint-siége eut
pour effet de jeter la Péninsule dans une effroyable
confusion : cet Empereur entré d'abord en Italie le
drapeau guelfe à la main, puis ralliant toutes les forces
gibelines pour asseoir plus solidement que jamais les
fondements du saint-empire ; ce pape commençant par
se mettre à la tête du parti guelfe et réveillant les
vieilles haines nationales contre la maison impériale
de Hohenstauffen, puis se faisant le champion de l'hé-
ritier de cette famille; c'était plus qu'il n'en fallait
pour dérouter tous les partis. Les villes, déchirées par
des luttes stériles, ne savaient plus à quoi se rattacher,
le drapeau guelfe et le drapeau gibelin passant à tout
instant d'un camp dans l'autre.
Dans cette confusion, les guerres municipales, bien
loin de s'apaiser, devenaient de plus en plus fréquentes
et de plus en plus acharnées. La mêlée était inextrica-
ble, ce Tous s'agitaient en sens différents, inquiets, in-
certains de savoir s'ils défendaient la bonne cause,,
mais ne luttant qu'avec plus de furie, au risque de se
retourner le lendemain contre les amis de la veille,
pour trouver le vrai parti national et la foi ; tous trop
aveugles pour voir que la foi s'échappait de leur cœur,
et que la patrie se dérobait sous leurs pieds. Pendant
plusieurs années, il n'y eut pas un mois qui ne fût
signalé par une bataille : ici, entre Pavie et Milan, Cré-
mone et Plaisance, Modène et Bologne, là, entre les
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406 CONFUSION DES PARTIS.
Romano et les d'Esté, entre la ville de Florence et les
gentilshommes des Apennins. Les nobles, plusieurs fois
chassés de Brescia et de Bergame par le peuple qui
tenta de faire passer la ville dés gibelins aux guelfes,
y rentrèrent avec l'appui des gros bourgeois ou du
petit peuple. Les traités de paix entre lés villes et entre
les classes se succédaient, presque aussitôt violés que
signés1. »
VI
C'est dans cet état de confusion et de désordre qu'In-
nocent III laissa l'Italie. La mort le surprit le 17 juil-
let 1216, au milieu de ses vastes projets. Pendant que
s'accomplissaient dans la Péninsule les événements dont
nous n'avons pu rappeler que quelques traits, l'infatiga-
ble pontife, prétendant tenir dans ses mains tous les fils
de la politique européenne, était intervenu dans toutes
les querelles des princes, mêlant partout au bruit des
batailles l'éclat de ses foudres spirituelles. « Ce pape
énergique était alors enhardi par ses succès temporels
et spirituels dans toute la chrétienté. La quatrième
croisade, quoique détournée de son but, lui soumettait
TÉglise grecque ; il jetait contre les Almohades les rois
d'Espagne, autrefois rivaux, maintenant réunis; il
précipitait le Nord de la France sur le Midi pour
éteindre dans le sang l'hérésie dés albigeois ; en
Angleterre, le roi Jean, entouré d'ennemis, lui faisait
* Zeller, Histoire de Malte, p. 186!
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LASSITUDE GÉNÉRALE. 407
hommage de sa couronne. Guerres contre les Grecs,
contre les Maures, contre les hérétiques, contre ses
adversaires même; il transformait tout en croisade !
La foi était son levier; par ses mandats, nouvelle
forme d'élection, il disposait de toutes les dignités
ecclésiastiques ; pour soulever les peuples, il organi-
sait, sous l'Italien François d'Assise et sous l'Espagnol
Dominique, les milices pontificales des ordres men-
diants. La pensée romaine inspirait et conduisait tout;
le règne de la théocratie semblait arrivé1. »
Aucun pape n'avait autant agité le monde. Sa poli-
tique violente et tendue avait fini par causer un malaise
général et une lassitude profonde. Le sentiment public
se manifesta même au sein du concile de Latran, réuni
en 1215 par les ordres d'Innocent III; on osa y blâmer
la guerre des albigeois, inspirée, disait-on, moins par
le zèle pour la religion que par des vues toutes mon-
daines.
L'Italie surtout, tourmentée d'une sorte de fièvre
endémique, devait à la politique d'Innocent III un re-
doublement de fureur dans ses guerres intestines et
une incertitude de plus en plus désespérante sur le but
qu'elle poursuivait.
VII
A la mort d'Innocent, le monde respira plus à l'aise,
comme délivré d'un poids immense, et l'avènement
* Zeller, Histoire de Vltalie, p. 183.
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408 HONORIUS III.
du pieux etjpacifique Honorius III fut accueilli avec des
transports de joie par les Italiens. « La foule. fut si
grande à cettç cérémonie, les nobles et le peuple firent
éclater de tels transports et montrèrent tant de respect
pour le nouveau pape, qu'on prétendait que nul de
ses prédécesseurs n'avait reçu des Romains un aussi
favorable accueil *. »
Honorius fit de grands efforts pour pacifier la Pénin-
sule; sans intervenir ouvertement, afin de ménager
les susceptibilités de l'empereur Frédéric, il rapprocha
les partis dans la haute Italie, et, réveillant les sou-
venirs de la glorieuse ligue lombarde, il provoqua une
diète fédérale où se rencontrèrent non-seulement les
députés des cités républicaines, mais encore des feu-
dataires longtemps dévoués à l'Empire, tels que le
marquis de Montferrat et les comtes de Blandrata. Une
association pour la défense des libertés communes fut
jurée par les confédérés *.
En môme temps, Honorius III avait les yeux sur
l'Italie méridionale; il n'oubliait pas qu'un des points
les plus essentiels de la politique traditionnelle du
saint-siége était d'empêcher la réunion du royaume
de Naples à l'Empire. 11 sut, autant par sa douceur et
sa prudence que par l'habileté de ses légats, contenir,
pendant toute la durée de son pontificat, l'ambition
mal déguisée de Frédéric H.
Ce prince ne pouvait, sans une occasion propice,
1 De Cherrier, t. I, p. 482.
» Ibid., t II, p. 39.
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HONOMUS III* *»
violer, en face de l'Europe, des serments renouvelés
encore peu de temps avant la mort d'Innocent III-
L'acte de renonciation au trône de Sicile, juré par Fré-
déric en pleine diète allemande le 1er juillet 1212, était
entre les mains d'Honorius : « Désirant, disait Fré-
déric II dans cet acte, pourvoir au bien tant de l'Église
que de notre royaume héréditaire, nous promettons,
par les présentes, qu'aussitôt que nous aurons été
sacré à Rome, nous émanciperons de la puissance pa-
ternelle notre fils Henri, déjà couronné roi d'après nos
ordres. Nous lui céderons en totalité notre dit royaume,
en deçà et au delà du Phare, pour qu'il le tienne, ainsi
que nous le tenons nous-même, du siège apostolique.
Nous prenons de plus l'engagement de renoncer au
titre de roi et au gouvernement de cet État. Nous dé-
léguerons le pouvoir, avec le consentement du pape, et
jusqu'à ce que notre fils soit majeur, à une personne
propre à cet emploi, et qui, tout en veillant à la con-
servation des droits du souverain, rende à l'Église ro-
maine un compte fidèle de ses redevances, et garde
ses prérogatives de telle sorte que nul n'ose prétendre
que le royaume soit ou puisse jamais être réuni à
l'Empire1. »
« De Cherrier, 1. 1, p. 484.
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140 GRÉGOIRE IX.
g 2. — Grégoire IX.
I
Cette sorte de trêve entre la papauté et l'Empire
finit avec Honorius. Le pontife qui lui succéda fut tout
l'opposé de ce qu'il avait été lui-même. Grégoire IX
reproduisit sur la chaire apostolique, en les exagérant,
les traits les plus accentués des deux grands théocrates
Grégoire VII et Innocent III. Vieillard presque cente-
naire, il montra la fougue et l'activité d'un jeune
homme, en même temps qu'une volonté indomptable.
Il était « doué, par une rare exception, de facultés
qui sont l'apanage presque exclusif de l'âge mûr : mé-
moire fidèle, persévérance dans les desseins, force
d'âme à l'abri des revers, énergie inébranlable qui
allait quelquefois jusqu'à l'emportement *. »
Convaincu de la sainteté de sa mission et croyant
glorifier Dieu en mettant les princes de la terre aux
pieds de son vicaire, Grégoire IX ne perdit pas une
minute. Il semblait que l'héroïque vieillard eût hâte
de suppléer par une activité prodigieuse au peu de
temps que son grand âge laissait devant lui. Il était du
reste servi par un savoir immense, par une éloquence
incomparable, et il connaissait à fond les affaires du
Saint-Siège et sa politique traditionnelle.
Dès le premier jour, il parla en mattre ; il ordonna
à tous les princes chrétiens, sous peine d'excommuni-
1 De Cherrier, t. II, p. 45.
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GRÉGOIRE IX ET FRÉDÉRIC II. 411
cation, de faire leuiç préparatifs pour une nouvelle
croisade.
Cette croisade fut l'occasion qui mit aux prises Gré-
goire IX et Frédéric II. Mais, en réalité, les deux puis-
sances ne cherchaient qu'un prétexte pour recom-
mencer la lutte ; et cette fois, entre deux adversaires
trempés comme Grégoire et Frédéric, elle devait être
terrible.
Grégoire IX porta les premiers coups; ayant deviné,
même avant son exaltation, les vues secrètes de Fré-
déric sous sa modération apparente, il était impatient
de lui faire sentir la toute-puissance du chef de l'Église.
Ne tenant compte ni d'un premier embarquement de
l'Empereur pour la terre sainte, ni de la force ma-
jeure — la peste et le mauvais état de la mer — qui
avait ramené la flotte en Italie, ni des excuses envoyées
par Frédéric avec la promesse d'effectuer son départ
prochainement, le pape irrité prononça contre hii
l'anathème.
Frédéric suspendit pendant quelque temps sa ven-
geance. Ce prince, profondément dissimulé, voulait,
par son expédition contre les infidèles, gagner les
sympathies du monde chrétien. Il continua donc jus-
qu'à son retour de Jérusalem le rôle de réserve et de
désintéressement qu'il avait habilement joué sous le
pontificat d'Honorius III.
Au fond, il nourrissait une ambition sans bornés.
Son orgueil portait aussi haut l'idée du saint-empire,
que le fanatisme de Grégoire IX portait les droits sou-
—
412 GRÉGOIRE IX ET FRÉDÉRIC II.
verains du saint-siège. Il faisait dire par ses légistes
qu'il était le maître unique, la loi vivante sur la terre.
Profitant de l'humeur pacifique du débonnaire Hono-
rius, il avait avec persévérance préparé son terrain.
Il avait fait couronner son fils Henri roi des Romains;
il avait fixé sa résidence dans les États de Naples, tout
en ayant soin de déclarer qu'il entendait que les deux
couronnes fussent séparées et qu'il ne possédait le
royaume de Sicile qu'à titre d'usufruit.
En attendant, il s'immisçait peu à peu dans toutes
les affaires italiennes, soutenait les villes gibelines
dans leurs guerres municipales, et s'efforçait de re-
constituer le grand parti gibelin.
il
Quand il crut le moment venu, il jeta le masque.
Grégoire IX se trouva en face d'un adversaire digne
de lui. Le choc fut effroyable. Jamais les deux prin-
cipes opposés ne s'étaient heurtés si violemment.
Grégoire IX représentait le côté sombre, sévère,
intolérant, pour ainsi dire monacal du catholicisme.
Il ne songeait qu'à extirper l'hérésie. Précédés de sa
redoutable milice, — les franciscains et les domini-
cains, — ses légats régnaient par la terreur. Pour as-
seoir définitivement la puissance théocratique du
saint-siége, Grégoire fit publier un recueil canonique
des lois et ordonnances de l'Église concernant les droits
attachés à sa mission temporelle.
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GRÉGOIRE IX ET FRÉDÉRIC II. 415
Il faut dire que jamais cette manière d'envisager la
religion et le rôle de ses ministres ne séduisit les Ita-r
liens. Même quand l'attitude despotique des pontifes
faisait illusion aux autres peuples de l'Europe, le bon
sens des Italiens n'y voyait que des prétentions dérai-
sonnables, et le plus souvent les foudres les plus reten-
tissantes étaient pour eux un objet de dérision. C'était
alors que la Péninsule redevenait presque en masse
gibeline, car le parti gibelin représentait, au moins
dans ses aspirations, les droits et les intérêts de la
société laïque.
Frédéric II affectait, dans sa cour de Naples, des
allures tout opposées. Entouré de poètes, d'artistes,
d'astrologues et de courtisanes, il y vivait plutôt en
prince païen qu'en prince chrétien. Ses mœurs, singu-
lièrement relâchées, semblaient braver les lois austères
de la morale évangélique, comme les écrits de ses
légistes opposaient les droits de l'empire aux préten-
tions du sacerdoce, comme ses favoris raillaient les
vieilles croyances.
Son but avoué était de détruire la puissance tempo-
relle de la cour romaine, et de fixer au centre de
l'Italie le siège de l'Empire '. Il rêvait une domination
universelle et absolue, en sens inverse de la domina-
tion cléricale des papes guelfes. Pour préparer le gou-
vernement laïque des affaires temporelles, il chargea
son chancelier Pierre des Vignes de rédiger un recueil
1 De Cherrier, t. II, p. 232. . ■ -
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414 RÉACTION CONTRE LE CLERGÉ,
de lois. Ce fut la contre-partie du recueil publié par
les ordres de Grégoire IX.
Les idées anticléricales de Frédéric se répandirent
bientôt dans la haute Italie et y firent des progrès
très-rapides, surtout parmi la noblesse, frondeuse,
fort ébranlée dans ses croyances et dont les mœurs
se façonnaient trop sur celles de Naples et de Pa-
ïenne.
Chose remarquable ! c'était au moment même où
la papauté théocratique semblait arrivée à l'apogée de
son triomphe et par le génie de ses représentants et
par le retentissement de leurs oracles, qu'une réac-
tion de la société laïque contre les privilèges du clergé
s'opérait sur tous les points de l'Italie. Dans toutes les
villes* les chefs de la commune luttèrent avec ardeur
pour soumettre les clercs à l'égalité de l'impôt et à la
juridiction des tribunaux laïques.
Dans cette lutte, les passions s'exaltèrent à un degré
inouï; on en aura une idée par l'exemple de Parme.
Une guerre à outrance s'étant engagée entre Tévôque
de cette ville et la bourgeoisie, l'autorité communale
publia une loi en vertu de laquelle celui qui, à son
lit de mort, se serait repenti d'avoir fait opposition
au clergé, devait être enterré dans le fumier*
Rome ne fut pas la dernière à entrer dans cette voie
de réaction contre la puissance cléricale; elle seconda
de tous ses efforts les desseins de Frédéric.
La haine entre les deux adversaires fut à son pa-
roxysme quand Grégoire IX poussa contre Frédéric le
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GRÉGOIRE IX APPELLE L'ÉTRANGER. 415
propre fils de ce dernier, Henri, roi des Romains.
Alors la guerre éclata dans toute sa fureur.
Un grand nombre de villes de la Lombardie, de la
Marche de Vérone et de la Romagne, ayant pris fait
et cause pour Henri, l'Empereur lance contre elles
Eccelino (fils d'Eccelin le Moine), et les Sarrasins, qui
les traitent sans merci; puis il arrive lui-même et ex-
termine dix mille Lombards dans la fameuse bataille
de Cortenuova, où les Milanais se laissèrent prendre
leur carroccio.
ni
Grégoire IX soutint opiniâtrement la lutte par les
excommunications et par la guerre. A l'âge qui pour
tout autre est la décrépitude, on eût dit que chaque
jour lui apportait des forces nouvelles et comme une
renaissance de ses facultés. Ce fut surtout pendant les
deux dernières années de set vie qu'il fut pour Frédé-
ric « un ennemi ardent,: infatigable, avec lequel ce
prince ne put faire ni paix ni trêve 1. »
La passion lui faisant perdre toute mesure, quand
il sentit l'Italie se dérober sous ses pieds, il eut re-
cours à l'étranger : après avoir déposé Frédéric II, il
offrit la couronne impériale à Robert d'Anjou, frère
du roi de France. Saint Louis répondit par un refus
qu'il accompagna d'un blâme sévère. Il accusait le
* De Cherrier, t. II, p. 251.
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41 $ DERNIÈRES TENTATIVES DE GRÉGOIRE IX.
souverain pontife de vouloir soumettre à son joug,
avec l'Empereur, tous les rois de la terre.
Le pape, ayant échoué du côté des puissances tem-
porelles, voulut frapper un grand coup en faisant
condamner son adversaire par un concile qu'il convo-
qua à Rome. L'Empereur, que nul scrupule n'arrêtait,
et qui voulait répondre à un défi par un autre, fit saisir
au passage les prélats et les députés qui se rendaient
à Tappel de Grégoire ; joignant la dérision à la vio-
lence, il les fil conduire à Pise avec des chaînes d'ar-
gent, et les y retint prisonniers.
L'affaire en était là, quand Grégoire IX s'éteignit à
Rome le 21 août 1241, dans la centième année de son
âge et la quinzième de son pontificat.
A quoi donc avait servi son passage sur la chaire
de saint Pierre? A quoi, ses hautes facultés, son élo-
quence comparée par un chroniqueur à celle de Cicé-
ron, sa foi dans la sainteté et la grandeur de sa
mission, sa fermeté inébranlable ? Tous ces dons mer-
veilleux n'avaient servi qu'à remplir le monde de
troubles, de guerres sanglantes et sans issue. Gré-
goire IX laissait l'Italie et l'Église dans un état déplo-
rable l.
Que d'autres cherchent les causes de ce fait dans le
mauvais vouloir des princes temporels, dans les ten-
tatives sans cesse renouvelées de l'hérésie contre la
pureté de la doctrine et de la morale chrétiennes,
1 Cherrier, t. II, p. 250.
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INNOCENT IV. 417
dans les passions toujours en révolte contre les lois
divines et humaines.
Pour nous, il n'y a qu'une cause capitale, parce que
celle-là domine toutes les autres, c'est le détestable
système où s'était engagée la politique du saint-siége,
qui fausse les esprits les plus droits dès qu'ils sont
saisis par ces traditions d'absolutisme, d'envahisse-
ment et de violence, qui corrompt les intentions les
plus pures et transforme tout à coup en sombres et
impitoyables despotes des hommes qui jusque-là ne
s'étaient signalés que par leurs vertus. On en eut un
exemple plus frappant encore dans le successeur de
Grégoire IX.
§ 3. — Innocent IV
Pendant la vacance du saint-siége, qui ne dura
pas moins de deux années, la guerre des Guelfes et
des Gibelins ne s'arrêta pas un instant. Nous l'avons
dit, cette querelle résultait si fatalement de toutes les
crises sociales antérieures, et la question qui s'y dé-
battait s'était si bien mêlée, puis substituée à toutes
les autres questions, que la guerre continuait avec un
égal acharnement, même quand avaient disparu les
causes apparentes qui l'avaient allumée.
Et pourtant, plus que jamais, l'Italie aspirait au
repos. Elle ressemblait à un malade qui, exaspéré par
un ulcère dévorant, se déchirerait avec fureur de ses
i. 37
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418 CARACTÈRE D'INNOCENT IV.
propres mains, tout en priant le ciel de le délivrer à
la fois et de la cause de son mal et du délire funeste
qui le pousse à l'augmenter lui-même. Elle crut,
quand le conclave réunit ses voix sur le cardinal de
Fiesque, qu'enfin la paix allait rentrer dans son sein.
Innocent IV apparut en effet, les mots de pardon,
de conciliation et de paix sur les lèvres; et ses anté-
cédents semblaient promettre un règne bienveillant
et pacifique. « Simple cardinal, il avait à tel point
dissimulé son humeur ardente et fougueuse, que cha-
cun avait pu le croire animé d'un grand désir de paix.
La Péninsule italienne était partagée en deux camps :
États, cités, familles, tout était guelfe ou gibelin;
seul, Sinibald de Fiesque, quoiqueassis sur les marches
du trône de saint Pierre, avait su garder son crédit à
la cour pontificale, tout en conservant les bonnes grâces
de l'empereur1. »
Vain espoir. Ce pape, accueilli comme l'ange de la
réconciliation, va déchaîner sur la malheureuse Italie
de nouvelles et effroyables tempêtes, a À peine monté
au rang suprême, Innocent, se montrant à découvert,
adopte les plans de ses prédécesseurs contre l'autorité
impériale ; plans dont on le vit poursuivre l'exécution
avec une rare constance jusqu'à la mort de Frédé-
ric II * »
Faut-il supposer avec M. de Cherrier que ce pape
a naturellement enclin à la violence et à l'oubli de la
1 De Cherrier, t III, p. M.
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CARACTÈRE D'LNNOCEiNT IV. 419
charité chrétienne » a dissimulé jusqu'au jour de son
exaltation? Nous croyons ce jugement trop sévère
envers un homme que M. de Cherrier lui-même signale
comme un pontife « d'un esprit fin et cultivé, pieux et
sincère dans sa foi, irréprochable dans ses mœurs. »
N'est-il pas plus juste d'attribuer aux entraînements
de la position nouvelle ce qu'on attribue à l'homme ?
Et ce changement si subit, qu'on explique par toute
une vie de dissimulation, n'est-il pas bien plutôt le
fait d'une conscience droite, mais égarée, qui fait au
nouveau pontife des devoirs impérieux et redoutables,
dès qu'il tient dans ses mains l'héritage de Gré-
goire VII, d'Innocent III et de Grégoire IX?
Frédéric ne s'y trompa point. Comme ses confidents
le félicitaient de l'élection de celui qui jusqu'alors
avait été son ami fidèle, l'empereur, sans accuser In-
nocent de perfidie, leur répondit : « J'avais un ami
dans le cardinal de Fiesque ; Innocent sera mon en*
nemi, parce qu'aucun pape ne peut être gibelin1. »
Voilà la vérité. Les traditions de la politique pontifi-
cale s'emparèrent d'Innocent, comme elles s'étaient
emparées de ses prédécesseurs. Il suivit donc, dit un
historien contemporain, bien moins les traces de Pierre
que celles de Constantin; et son règne fut pour le
monde une époque malheureuse2.
La lutte ne tarda pas à s'engager entre les deux
amis de la veille. Après quelques négociations où le
* De Cherrier, l. H, p. 264.
* V. le même auteur, t. III, p. 31 .
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420 INNOCENT IV ET FRÉDÉRIC II.
pape parla beaucoup de charité et de concorde, et
l'empereur de soumission et de dévouement à l'Église
romaine, mais où ni l'un ni l'autre n'étaient sincères,
les deux puissances se retrouvèrent en face, mena-
çantes, irréconciliables, armées lune et l'autre pour
une guerre à outrance.
il
Innocent relève le courage des Guelfes lombards ;
il souffle dans toute l'Italie le feu qui l'anime; par les
sourdes pratiques des dominicains et des frères mi-
neurs, il entretient des intelligences avec les mécon-
tents du royaume de Naples ; puis, se souvenant de la
violence qui avait arrêté au passage les prélats convo-
qués par Grégoire IX, il s'évade de Rome, s'enfuit à
Lyon, et réunit dans cette ville le concile que son pré-
décesseur n'avait pu réunir à Rome.
Là, malgré les efforts du grand justicier Thaddée
de Suessa, l'empereur est solennellement déposé.
Frédéric ne cède point. Sa colère retentit dans
toute l'Europe comme avaient retenti les foudres
d'Innocent. Il jure que sa couronne ne tombera que
dans des flots de sang.
Alors le pape prêche une croisade contre l'excom-
munié; il lance ses moines sur l'Italie. Le parti guelfe
se lève en masse. Pour augmenter le nombre des en-
nemis de l'empereur, les agents de la cour romaine
favorisent partout la révolution communale, même
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INNOCENT IV ET FRÉDÉRIC II 421
dans le royaume où Frédéric fait sa résidence habi-
tuelle.
L'empereur se débat ?n vain sous les coups multi-
pliés du terrible pontife; Eccelino a beau, en son
nom, redoubler d'audace et répandre ses ravages;
il ne peut contenir les Romagnes. Le légat Grégoire,
qui combat pour le pape, dépasse toutes les atrocités
du chef gibelin; il veut frapper ses ennemis de stu-
peur. Le vaillant et infortuné Thaddée de Suessa étant
tombé entre ses mains, non content de le mettre à
morl, il le fait couper en morceaux.
Le parti gibelin est partout battu. Frédéric con-
sterné, lui qui avait bravé tant d'orages, ployé enfin
et demande grâce. Louis IX intercède en sa faveur ;
c'est en vain. Rien ne peut ébranler l'implacable
pontife. Il ne suffit pas à Innocent que Frédéric offre
d'abdiquer son pouvoir ; il ne consent pas à ce que
l'empire et le royaume restent aux enfants légitimes
de l'empereur ; il veut anéantir cette race de vipère et
conquérir la Sicile.
A cette nouvelle, Frédéric se redresse; transporté
de colère, il ordonne, quoique malade, de recom-
mencer la lutte ; il cherche de toutes parts des auxi-
liaires ; il appelle les Sarrasins d'Afrique ; il eût, si
son pouvoir eût égalé sa fureur, convoqué l'univers
entier à la destruction de Rome.
La malheureuse Italie allait de nouveau traverser
une crise effroyable. Déjà le digne lieutenant de Fré-
déric, Eccelino, répandait des torrents de sang,
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422 INNOCENT IV A ROME.
lorsque la mort vînt frapper subitement l'empereur,
le 13 décembre 1250.
La domination allemande était vaincue en Italie.
Lyon avait vengé Cortenuova.
ni
Rien ne faisait plus obstacle au retour d'Innocent IV
dans la ville éternelle. Après une absence de cinq an-
nées, il s'achemina vers la Péninsule le 20 avril 1251.
Son passage à travers les cités lombardes fut une
marche triomphale1. L'Italie saluait avec des transports
de joie son libérateur ; elle se croyait affranchie parce
qu'un pape guelfe avait anéanti une maison gibeline.
Quelle puissance entre les mains de ce pontife ! Et
quelle merveilleuse occasion si Innocent IV avait eu
une âme italienne ! Mais le maître du monde ne pou-
vait s'abaisser à une œuvre nationale. Au lieu de pro-
fiter de son prestige pour pacifier l'Italie et lui assurer
l'indépendance, il ne songea qu'à rétablir la domina-
tion théocra tique du saint -siège sur toute la pénin-
sule : « Il tint cour plénière dans la capitale de la
Lombard ie, revendiqua la propriété entière du royaume
de Sicile, prononça entre les factions de Lodi, nomma
de sa propre autorité le podestat de Milan, et lança
l'excommunication contre Eccelino dans la Marche,
contre Doara dans Crémone, et contre Palavicino dans
Plaisance*. » Il appuya une révolution guelfe à Flo-
1 V. de Cherrier, t. II, p. 409.
» Zeller, p. 199.
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INNOCENT IV A ROME. 423
rence, et le soulèvement des villes de Naples, Capoue
Foggia, Averse, contre Manfred, fils et héritier de Fré-
déric II à la couronne des Deux-Siciles.
Cependant son orgueil fut obligé de fléchir devant
l'énergie indomptabledu bolonais Brancaleone, nommé
sénateur de Rome pour trois ans, ou plutôt dictateur.
Innocent, malgré les ovations qui l'avaient universel-
lement accueilli, n'osait pénétrer dans Rome. Depuis
son évasion, les Romains s'étaient habitués à se gou-
verner eux-mêmes. En se donnant un sénateur étran-
ger, ils avaient mis leur gouvernement à l'unisson de
celui des autres cités où commandait un podestat. Le
pape redoutait leur esprit d'indépendance et le crédit
du parti gibelin qui dominait parmi eux. Il retardait
donc sous divers prétextes son entrée à Rome.
Le peuple irrité le somma avec menace : « Chacun
voit avec surprise, dirent au pontife de nouveaux en-
voyés, que la capitale du monde chrétien, seule entre
toutes les villes, soit si longtemps veuve de son pas-
teur. Votre siège n'est pas à Lyon, à Anagni ou à Pé-
rouse, mais à Rome que vous n'habitez point. Vous
jouissez des richesses de son Église, sans remplir vos
devoirs. Revenez donc sans tarder davantage, ou vous
ne reviendrez plus *. »
Après avoir hésité encore quelque temps^ Innocent
finit par se rendre tout tremblant aux instances des
Romains; il fut reçu par eux avec respect; mais son
* De Cherrier, t. II. p. 453.
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424 JUGEMENT DE L'HISTOIRE.
ambition fut contenue par cette main de fer de Bran-
caleone qui, en même temps, arrachait de leurs re-
paires les nobles transformés en brigands au milieu
de la ville, et rasait leurs maisons crénelées, après
avoir fait pendre aux fenêtres « ceux de ces nobles
que trop de crimes signalaient à la vindicte publi-
que1. »
L'arrivée de Conrad IV rétablit un moment en Italie
les affaires de l'empire. Mais la mort prématurée de ce
prince mit fin à la lutte, et le grand interrègne com-
mença.
Innocent IV, après la mort de Conrad, ménagea un
peu les Gibelins du nord, tels que Eccelino de Romano,
le plus puissant des podestats. Mais, dans le royaume
de Sicile, il continua la guerre contre Manfred, fils
naturel de Frédéric, qui avait usurpé le trône de Na-
ples, malgré le pape et les Napolitains 2. Assiégé dans
la ville de Naples par son adversaire, il meurt le 7 dé-
cembre 1254, en proie à des visions terribles, au milieu
des cardinaux épouvantés.
IV
Nous nous demandons à propos d'Innocent IV,
comme nous l'avons fait à propos d'Innocent III et de
Grégoire IX, à quoi ont servi, pour l'Italie, pour le
monde et pour l'Église, ses éminentes facultés. Sa
1 De Cherrier, t. II, p. 435.
* Y. Machiavel, Histoire de Florence, p. 67.
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JUGEMENT DE L'HISTOIRE. 425
lutte opiniâtre contre l'empire, à la tête du parti
guelfe, et la destruction de la maison de Hohenstauffen
ont-elles fait faire un pas à la question de la nationa-
lité italienne? Sa violente intervention dans les affaires
temporelles des États a-t-elle entretenu la concorde
entre les princes, pacifié les esprits et empêché les
guerres civiles? Enfin, son zèle pour l'intégrité de la
foi a-t-il relevé la dignité du sacerdoce, adouci les
mœurs publiques et ramené les hérétiques dans la
grande unité chrétienne?
A ce triple point de vue, l'histoire doit à ce pape,
comme à ses prédécesseurs, les deux grands papes
théocrates, un jugement sévère. « Peu scrupuleux,
dit M. de Cherrier, sur le choix des moyens, pourvu
qu'ils assurent le triomphe de l'Église romaine, il
remplit pendant onze ans l'Europe de troubles, prêche
partout des croisades contre des princes catholiques,
émousse les armes spirituelles par des excommunica-
tions trop prodiguées, autorise ses nonces à commettre
des exactions inouïes, fait des frères mineurs et des
dominicains, non des pêcheurs d'âmes, mais des
collecteurs d'argent, et détourne même de leur desti-
nation les offrandes pour la délivrance de la terre-
sainte qu'il a livrée aux Turcs en y attisant le feu de
la discorde. En attaquant l'empereur au foyer même
de sa puissance, il prépare en Allemagne une révolu-
tion morale et politique, qui devient pour ce pays une
source de malheurs et de déchirements. Enfin, il
rallume la guerre civile dans la Péninsule; et, ne pou-
-
420 LOGIQUE DU SYSTÈME THÊOCRATIQUE.
vant la soumettre au saint-siége, il appelle des con-
quérants étrangers *. »
Tout se tient dans le mal comme dans le bien. Il ne
peut sortir que des fruits amers de la politique anti-
chrétienne des papes théocrates. Depuis qu'on a voulu
mettre au service de l'œuvre divine des moyens em-
pruntés à la politique humaine, la force matérielle,
une couronne terrestre sur le front du souverain
pontife, des richesses seigneuriales et des pouvoirs
temporels dans les mains des évêques, le sacerdoce
s'est abaissé, la discipline morale s'est relâchée, le
culte s'est matérialisé et les mœurs publiques se sont
corrompues.
Pour subvenir aux besoins d'une cour toute mon-
daine et soutenir les guerres que leur faux zèle allu-
mait autour d'eux, les papes furent obligés de recourir
aux subventions pécuniaires « qui, ayant commencé
par des secours charitables, dégénérèrent en exactions
forcées *. » Puis Ton fit un trafic si scandaleux des in-
dulgences, que le quatrième concile de Latran, tenu
en 1215 sous Innocent III, les appelle indiscrètes et
superflues.
Pour établir le pouvoir autocratique du saint-siége,
d'abord dans le sein même de l'Église, on fabriqua de
fausses décrétales sur lesquelles on pût appuyer les
empiétement successifs ; puis on contesta aux évêques
1 T. III, p. 52.
8 Fleury, Discours sur l'histoire ecclésiastique du onzième au trei-
zième siècle, xn.
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LOGIQUE DU SYSTÈME THÊQCRATIQUE 427
e droit de se réunir en conciles provinciaux sans la
permission du pape ; on prétendit que les évoques de-
vaient être jugés définitivement, non par leurs pairs,
mais par le souverain pontife; on attribua à ce der-
nier le droit de transférer à son gré les évéques d'un
siège à l'autre ou d'en ériger de nouveaux ; enfin, on
concentra dans les mains du pape tout droit de juri-
diction en faisant le saint-siége juge en dernier ressort
de toutes les contestations qui s'élèvent sur tous les
points de la chrétienté; monstrueuse centralisation
qui encombrait d'affaires insignifiantes le consistoire
des cardinaux et absorbait tous ses soins.
Pour étendre aux choses temporelles cette domina-
tion absolue qu'on établissait dans l'Église, on soutint
qu'en aucun cas les clercs ne pouvaient être jugés par
les laïques. En même temps, nous l'avons vu, les papes
intervenaient dans les affaires politiques des princes,
les excommuniant et les déposant sous prétexte de
péché. Souverains d'ailleurs eux-mêmes de leur petit
État temporel, ils prenaient part, à ce nouveau titre,
au mouvement général de la politique européenne, et
entretenaient, dans ce but, auprès des cours étran-
gères, des légats qui se rendaient odieux pVr leur faste,
leur luxe et leur avarice â-
1 V. Fleury, Discours, sur V histoire ecclésiastique du onzième au
treizième siècle, xi.
—
428 CCWTBASTE ACCUSATEUR.
Mais, parmi les effets de cette invasion du clergé
dans le domaine de la politique et de cette usurpation
qui mettait les moyens humains au service de la re-
ligion et les armes matérielles aux ordres du prêtre,
il n'en est pas de plus délestable, de plus contraire à
l'esprit du christianisme, que les rigueurs exercées
contfe les hérétiques. Oh ! quel contraste accusateur
entre les saints évêques des premiers siècles qui im-
ploraient la compassion et l'indulgence des princes
envers les hérétiques, et les pontifes théocrates qui
font aux princes un devoir des plus excessives ri-
gueurs !
D'une part, c'est Sévère Sulpice qui blâme les deux
évêques Idace et Ithace de s'être adressés aux juges
séculiers pour faire chasser des villes les priscillia-
nistes, et qui traite de honteuses les poursuites qu'ils
firent contre eux auprès de l'empereur Gratien ; c'est
saint Martin priant l'empereur Maxime d'épargner le
sang des hérétiques; c'est saint Ambroise refusant
de communiquer avec les évêques qui ont provoqué
des exécutions sanglantes; c'est saint Augustin sup-
pliant son ami Donat, proconsul d'Afrique, de ne
point user du pouvoir dont il est investi d'ôter la vie
aux hérétiques : « Quelque grand, dit-il en terminant
sa lettre, que soit le mal qu'on veut faire quitter et
le bien qu'on veut faire embrasser, c'est un travail
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CONTRASTE ACCUSATEUR. 429
plus onéreux qu'utile d'y contraindre au lieu d'in-
struire ; » c'est ce même grand évêque écrivant au
comte Marcellin « que les souffrances des serviteurs
de Dieu seraient déshonorées par le sang de leurs en-
nemis. »
D'autre part, c'est Arnaud de Brescia livré aux
flammes par les ordres du pape Adrien ; ce sont des
évêques de France laissant brûler vifs des malheureux
découverts à Orléans et convaincus par eux d'hérésie
en présence du roi Robert ; c'est le clergé et le patriar-
che de Constantinople condamnant eux-mêmes au feu
les Manichéens; c'est Innocent III ordonnant les croi-
sades contre les païens de Livonie et contre les Albigeois,
décernant les plus grandes peines contre le comte de'
Toulouse; enfin, c'est ce même pape fondant l'inqui-
sition !
Entre les premiers prêchant aux princes la douceur
et la clémence, et les seconds les poussant aux exé-
cutions sanglantes, où reconnaît-on les apôtres de
Jésus-Christ?
Nous savons qu'on prétend dégager la responsabilité
du prêtre à la faveur de cette distinction qui le con-
stitue simplement juge de l'hérésie, laissant au bras
séculier le soin delà vindicte temporelle; nous savons
que le concile de Lalran, sous Alexandre III, reconnaît
que l'Église rejette les exécutions sanglantes, tout en
admettant que les lois des princes chrétiens lui vien-
nent en aide pour réprimer les hérétiques ; nous sa-
vons enfin que, grâce à cette distinction dérisoire, le
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430 VAINE ET HYPOCRITE EXCUSE.
fanatisme le plus violent, même quand il assouvit sa
fureur homicide, prétend rester fidèle au principe :
que l'Église a horreur du sang.
Vaine et hypocrite excuse. On a beau conserver en
principe la distinction des deux pouvoirs ; l'alliance
qu'ils font dans les moyens d'exécution rétablit entre
eux la solidarité des actes et leur fait une respon-
sabilité commune devant la conscience humaine et
devant Dieu.
Oui, en faisant le bras séculier l'exécuteur de ses
sentences, le prêtre viole la loi évangélique qui lui
défend de verser le sang humain; preuve évidente
que ces alliances entre les pouvoirs de la terre et
l'autorité religieuse sont entièrement contraires à
l'esprit du christianisme. « Quand, dit l'abbé Fleury,
le pape Innocent III écrivait au roi Philippe-Auguste
d'employer ses armes contre les Albigeois, et quand il
faisait prêcher en France la croisade contre eux, était-
ce rejeter les exécutions sanglantes?... J'avoue, ajoute-
t-il, que je ne puis accorder la conduite des ecclésias-
tiques du treizième siècle avec celle des saints du
quatrième. Quand je vois les évêques et les abbés de
Citeaux à la tête de ces armées qui faisaient si grand
carnage des hérétiques, comme à la prise de Béziers ;
quand je vois l'abbé de Cîteaux désirer la mort des
hérétiques de Minerbe, quoiqu'il n'osât les y condam-
ner ouvertement, parce qu'il était moine et prêtre ; et
les croisés brûler ces malheureux avec grande joie,
comme dit le moine de Vaux-Sernay en plusieurs en-
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VAINE ET HYPOCRITE EXCUSE. 431
droits de son histoire, en tout cela, je ne reconnais
plus l'esprit de l'Église1. »
1 Discour 8 sur Y histoire ecclésiastique du onzième au treizième
siècle, ch. xiv.
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CHAPITRE II
ROLE DE LA PAPAUTÉ PENDANT LE GRASD INTERRÈGNE. — DEUXIÈME
MOITIÉ DU TREIZIÈME SIÈCLE.
LES PAPES MODÉRATEURS
Il y eut un moment, pendant la période du grand
interrègne, de 1250 à 1310, où les papes eurent vrai-
ment entre les mains les destinées de l'Italie. Maîtres
de la situation dans Rome, de 1250 à 1273, car il n'y
avait pas de roi des Romains, affranchis de toute do-
mination étrangère de 1250 à 1310, aucun empereur,
durant cette période de soixante années, n'étant re-
connu dans la péninsule, que font-ils de l'Italie? S'ils
eussent été, comme on essaye de le soutenir aujour-
d'hui, les représentants naturels de la nationalité ita-
lienne, n'était-ce pas l'occasion de faire appel à toutes
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LES PAPES MODÉRATEURS. 433
les forces vives du pays, et de pacifier ces malheu-
reuses provinces en vue d'une fusion nationale de tous
les intérêts légitimes?
Les papes ne demandent pas mieux que de remplir
cette mission conciliatrice, pourvu que ce soit en de-
hors de tout but national. Nous en avons vu un mé-
morable exemple dans l'œuvre de Honorius m essayant
de pacifier la haute Italie en 1226 et renouvelant la
ligue lombarde. Cette influence modératrice est même
un des plus sûrs moyens dont ils se servent pour en-
traver la marche de la révolution nationale. Toujours
préoccupés, non de la cause italienne, mais de leur
établissement temporel ou de leur pontificat suprême,
ils ne profitent de l'interrègne que pour substituer
leur dictature négative à celle de l'empereur.
Ce qui leur importe, c'est de se maintenir dans une
sorte de statu quo où jamais la victoire d'un parti ne
soit l'anéantissement ou l'absorption du parti opposé.
Quel danger n'eût-ce pas été pour les projets ambi-
tieux de la cour romaine si, au milieu de ses révolu-
tions, l'Italie, comme les autres nattions, eût été aban-
donnée à la pente naturelle de ses destinées ! L'histoire
ne nous Ta déjà que trop prouvé, la politique con-
stante des papes a été d'empêcher que les luttes
sociales de la péninsule ne devinssent un travail d'en-
fantement national.
as
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434 ALEXANDRE IV ET MANFRED.
g 1" — Alexandre IV, Urbain IV, Clément IV.
Fidèle à cette politique, le pape Alexandre ÏV inter-
vint dans la guerre des deux sectes, non point pour
essayer de tirer de ce conflit une solution nationale,
mais pour équilibrer les forces des deux partis et neu-
traliser leur action ; intervention doublement funeste,
car bien loin d'amortir le choc des armées ennemies
en les pondérant, elle alimentait et renouvelait inces-
samment la lutte en appuyant alternativement chaque
parti prêt à succomber. Le pouvoir prétendu modéra-
teur de la papauté entretenait ainsi l'acharnement de
ces guerres fratricides, sans profit ni pour l'Italie ni
pour l'influence réelle du saint-siége.
Dans le, nord de THalie, Alexandre IV, voyant les
Gibelins à peu près maîtres de la situation, vint indi-
rectement en aide au parti opposé. Le redoutable chef
des Gibelins, Eccelino de Romano, ne rêvait rien moins
que la conquête de toute la Péninsule; ses prétentions
jointes aux atrocités qu'il commettait chaque jour
soulevèrent contre lui toutes les villes de la haute
Italie. Il fut écrasé par le parti guelfe.
Mais les Gibelins ne tardèrent pas à prendre leur
revanche dans le royaume de Naples. Alexandre IV y
fut entièrement défait par Manfred, fils de Fré-
déric II. Manfred, maître des Deux-Siciles, s'efforça
de relever le parti gibelin dans toute l'Italie. A, son
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URBAIN IV ET MANFRED. 435
tour, il, prétendit substituer sa domination à celle du
saint-siége dans la Péninsule ; se souvenant que, sur
la tète son père, la couronne de Naples avait été jointe
à celle de l'empire, son but avoué fut de se constituer
le chef national et laïque de l'Italie.
Alexandre IV ne fut pas plus heureux dans la ville
pontificale. Il essaya d'abord d'y imposer son rôle de
modérateur et d'y substituer sa dictature à celle du roi
des Romains ; mais en vain, entouré de consuls ou
d'un conseil de notables, affecte-t-il l'attitude d'un
juge suprême mais impartial. Il ne peut tenir contre
la vigueur dominatrice de Brancaleone. Le dictateur
populaire, après avoir réduit Alexandre à l'impuis-
sance,, l'expulse de Rome, le poursuit d'Agnani à
Yiterbe, puis à Assise où le malheureux pape se trouve
à la merci du roi de Sicile. Il ne devait plus revoir sa
capitale. Il mourut à Yiterbe, en 1261, abandonné de
tous les partis, après avoir voulu les équilibrer et les
contenir- tous.
il
Son successeur Urbain IV reprend la même tenta-
tive vaine de dominer les luttes italiennes par une im-
partialité apparente, toujours dans le but invariable
d'empêcher la prépondérance d'aucun parti. Manfred
était maître en ce moment d'une grande partie de la
péninsule. Vainqueur des Guelfes dans le royaume de
Naples, il régnait à Rome en qualité de sénateur,
tandis que le pape était réfugié à Cività-Vecchia.
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436 URBAIN IV ET CHARLES. D'ASJOU.
Urbain IV eût été infidèle à la politique constante
de la cour romaine s'il eût laissé Manfred consolider
son pouvoir et faire de l'Italie une nation. D'ailleurs,
ce prince était soupçonné d'incrédulité ou au moins
d'hérésie ; il appartenait de plus à cette famille des
Hohenslauffen à laquelle les prédécesseurs d'Urbain IV
avaient voué une haine implacable : triple motif pour
que le pape entreprit de déposséder son rival.
Mais, dans l'état présent des forces de la papauté,
il se sentait réduit à l'impuissance. 11 fallait donc,
selon les précédents nombreux du gouvernement pon-
tifical, faire appel à l'étranger. Qu'importe pour l'Italie
cosmopolite des papes de quel point de l'horizon viendra
le chef chargé de l'asservir ! Pourvu que le nouveau
prince soit l'instrument docile du saint-siége, qu'il
laisse intact le domaine de saint Pierre et qu'il recon-
naisse la suzeraineté du souverain pontife sur toutes
les provinces italiennes; le droit national n'a rien à
prétendre.
Ainsi Urbain IV, trop faible personnellement pour
essayer d'enlever la Sicile à Manfred, offre ce royaume
au frère de saint Louis, Charles d'Anjou, époux de
Béa tri x, comtesse de Provence. Il espère dominer
plus facilement sur l'Italie au moyen d'un prince qui
lui devra une couronne, que par l'empereur, son rival
par le prestige de son litre et de sa grandeur. Le pape
profitait de l'interrègne de l'empire pour recommen-
cer la tentative de Grégoire VU ; au lieu de l'empe-
reur se faisant le bras séculier et le serviteur du
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URBAIN IV ET CHARLES D'ANJOU. 437
saint -siège, c'était un roi, le roi des Deux-Siciles.
Il faut voir à quelles conditions Urbain IV entend
l'intervention de Charles d'Anjou ; il faut voir quelles
précautions, il prend pour assurer sa suzeraineté sur
les Deux-Siciles et son droit de réversibilité au trône
en cas de vacance; et aussi ses prétentions sur des
provinces qu'il veut détacher du royaume pour les
incorporer dans ses États temporels. « Charles d'Anjou
recevait en fief du saint-siége, pour lui et ses descen-
dants directs, à la condition de l'hommage et d'un
tribut annuel de huit mille onces d'or, le royaume de
là et de çà du Phare; il s'engageait à entretenir trois
cents cavaliers pour le service de l'Église, à ne jamais
réunir à ce royaume la couronne impériale, la Lom-
bardie ou la Toscane, et à conserver toutes les immu-
nités du clergé. Le saint-siége se réservait, outre le
territoire de Bénévent, la terre de Labour, plus une
partie de la principauté ultérieure et citérieurc, Gaëte,
Fondi, Capoue, Sora, A versa, Mont-Cassin, Saint-Ger-
main, Acerra, Nola, Avellino, Naples et les îles. »
Rien, on le voit, n'était changé dans la politique
des papes ; ils se posaient vis-à-vis du roi comme ils
s'étaient posés vis-à-vis de l'empereur, en aggravant .
même la situation ; car le prestige de l'empire mettait
quelquefois un frein à l'audace des papes, et le traité
de Worms avait tracé des limites qui maintenaient un
peu l'équilibre entre les deux camps.
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438 CLÉMENT IV ET CHARLES D'ANJOU.
III
A peine Tannée de Charles d'Anjou eut-elle mis le
pied en Italie, que le pape conçut de vives inquié-
tudes ; il sentait bien que des serments ne suffiraient
pas pour contenir l'ambition de ce prince. Ses alarmes
redoublèrent quand les Romains eurent l'idée de
nommer Charles sénateur à la place de Manfred.
Mais Urbain TV mourut avant que Charles vînt à
Rome. « Ce fut sous le pontificat de Clément IV, son
successeur, que ce prince arriva à Ostie avec trente
galères, ayant donné ordre au reste de ses troupes de
venir par terre. l »
Ce pape, qui avait été secrétaire de saint Louis, et
qui, à ce titre, avait signé la pragmatique sanction,
se montra d'abord tout dévoué au prince français ; il
l'investit du royaume de Naples, à peu près aux
mêmes conditions qu'avait stipulées Urbain IV, et,
pour faciliter à Charles la conquête de ses nouveaux
États, il lança toutes ses foudres contre Manfred.
Celui-ci fut battu et mis à mort à la bataille de Gran-
della, le 26 février 1266.
Charles vainqueur jeta le masque ; il laissa piller
et ruiner par ses soldats la ville pontificale de Béné-
vent, et il ne cacha plus son ambition de dominer sur
toute l'Italie. Non content de sa charge de sénateur à
1 Machiavel, Histoire de Florence, p. 68.
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TRIOMPHE DES GUELFES. 439
Rome, il se fit nommer pour dix ans seigneur de
Florence.
Cependant, quelque inquiétude que causât au saint-
siége l'ambition démesurée de Charles, le but princi-
pal était atteint : l'intervention de ce prince avait
relevé partout le parti guelfe; les cités lombardes,
même les cités gibelines, avaient dû ouvrir leurs
portes aux proscrits; mais ce fut surtout à Florence
que les Guelfes surent profiter de la victoire et se for-
tifier pour l'avenir. Les Gibelins, à la faveur d'une
trêve, étaient rentrés tout récemment dans cette ville;
à l'arrivée d'une troupe de chevaliers envoyés par
Charles d'Anjou, ils s'exilèrent d'eux-mêmes et se
réfugièrent à Pise et à Sienne1.
Les Guelfes, maîtres de la situation, réorganisèrent
lès pouvoirs publics en faisant une plus large part à
l'élément démocratique ; ils subordonnèrent la sei-
gneurie à quatre conseils qui devaient être consultés
successivement : le conseil du peuple composé de cent
citoyens ; la credenza de quatre-vingts ; le conseil du
podestat de quatre-vingt-dix, et le conseil général de
trois cents. Les Gibelins et les nobles étaient exclus
des deux premiers conseils. Ces divers conseils étant
renouvelés tous les ans par l'élection, l'opinion popu-
laire ne cessait d'en diriger l'esprit et les tendances ;
ce qui forçait le gouvernement à marcher dans une
voie démocratique.
1 Sismondi, t. II, p. 447.
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440 TRIOMPHE DES GUELFES.
Mais l'œuvre la plus importante du parti guelfe ne
fut pas dans cette révolution politique. Il osa faire ce
dont T histoire n'offre nul autre exemple, se donner,
au sein de la république, une organisation à part, un
gouvernement officiel et une magistrature spéciale-
ment destinée aux Guelfes. Ceux-ci, conseillés par le
pape, avaient commencé par confisquer les biens des
Gibelins qui s'étaient éloignés à l'approche de Charles.
lis purent ainsi indemniser ceux des Guelfes qui
avaient souffert des dernières proscriptions; le reste
des biens confisqués servit à former une caisse com-
mune, administrée par trois chefs ou capitaines du
parti, et dont la destination était d'assurer à ce parti
des ressources permanentes.
Chose inouïe ! cette institution qui créait une sorte
de souveraineté à côté de la souveraineté sociale, se
maintint pendant plus de deux siècles. « Ce gouver-
nement de parti, dit Sismondi, toujours prêt au com-
bat, toujours régulier et toujours riche, eut sur le
sort de la république, jusqu'à sa fin, l'influence la
plus marquée. »
Une fois maîtres de Florence, les Guelfes se hâtè-
rent d'étendre leur domination sur toute la Toscane,
et déclarèrent la guerre aux villes de Pise et de Sienne
qui avaient donné asile aux Gibelins. Charles d'Anjou,
nommé par le pape vicaire impérial en Toscane,
accourut pour achever et faire tourner à son profit la
victoire du parti guelfe.
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LE JEUNE CONRADIN. 441
IV
Les Gibelins, ainsi poursuivis à outrance dans leurs
personnes et leurs propriétés, n'étaient plus, réduits
à leurs propres ressources, en état de soutenir la
lutte. Ils recoururent alors au moyen invariablement
employé par les Italiens, l'intervention étrangère.
Leurs adversaires avaient appelé un prince français ;
ils appelèrent leur chef naturel, le dernier représen-
tant de la maison impériale deHohenstauffen, le jeune
Conradin, petit-fils de Frédéric II.
Héritier, en vertu du testament de son père, de la
couronne des Deux-Siciles, ce prince vient disputer
ses États à Charles d'Anjou. Entouré de la plus bril-
lante noblesse allemande, encouragé par le sénateur
de Rome, Henri de Castille, soutenu par l'enthou-
siasme des Italiens que séduisaient son extrême jeu-
nesse et son caractère chevaleresque, il réussit un
moment à braver les foudres de Clément IV et à
tenir en échec les forces de Charles. Mais bientôt,
malgré sa bravoure et la supériorité numérique de
son armée, il fut mis en complète déroute dans la
fameuse bataille de Tagliacozzo. Saisi, sans être re-
connu, après le combat, ce malheureux prince fut
iniquement jugé et condamné à mort par un tribunal
que présidait le vainqueur.
Charles, avide de vengeance, voulut assister à
l'exécution de la sentence, et le jeune héros subit
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H2 CRUAUTÉS DE CHARLES D'ANJOU.
courageusement le dernier supplice, au milieu de
la consternation et des sanglots des assistants1. Après
lui, plusieurs gentilshommes furent également mis à
mort avec des raffinements de cruauté effroyables.
La fureur homicide de Charles chercha partout de
nouvelles victimes. Des flots de sang coulèrent dans
toute la Péninsule. En Sicile, dans les Calabres, h
Rome, les Gibelins, traqués comme des bêtes fauves,
subirent les plus horribles supplices; il y en eut à
qui Ton arracha les yeux; d'autres à qui Ton scia les
jambes ; à Rome, plusieurs furent enfermés dans une
maison de bois où ils périrent au milieu des flammes.
Comme tous les despotes, le féroce Charles crut
assurer sa victoire en décimant ses adversaires et
frappant les peuples de terreur. Tout semblait en
effet mettre à ses pieds la Péninsule. Roi de Sicile,
vicaire impérial, pacificateur, chef des Guelfes, allié
de la cour romaine, encore un pas et il réunissait
sous son sceptre toutes les provinces italiennes. Et
là ne se bornait pas l'ambition de Charles; il rêvait
la prise de Cônstanlinople, la restauration de l'empire
d'Orient, la réconciliation de l'Église grecque avec
la romaine. Pour réaliser ce plan gigantesque, il
fallait avant tout assurer sa domination sur l'Italie.
Appelé par le parti guelfe, ce fut sur ce parti qu'il
dut s'appuyer, après avoir lâché d'écraser les Gibe-
lins.
1 F., pour tous les détails de ce dramatique épisode, Sismondi, t. Il,
p. 452 et suiv.
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LE PATRIOTISME DE CLOCHER. 44b
Mais tes Guelfes, qui avaient usé de son glaive pour
exterminer leurs adversaires, se ravisèrent dès que
ce prince voulut se poser en chef unique et profiter de
la victoire pour unir en un seul faisceau toutes les forces
de la Péninsule. Charles trouva un obstacle insurmon-
table dans le saint-siége, inspirateur naturel du parti
guelfe. En vain, comptant éblouir les cités lombardes
par le prestige de leur triomphé commun, essaya-
t-il, dans une diète mémorable tenue à Crémone en
1269, de se faire conférer lé titre de seigneur des villes
lombardes; il ne £ut entraîner les villes principales,
Milan, Bologne, Alexandrie, Bergame, etc.
Le sentiment de l'indépendance était loin de s'é-
teindre au sein dé ces villes républicaines ; à défaut
du sentiment natîoftal, c'ést-à-dire du besoîn d'une
patrie commune, elles gardaient Pamour de l'indé-
pendance locale. Tout le patriotisme italien s'était
concentré dans la cité, patriotisme ardent, mais ja-
loux, exclusif^ qui devait grandir un moment et
illustrer ces orgueilleuses cités, mais les conduire
inévitablement, comme autrefois les cités helléniques,
à l'épuisement de toute vie publique et à la servitude.
Ce patriotisme de clocher convenait aux desseins de
la cour romaine ; il permettait aux papes de se poser
en défenseurs de l'indépendance italienne, tout en
étant au fond les ennemis nés de sa nationalité.
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444 POLITIQUE DE BASCULE.
Aussi, quand l'intérêt de leur politique leur comman-
dait de faire appel à quelque prince étranger et de
le mettre à la tête du parti guelfe, c'était unique-
ment comme arme de guerre contre les Gibelins,
mais nullement pour donner un chef à l'Italie et re-
lier ensemble les forces nationales. Cet auxiliaire,
une fois vainqueur, voulait-il accomplir cette œuvre
de fusion , il ne trouvait pas d'opposition plus opi-
niâtre qu'en ceux-là mêmes qui lui avaient ouvert les
portes de 1 Italie.
C'était alors, du reste, que le parti gibelin était,
sans le vouloir, la ressource suprême de la politique
pontificale. Ce parti, impérissable puisqu'il représen-
tait, ainsi que nous l'avons dit, un élément essentiel
des sociétés chrétiennes, était toujours prêt à recom-
mencer la lutte. Le plus souvent, les papes n'avaient
qu'à le laisser faire pour amoindrir le triomphe du
parti guelfe, devenu trop puissant, et opposer une
digue infranchissable à l'ambition du chef victorieux.
Mais quand ce parti gibelin, décimé, proscrit, dis-
séminé sur toute la surface de la Péninsule, ne pou-
vait se relever seul, les papes intervenaient alors
comme conciliateurs et pacificateurs. C'est ce qui arriva
après la victoire de Charles d'Anjou. La cour romaine,
sans rompre ouvertement avec son allié, non-seule-
ment encouragea la résistance des villes gibelines,
mais, au nom de la concorde et de la fraternité chré-
tienne, elle releva dans toutes les cités le parti gibelin.
Cette œuvre de pacification fut accomplie par deux
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GRÉGOIRE X PACIFICATEUR. 445
grands papes, Grégoire X dont elle fit briller les ver-
tus, et Nicolas III dont elle fit briller les talents.
g 2. — Grégoire X et Nicolas III.
Grégoire X porta sur la chaire de saint Pierre un
cœur vraiment évangélique. Une seule idée domina
tout son pontificat : pacifier tous les États de la chré-
tienté et unir les efforts des princes et des peuples
pour tenter une nouvelle croisade. Élu après une va-
cance de près de trois ans, il vit avec une profonde
douleur l'Italie plus agitée que jamais, les peuples
frémissants sous la domination violente de Charles,
les vaincus attendant l'heure de la vengeance, et les
villes guelfes elles-mêmes impatientes du joug qu'elles
s'étaient donné. Il crut donc servir à la fois la cause
de la civilisation et la cause de l'Italie en jouant le
rôle de conciliateur. Il lève les censures ecclésiastiques
qui frappaient la ville dePise ; il se rend ensuite en
Toscane, et, devant la multitude attendrie, il fait si-
gner un traité de paix par les commissaires des Gibe-
lins et des Guelfes.
Mais Charles d'Anjou, qui avait hypocritement as-
sisté à l'acte de pacification accompli par le pape,
eut soin d'en empêcher l'exécution en faisant avertir
secrètement les Gibelins exilés qu'il les ferait massa-
crer s'ils rentraient à Florence.
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446 GRÉGOIRE X PACIFICATEUR.
Il en fut de même des tentatives faites par Grégoire
pour pacifier la ville de Gènes ; elles échouèrent devant
les intrigues de Charles. C'est ainsi que ce prince,
trop clairvoyant pour ne pas comprendre que cette
œuvre de conciliation était la ruine de ses projets,
paralysa partout les efforts du saint-siége. Une seule
entreprise réussit. à Grégoire X, ce fut celle de rétablir
la paix entre Bologne et Venise qui, depuis trois ans,
se faisaient la guerre au sujet de leurs droits respectifs
sur la navigation du Pô.
A ne juger que l'œuvre immédiate de Grégoire X,
comme l'ont fait presque tous les historiens de la pa-
pauté, nul ne mérita plus que ce saint pontife les
bénédictions xles Italiens. Mais à la juger au point de
vue de l'histoire générale de la Péninsule et des inté-
rêts véritables de sa nationalité, cette œuvre de con-
ciliation, si éminemment chrétienne dans l'intention
de Grégoire X, fut, comme tous les actes de la poli-
tique pontificale, funeste à ritalie. Inexorable logique
de l'histoire ! l'institution de la papauté temporelle,
en créant pour le saint siège une situation incompa-
tible avec l'unification, de la Péninsule, condamne la
cour romaine à une politique fatalement anti-natio-
nale, et fait tourner à mal les meilleures intentions
des plus saints pontifes.
Nul exemple n'eçt plus frappant que celui de Gré-
goire X. Croyant pacifier l'Italie, il pçrp^tue les deux
causes de sps éternelles divisions : d'une part, en re-
levant le parti gibelin,, sans rien faire pour résoudre.
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NICOLAS III PACIFICATEUR. 447
la grande question qui est au fond de ce débat, il re-
met les deux camps en présence; lui disparu, on les
verra recommencer la lutte avec le même acharne-
ment. D'autre part, voulant opposer une barrière à
l'ambition de Charles d'Anjou, il fait cesser l'interrègne
de l'empire et fait nommer Rodolphe de Habsbourg
empereur.
Ce qui prouve bien l'aveuglement où l'on était sur
le sens véritable de la querelle entre les Guelfes et les
Gibelins, c'est que le pontife même qui avait horreur
de cette guerre fralricide et qui aurait voulu faire
disparaître jusqu'au nom des deux partis, rêvait la
restauration du saintempire, c'est-à-dire l'obstacle éter-
nel à la constitution normale de la société chrétienne.
Son successeur, Nicolas III, de la famille des Or
sini, continua sa politique contre Charles d'Anjou,
plus redoutable en ce moment que l'empereur. Le
nouveau pape pouvait, sans danger pour l'influence
du saint-siége, relever le parti gibelin. A son tour, il
reprit donc avec ardeur l'œuvre pacifique de la récon-
ciliation des partis ; il confia cette délicate mission à
son légat à latere, le cardinal Latino, de l'ordre des
frères prêcheurs.
L'éloquent dominicain parcourut en apôtre de paix
les Romagnes et la Toscane, et partout il obtint un
plein succès. A Faenza, à Forli, à Imola, à Bologne,
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448 NICOLAS III PACIFICATEUR.
les portes furent ouvertes aux exilés, et un acte solen-
nel de réconciliation fut signé entre les deux factions
ennemies qui étaient alors représentées d'un côté. par
les Lambertazzi, de l'autre par les Giéréinéi. A Flo-
rence, le légat fut aussi plus heureux que ne l'avaient
été dans leur entreprise les représentants de Gré-
goire X; 9on entrée dans la ville (ut une entrée triom-
phale ; il y fut reçu aux acclamations des magistrats,
du clergé et du peuple.
Il sut profiler de cet entraînement général pour
calmer l'irritation des esprits et amener un rappro-
chement entre les partis qui, depuis tant d'années,
s'excluaient alternativement de la cité. lies Gibelins
rentrèrent en masse; toutes les sentences de pros-
cription furent brûlées sur la place publique, et,
devant le peuple rassemblé comme pour une fêle, les
chefs des maisons rivales se donnèrent solennellement
le baiser de paix.
Par cette politique qui, au nom de la concorde, re-
levait partout le parti gibelin, Nicolas III se ménagea
les bonnes grâces de l'empereur Rodolphe, et il obtint
de ce prince des concessions importantes. Jusqu'à ce
jour, le saint-siége n'avait que des droits très-vagues
sur les Romagnes, sur la Marche d'Ancône et sur les
villes de la Pentapole, ainsi que sur le territoire com-
pris entre Ceprano et Radicofani. L'empereur trans-
forma celte possession précaire en un titre authen-
tique.
Nicolas 111 déploya, dans cette négociation, une ha-
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CHARLES D'ANJOU. 449
bileté consommée. Son but était d'asseoir l'État pon-
tifical entre les autres États de la Péninsule dont il
tâchait d'équilibrer les forces respectives. Et c'est là
ce qu'on a appelé une politique italienne! Cet équi-
libre politique a fait illusion aux historiens1. Ils l'ont
pris pour une conception patriotique de la cour ro-
maine. Ce n'était que la neutralisation momentanée
des forces ennemies, mais nullement leur concilia-
tion. Un pontife d'une habileté exceptionnelle pouvait,
par son influence, maintenir un moment cette trêve
intérieure; c'était suspendre la tempête, non la dis-
siper. Elle éclata, plus redoutable que jamais, à la
mort de Nicolas, et rompit cet équilibre dont sa main
puissante avait tenu tous les fils.
Charles d'Anjou, usant de violence, fit élire, sous
le nom de Martin IV, un Français qui lui était dévoué,
et il reprit ouvertement ses projets de domination.
ni
En vain invoque-t-on la politique des deux pré-
décesseurs immédiats de Martin IV pour exonérer le
saint-siége des suites funestes de l'ambition de Charles.
La responsabilité lui en revient tout entière devant
1 Machiavel, plus clairvoyant que la plupart des historiens moder-
nes, ne s'y est pas trompé : « Toute puissance, dit-il, devenue consi-
dérable en Italie, était redoutée des papes, lors même qu'ils avaient
contribuée son agrandissement. Leurs efforts pour l'abaisser faisaient
naître dans ce pays beaucoup d'agitations et des changements conti-
nuels ; la crainte d'un État puissant en faisait élever un faible, dont
le môme motif faisait bientôt méditer l'abaissement. Ce fut cette po-
i. 29
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«50 RESPONSABILITÉ DU SAINT-SIÈGE.
l'histoire. N'était-ce pas la cour romaine qui avait
appelé ce prince dont la tyrannie exaspéra à tel point
les peuples des Deux-Siciles, qu'à l'heure marquée
pour la vengeance ils égorgèrent dans un accès de
fureur tout ce qu'il y avait de Français dans le royaume?
effroyables journées qui épouvantèrent le monde chré-
tien et dont la terreur retentit à travers les siècles
sous le nom de Vêpres siciliennes.
Les deux papes Grégoire X et Nicolas III ne sauraient
être assez loués d'avoir fait effort pour arrêter un mo-
ment les effets de celte intervention étrangère. Mais
l'histoire, qui recherche les causes, ne doit pas oublier
que c'est toujours la même politique qui, dans l'in-
térêt de l'institution temporelle de la papauté, tantôt
relève ou abaisse la cause de l'Empire selon l'occur-
rence, tantôt l'ait appel à des princes étrangers; un jour,
quand il le faut pour conserver ou étendre l'État pon-
tifical, jette l'Italie dans toutes les horreurs de la
guerre civile; elle lendemain, effrayée de son œuvre,
ou plutôt, ayant besoin de la paix, dès que sa part
temporelle est largement faite, prêche la concorde
aux princes et aux peuples, tout en laissant subsis-
ter les causes éternelles de divisions.
Quel sens pouvait avoir la réconciliation des Guelfes
litique qui enleva le royaume à Manfred pour le donner à Charles,
dont elle projeta la ruine dès qu'elle commença à le craindre. Guidé
par elle, Nicolas III vint à bout d'ôtcr à Charles, par le moyen de
l'empereur, le gouvernement d:. la Toscane, où il envoya, au nom de
ce prince, Latino, son légat. » ^Histoire de Florence, livre second,
trad. Guiraudet, p. 127.)
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RESPONSABILITÉ DU SAINT-SIÈGE. 451
et des Gibelins, tant que les papes ne comprenaient
pas le premier mot du grand problème qui était au
fond de ce débat? Est-ce que Grégoire X et Nicolas III
songeaient à reconnaître les droits de la société
laïque ? Est-ce que les Gibelins songeaient à en finir
avec l'idée funeste du saint-empire? Le saint-siége,
plus que jamais, croyait que l'Église avait besoin de
l'assiette matérielle de la papauté temporelle, et plus
que jamais voulait appuyer son autorité religieuse sur
le bras séculier ; tant que l'Empereur consentait à être
un instrument docile, son alliance était la préférée.
Quand, au contraire, il prétendait au rôle suprême,
la lutte recommençait, et la papauté investissait de
sa confiance un autre prince, tel que Charles d'Anjou.
Le saint-empire, dans la pensée des papes, était
impérissable, et sa raison d'être résidait dans le droit
supérieur et universel du souverain pontificat. Quand
la cour romaine ne jugeait pas opportun de consacrer
un empereur, elle nommait, de son autorité propre,
un vicaire impérial, afin que le glaive temporel ne
cessât jamais d'être visiblement au service de la puis-
sance spirituelle.
§ 5. — Boniface VIII.
I
Cette politique apparut au grand jour dans la per-
sonne de Boniface VIII. Ce pape, le dernier des papes
théocrales du moyen âge, sembla vouloir renchérir sur
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452 BONIFACE VIII.
ses prédécesseurs. 11 prétend disposer des couronnes
de^Sardaigne, d'Ecosse, de Hongrie ; il intervient en
juge suprême dans les affaires temporelles des États; il
prodigue les excommunications contre le roi de France,
contre les cardinaux Pierre et Jacques Colonna, alors
maîtres de Rome, contre Florence, contre le roi d'A-
ragon, qu'il força de renoncer à la Sicile, etc.
Dans la bulle Ausculta, /Mi, il écrit à Philippe le Bel :
« Dieu nous a établi sur les rois et les royaumes pour
arracher, détruire, perdre, dissiper, édifier et planter
en son nom et par sa doctrine. Ne vous laissez donc
pas persuader que vous n'ayez point de supérieur, et
que vous ne soyez pas soumis au chef de la hiérarchie
ecclésiastique. »
11 résulte de l'ensemble de cette bulle, ainsi que le
fait remarquer l'abbé Fleury, que cette soumission du
roi au chef de la hiérarchie ecclésiastique, Boniface
prétendait l'étendre aux choses temporelles « puisqu'il
voulait faire rendre compte au roi du gouvernement
de son État, et être le souverain juge entre lui et
ses sujets1. »
Du reste, d'autres monuments lèvent tous ies
doutes : Boniface, protestant contre l'élection de Ven-
ceslas au trône de Hongrie, écrit au légat : « Le pon-
tife romain, établi de Dieu sur les rois et les royaumes,
souverain chef de la hiérarchie dans l'Église mili-
tante, et tenant le premier rang sur tous les mortels,
1 Fleury, 1 LXI, ch. vu
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BONIFACE VIII 453
juge tranquillement de dessus son trône, et dissipe
tous les maux par son regard. » Il rappelle que saint
Etienne, premier roi chrétien de Hongrie, voulut re-
cevoir la couronne du vicaire de Jésus-Christ, « sa-
chant bien, dit Boniface, que personne ne doit s'al-
tribuer l'honneur, s'il n'est appelé de Dieu. »
Il dit, dans une autre lettre : « Le trône apostolique
est établi de Dieu sur les rois et les royaumes pour
rendre à chacun ce qui lui appartient. » Puis il fait
entendre le môme langage et manifeste les mêmes
prétentions au sujet du royaume de Pologne.
Après avoir voulu se faire le dispensateur des cou-
ronnes, il voulut intervenir souverainement dans le
gouvernement des États; on le vit dans sa querelle
avec le roi de France, Philippe le Bel. A Dieu ne plaise
que nous voulions appeler un intérêt sympathique
sur ce monarque déloyal et faux monnayeur; nous ne
nous occupons ici que des doctrines politiques de la
cour romaine, et, dans cette occasion comme dans
loutes les autres, Boniface posa hardiment le principe
de la confusion théocratique. « Ne s'efforce-t-on pas,
répond-il aux prélats français, d'établir deux principes,
quand on dit que les choses temporelles ne sont point
soumises aux spirituelles? »
Il dit plus clairement encore dans la bulle Vnam
sanctam : « Nous enseignons que dans cette Église, et
sous sa puissance, sont deux glaives, le spirituel et le
temporel; mais l'un doit être employé par l'Église et
par la main du pontife, l'autre pour VÉglise et par la
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454 BONIFACE VIII.
main des rois et des guerriers, suivant l ordre ou la
permission du pontife. Or il faut qu'un glaive soit
soumis à l'autre, c'est-à-dire la puissance temporelle
à la spirituelle, etc. »
Enfin, au moment même où Guillaume deNogaret,
agent du roi de France, pénétra de vive force dans
Anagni et fit subir au souverain pontife le plus san-
glant des outrages, Boniface VIII allait publier la cé-
lèbre bulle où il dit que : « Comme vicaire de Jésus-
Christ, il a le pouvoir de gouverner les rois avec la
verge de fer, et de les briser comme des vaisseaux
de terre. »
il
Conformément à ces doctrines, nul plus que Boni-
face ne prodigua les excommunications et les inter-
dits. Faut-il s'étonner que, trois années avant l'odieux
attentat de Nogaret, pendant que le grand jubilé de
1300 réunissait à Rome, de toutes les parties du
monde, deux cent mille chrétiens, faut-il s étonner
que Boniface VIII, enivré de sa puissance, se soit
montré dans les rues de la ville éternelle, le front
ceint de la couronne impériale et faisant crier par ses
hérauts qui portaient l'épée, le sceptre et le globe :
« Il n'y a pas d'autre roi des Romains que le souve-
rain ponlife? »
Plus l'illusion du pontife avait exalté l'omnipo-
tence du saint-siége, plus la chute fut douloureuse.
Après avoir cru mettre l'univers à ses pieds, Boniface
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BOMFACE VIII. 455
se vit précipité dans l'abîme; tout l'édifice de la pa-
pauté théocratique croulait autour de lui. Il s était
cru le successeur de Grégoire VII, il n'en était que le
fantôme; les princes se riaient de ses foudres; et lors-
que, après l'outrage d'Anagni, le chef de l'Église se
réfugia au milieu des Romains, au lieu d'un peuple
indigné, il trouva une foule indifférente et impas-
sible. 11 avait subi intrépidement la violence de No-
garet; l'abandon des Romains le frappa au cœur; il y
sentait l'écroulement de tout un monde.
Époque singulière où ce système théocratique, qui
avait ébloui et dominé tout le moyen âge, montra sa
vanité et son impuissance dans les mains d'un pape
qui semblait fait pour lui donner sa suprême consé-
cration ! où, quelques années plus tard, Henri VII es-
sayait un vain de reconquérir l'antique prestige des
empereurs dans la Péninsule. Le premier mourait
de désespoir, laissant la papauté humiliée et sans in-
fluence, et le second devenait un objet de dérision
pour tous les partis.
ni
Assurément, les Italiens étaient loin de discerner
la vraie cause qui discréditait les deux puissances;
mais ils commençaient à soupçonner qu'elles étaient
les deux mauvais génies qui, à l'aide de rêves chimé-
riques, avaient poussé leur malheureux pays dans une
impasse. Aussi la direction du mouvement échappait-
elle aux anciennes influences, agents du pape ou re-
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456 LES ILLUSIONS PERSISTANTES.
présentants du vieux système impérial. Les deux per-
sonnages vers lesquels, pendant des siècles, les Italiens
avaient tourné leurs regards comme vers leurs pro-
tecteurs naturels, étaient pour ainsi dire tombés dans
le mépris public. L'interrègne de l'Empire durait
depuis plus d'un demi-siècle; la papauté, obligée de
s'exiler à la fois et de l'Italie et de Rome, parce qu'elle
n'avait su être ni pour l'Italie un drapeau national, ni
pour la ville éternelle le verbe du monde nouveau, la
papauté, déconsidérée et vassale du roi de France, se
réfugiait à Avignon.
Oh î si, en ce moment, délivrés à la fois de la pré-
sence des papes et de la présence des empereurs, les
Italiens avaient répudié à tout jamais les fatales chi-
mères du saint-empire et de la théocratie universelle,
ils auraient marché d'un pas ferme vers une organi-
sation nationale. Comme chez tous les autres peuples,
leurs guerres intestines et leurs révolutions seraient
devenues un travail d'enfantement d'où serait inévi-
tablement sortie une unité réelle et indestructible.
Mais. les illusions qui ont perdu l'Italie survivent
au prestige de l'empereur et du pape. Rome est loin
d'en avoir fini avec son rêve du saint-empire. Parce
qu'elle a chassé les papes, elle se croit plus près de
la réalisation de ce rêve, et c'est tout le fruit qu'elle
retire de sa victoire : une illusion ne peut la conduire
qu'à un résultat dérisoire.
Les luttes recommencent donc indéfiniment. Les
vieux partis sont en déroute; les Guelfes et les Gibe-
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LES ILLUSIONS PERSISTANTES. 457
lins ne distinguent plus leurs drapeaux; tous se lan-
cent, sans boussole et sans but déterminé, à travers
les batailles qui chaque jour se multiplient.
Dans la première période des guerres municipales,
si le résultat national était nul, du moins l'objet im-
médiat de la révolution ayant une réalité sociale, des
intérêts nombreux, dans la cité, y trouvaient satisfac-
tion. En d'autres termes, tant que la révolution so-
ciale eut à faire surgir, par des émancipations succes-
sives, les divers éléments de la société moderne, les
deux grands partis des Guelfes et des Gibelins eurent
un aliment à leur activité. A défaut d'une solution au
problème capital qui avait donné naissance à ces deux
partis et qu'ils ne venaient pas à bout de démêler clai-
rement, ils se rencontraient sur un terrain nettement
défini et luttaient pour des intérêts sociaux saisis-
sables.
Quand cette révolution émancipatrice fut accom-
plie et qu'il s'agit de reconstruire, les deux partis,
plus aveuglés que jamais sur le sens de la question
fondamentale qui les divisait, et n'ayant plus le ter-
rain de la révolution sociale, furent dans un complet
désarroi. Ils continuèrent à subsister, parce que les
deux éléments qu'ils représentaient étaient impéris-
sables; et, bien qu'ils n'eussent qu'une conscience
vague de leur signification et de leur but, ils se rat-
tachèrent toujours instinctivement, le parti gibelin à
Tidée de l'empire, le parti guelfe à la papauté. C'est
ce qui perpélua ces deux dénominations; mais, en
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458 L'ANARCHIE A SON COMBLE.
réalité, le plus souvent on se fit la guerre sans but et
sans idée élevée.
IV
Chose singulière, au fond, la question des Guelfes
et des Gibelins, de la papauté et de l'empire, restait
seule survivante après toutes les luttes antérieures, et
Ton s'en doutait si peu, que partout les querelles sem-
blaient "être étrangères à ce grand débat. A défaut
d'un intérêt social sérieux, c'étaient quelques familles
puissantes qui se disputaient le gouvernement de la
cité.
A la fin du treizième siècle, le parti guelfe était
presque partout triomphant, et les Gibelins exilés et
dispersés. Alors, à son tour, le parti guelfe, maître
du terrain, s'était divisé sous la conduite de quelques
chefs ambitieux : à Pistoie, puis à Florence, ces riva-
lités donnèrent naissance o deux partis, les blancs et
les noirs, et de nouvelles luttes acharnées recommen-
cèrent : « Ainsi, dit un historien, la guerre naissait de
la guerre et les factions des factions. »
La papauté n'avait rien gagné au triomphe du parti
guelfe. En vain avait-elle, d'un côté, affaibli le pouvoir
de l'Empire, de l'autre arrêté l'extension trop enva-
hissante du royaume de l'Italie méridionale. Le saint-
siége s'était tellement amoindri dans ces luttes, qu'il
avait perdu toute influence, même sur le parti guelfe.
Ce parti invoquait son assistance quand elle pouvait lui
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i:a>archie a son comble. 459
être utile; mais il n'acceptait guère plus ni sa direc-
tion ni son arbitrage.
On en eut la preuve quand Boniface VIII essaya
d'imposer sa volonté, soit aux Siciliens qui, malgré
ses foudres, repoussèrent la maison d'Anjou, soit aux
Florentins qui, exaspérés de la déloyale et tyranni-
que intervention de Charles de Valois appelé chez
eux par le pape, de Guelfes qu'ils étaient, se firent
Gibelins.
En l'absence de toute autorité respectée en Italie,
l'anarchie fut bientôt à son comble. Il arriva un mo-
ment où Ton finit par se battre sans savoir pourquoi,
sans se souvenir de l'origine de ces guerres à ou-
trance; on se battait parce que les ressentiments, les
rancunes, les vengeances accumulés fournissaient un
aliment éternel à ces luttes stériles; et les partis, de
plus en plus acharnés les uns contre les autres, ne
tinrent plus aucun compte de la médiation intéressée
des papes ou des empereurs.
On eût dit des hommes, jouets d'un mirage funeste,
entraînés dans une course furieuse à la poursuite d'un
fantôme toujours fuyant devant eux. La lutte, inévi-
table parce qu'elle a sa cause dans le problème fonda-
mental que la société moderne est tenue de résoudre,
sans issue parce que ce problème est mal défini et mal
posé, devient pour l'Italie une fièvre endémique. L'I-
talie déchire en quelque sorte son propre sein pour se
sentir vivre. Les villes, destinées à s'unir, se trouvant
dans l'impossibilité de former entre elles une grande
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460 LE TYRAN.
unité nationale, s'acharnent à s'entre-détruire avec
une rage qui tient du vertige.
Arrivée là, l'histoire de l'Italie n'offre plus qu'un
inextricable chaos. Ce fut, on le croira sans peine,
une admirable occasion pour les ambitieux et les sol-
dais d'aventure, de s'emparer du pouvoir au milieu
de la confusion des partis. Dans chaque ville, les an-
ciennes influences ayant disparu, la direction du mou-
vement devait passer aux mains du plus vaillant ou
du plus violent qui résumait en lui toutes les passions,
toutes les fureurs des guerres municipales.
Au commencement du quatorzième siècle, chaque
cité était gouvernée par un petit tyran.
S 4. — Le tyran.
Le tyran, personnage sui generis, surgi des en-
trailles mêmes des guerres municipales italiennes,
n'est autre chose que le capitaine du peuple, qui, au
lieu de la dictature temporaire (le plus souvent an-
nuelle) dont il était investi par l'un des partis en
guerre, conservait cette dictature indéfiniment. Instru-
ment arbitraire et despotique d'un parti, ici Guelfe,
là Gibelin, le tyran est le soldat d'une guerre sans
issue; et il profite, pour se perpétuer au pouvoir, de
l'irrémédiable anarchie à laquelle le problème social,
mal posé à sa racine, condamne ces sociétés en tra-
vail.
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LE T\RAN. 461
C'est ainsi qu'à Pise, Ugolin, nommé pour dix ans
capitaine du peuple, essaye de se perpétuer et exerce
la plus odieuse tyrannie. Chacun connaît sa fin tra-
gique, châtiment effroyable devant lequel le souvenir
du crime s'est effacé dans la mémoire des peuples
pour ne laisser place qu'à la pitié.
Un peu plus tard, des tentatives d'usurpation furent
pareillement faites dans la plupart des républiques,
par les Visconti à Milan, par Alberto Scotto à Plai-
sance, par les Azzo d'Esté à Modène, à Reggio et à
Ferrare. Mais, partout, ces essais de tyrannie n'avaient
qu'un temps. Le moment n'était pas encore venu où
ces dictatures, issues de la volonté populaire, se trans-
formeraient en petites souverainetés permanentes.
Chaque parti n'avait de force que parce qu'il s'ap-
puyait sur les intérêts et les passions de la foule, et le
tyran, armé par ce parti, était obligé de compter avec
le peuple.
Ceux qui l'oublièrent furent, comme Ugolin, pré-
cipités par une révolution. Les tyrans de Plaisance,
celui de Modène et de Reggio, furent violemment ren-
versés; celui de Ferrare dépossédé du pouvoir pen-
dant neuf ans.
Ces revendications populaires, qui attestaient un
reste de vie publique dans les communes italiennes,
remplirent les premières années du quatorzième
siècle.
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m LE TÏRAN.
Mais ce régime violent, cette dictature sans but,
tantôt guelfe, tantôt gibeline, qui faisait aux villes de
la Péninsule une position si tendue, ne pouvait avoir
une durée biea longue. A mesure que nous traversons
les révolutions italiennes, nous retrouvons, toujours
plus manifeste, le vice radical des gouvernements qui
les représentent et les consomment : au lieu de mar-
cher à la réalisation d'une idée nette, ils servent des
passions de parti et des intérêts imaginaires. C'est
pourquoi ils sont condamnés à l'impuissance.
Chez les peuples où le travail de formation nationale
n'était pas fatalement entravé par une de ces causes
exceptionnelles qui paralysaient en Italie toutes les
forces vives du pays, on a pu voir des dictatures fé-
condes. La Révolution française en offre un mémorable
exemple. Mais cette dictature du tyran italien, pas-
sant alternativement d'un parti dans un autre, pour
frapper le lendemain ceux que la victoire avait faits
prescripteurs la veille, cette dictature devait bientôt
disparaître, comme un instrument inutile.
M. Ferrari s'est parfaitement rendu compte des
traits qui caractérisent cette phase des révolutions
italiennes. On trouvera dans son livre des détails
pleins d'intérêt sur les mouvements populaires qui
élevaient et renversaient les tyrans dans chaque répu-
blique, et sur les causes qui partout mirent fin à ce
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LE TYRAN, 463
régime. « A force d'alterner les tyrans, dit-il,... les
partis fractionnés voient enfin surgir un parti inter-
médiaire, juste milieu assez fort pour dominer les
deux sectes... à la dictature des tyrans succède la do-
mination d'un chef impartial que nous appelons le
Seigneur1. »
Nous touchons au moment où les Italiens, complices
aussi obstinés qu'aveugles de la politique dissolvante
des deux puissances, vont subir les derniers effets de
ces illusions qui pèsent si fatalement sur leurs desti-
nées. Pour avoir voulu embrasser l'univers, ils n'ont
pu prendre possession d'eux-mêmes ; pour avoir mé-
connu le sens providentiel de leur mission civilisa-
trice, ils n'ont pu tirer parti de leurs merveilleuses
aptitudes politiques. Leurs plus généreux instincts se
sont transformés en passions de seclaires, leur esprit
d'indépendance en esprit de faction et d'anarchie, leurs
plus hautes aspirations sociales en agitations vaines et
illusoires; et leurs révolutions, si riches de promesses
dans leur inspiration première, sont condamnées à res-
ter misérables dans leurs résultats. Vainement dans leur
immense rêve d'empire universel, ils ont espéré sau-
ver l'indépendance et la grandeur de leur vie muni-
cipale ; tout devait sombrer dans le même abîme, le
droit national et la liberté des antiques républiques.
En attendant la suprême catastrophe, nous allons voir
les plus fières cités accomplir successivement leur
1 T. III, p, 158.
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464 LE TYRAN.
abdication entre les mains de souverains héréditaires.
L'Italie n'a pas su être une confédération de répu-
bliques ; elle sera partagée en un petit nombre de
principautés distinctes et rivales, que nulle idée
commune ne pourra relier entre elles, et dont les ini-
mitiés perpétueront les guerres acharnées et les révo-
lutions stériles. Période nouvelle qui, partout ailleurs,
aurait pu servir à la formation d'une unité nationale,
mais qui sera, comme les précédentes, entièrement
perdue pour l'Italie.
FIN OU TOME PREUIEI;
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TABLE
DU TOME PREMIER
Introduction.
PREMIÈRE PARTIE
LE SACRIFICE DE L'iTALlE
Chapitre préliminaire. -- Objet de cet ouvrage 5
Chapitre premier. — Rome païenne. — L'unité par le glaive. . . 12
Chapitre II. — Rome chrétienne. — L'unité par la liberté. ... 29
Chapitre III. — Les barbares hérétiques devant Rome orthodoxe. 47
gl«r. — Les Hernies et les Goths 40
§ 2. — Les Lombards et les Francs 53
Chapitre IV.— L'État pontifical et le saint-empire Cfi
§ l,r. — L'œuvre antinationale de Charlemagne 08
§ 2. — . La royauté indigène. 81
S 3. — Insuccès de toutes les tentatives nationales. ... 90
Chapitre V. — But providentiel de l'invasion des barbares. . . 98
Chapitre VI. — Le moi italien 112
Chapitre VIL — La mission de l'Italie 131
i. 30
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406 TABLE.
Chapitre VIII. — Rome et la papauté temporelle 148
Chapitre II. — Grégoire VII et le régime théocratique 179
DEUXIÈME PARTIE
LE SACERDOCE ET L'EMPIRE
Chapitre préliminaire. — Les deux éléments du problème mo-
derne • 221
PREMIÈRE PÉRIODE, JUSQU'AU TREIZIÈME SIÈCLE
Chapitre premier. — La révolution des évoques 232
Chapitre II. — La révolution des consuls 245
Chapitre III. — La guerre aux châteaux. 256
Chapitre IV. — Les citoyens et les concitoyens 263
Chapitre V. — Le podestat 267
Chapitre VI. — Les guerres municipales 270
Chapitre VII. — Le pape et l'empereur. — La part qu'ils prirent
à ces révolutions 273
g 1«. — Rôle de l'empire dans les guerres municipales. . . 275
§ 2. — Rôle de la papauté dans les guerres municipales. . 283
Chapitre VIII. — Rôle des deux puissances en face des podestats. 295
g 1".— Rôle de l'empire Id.
g 2. — Rôle de la papauté 300
Chapitre IX. — Rôle particulier de Rome dans ces révolutions. 305
Chapitre X. — Politique des papes dans l'Italie méridionale. . 322
Chapitre XI. — Coup d'oeil général sur la première période. . . 539
DEUXIÈME PÉRIODE, JUSQU'AU SEIZIÈME SIÈCLE
Chapitre preumihaire 361
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TABLE,
LIVRE PREMIER
LA GUERRE CIVILE EN PERMANENCE
Chapitre premier. — Impuissance et chute du podestat. . • . . 367
Chapitre II. — La dictature des factions 372
LIVRE II
ROLE RE LA PAPAUTÉ* PERDANT LE TREIZIEME SIECLE.
Chapitre premier. — Politique de la papauté pendant la première
moitié du treizième siècle 390
g 1*'. — Innocent III 393
g 2. — Grégoire IX 410
g 3. — Innocent IV 417
Chapitre II. — Rôle de la papauté pendant le grand interrègne,
deuxième moitié du treizième siècle 432
gl".— Alexandre IV, Urbain IV, Clément IV 0 434
g 2. — Grégoire X et Nicolas III • 445
g 3. — Boniface VIII 451
g 4. — Le tyran 460
i. . pin de la table du tome premier
RRATA
Page 199, ligne 8 : au lieu de : à la fin du quinzième siècle, lisez :
cinquième siècle.
Page 354, ligne 24 : au lieu de : les serraient trop [bien à tenir
l'Italie, lisez : leur servaient.
PARIS. — IMP. SIMON RAÇON ET CORP., RUE D'eRFURTR, 1.
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